Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
24 mars 2009 2 24 /03 /mars /2009 18:18

L'oisillon

L'hiver tirait à sa fin et les dernières averses, suivies parfois des effluves d'un printemps naissant, amenèrent avec elles des vagues d'oiseaux migrateurs désertant les pays aux cieux tourmentés et indécis. On pouvait à peine les distinguer à travers le rideau de brume qui les dissimulait.




À Marrakech le froid ne dure que très peu de temps et avec l'arrivée des premières hirondelles, on savait dans le quartier que le printemps était là pour de bon.

Au début du mois de Mars, les oiseaux qui firent halte dans notre quartier, n'étaient apparemment rien d'autre que des éclaireurs. Ils explorèrent les parages avant de donner l'ordre à leurs semblables d'entreprendre le dur labeur de bâtir leurs nids. Ils choisissaient généralement des petits recoins dérobés à la vue entre les murs de certaines habitations dotées d'un jardin ou d'un patio intérieur. La grande majorité des maisons du quartier juif hébergeaient une ou deux familles d'hirondelles.

Comment faisaient-elles pour construire leurs nids sur un mur vertical sans aucun support substantiel, restera pour moi une énigme insoluble.

Chez nous, un nid d'hirondelles se trouvait bien soudé à l'angle de deux murs et du plafond. Un matin, le doux gazouillis des oiseaux dans leur nid me fit sauter du lit. Mon plaisir fut de courte durée, car Minet, notre chat, se mit à miauler immédiatement.

"Mémé," dis-je à ma grand-mère dès que je repérai le nid d'oiseaux. "Nous avons des invités ailés chez nous! Les chasseras-tu?"

"Je n'oserai jamais faire une chose pareille, enfant," me répondit-elle. "C'est chose connue qu'ils portent bonheur à tous ceux qui les hébergent," répondit-elle joyeusement. "Ce qui est certain, est qu'il va falloir garder un œil vigilant sur Minet et déjouer ses tentatives pour les capturer."

Minet ne pourra jamais atteindre leur coin, ni escalader un mur lisse et vertical, Mémé," lui dis-je, étonnée de son observation insensée.

"Enfant," répondit-elle en me souriant, "tu seras bien surprise des surprenantes performances d'un chat pour attraper une proie. Néanmoins, il serait recommandable de ne pas laisser une chaise près du mur où le nid se trouve. Quand les œufs auront éclos,  il nous faudra rester aux alentours, car les petits risquent de chuter de leur nid."

Dès lors, je me sentis terriblement anxieuse. Je n'aimais guère les images qui défilaient dans mon imagination d'un Minet faisant des oisillons son repas. La solution la plus simple était de garder Minet loin de la maison pendant le jour et l'enfermer dans ma chambre la nuit. Je pris le petit tapis de ma chambre pour l'étaler au pied du mur, au cas où un oisillon viendrait à glisser de son nid.

Au bout de quelques semaines, les œufs avaient donné naissance à une petite famille de six oisillons extrêmement bruyants. Grand-mère parsema sur les bordures des murs des miettes de pain et remplit une tasse d'eau qu'elle déposa le plus près possible du nid.

"Sais-tu que les oiseaux couvrent un distance de plus de 300 Km par jour pour chercher la nourriture pour leurs petits?" m'expliqua-t-elle.

"Tu plaisantes sans doute," la taquinai-je.

"Non, mon enfant, les parents doivent les nourrir très souvent pour qu’ils poussent rapidement," me répondit-elle d'un ton sérieux.

Cette conversation révélatrice me contraignit à ne plus quitter la maison et à hanter les parages afin de superviser les rapides et incessants va-et-vient des parents. Leurs frénétiques déplacements étaient généralement couronnés de succès. Ils retournaient fréquemment avec leurs becs chargés de vers et d'insectes morts qu'ils plongeaient dans les gorges grandes ouvertes de leur progéniture.

La petite famille d'hirondelles grandissait suivant les normes bien établies de la nature. Personne n'osa se plaindre du déluge de plumes qui atterrissait souvent dans nos assiettes. Grand-père souffrait toutefois du chahut que les oisillons déchaînaient quand leurs parents retournaient le bec chargé de nourriture. Il semblait qu'aucune quantité ne suffirait à rassasier ces petits ogres.

Un matin, à mon réveil, j'entendis distinctement de faibles gazouillis plaintifs qui me précipitèrent en trombe hors de ma chambre. Les parents hirondelles planaient au-dessus du corps inerte d'un oisillon, tombé du nid. Je m'approchai et doucement, soulevai cette petite chose rose, tremblante, dénudée de plumes et presque translucide. Je déployai des efforts considérables pour essayer de le restituer à son nid, mais sans beaucoup de succès. Encastré dans l'angle de deux murs et le plafond, Le nid était trop élevé pour ma taille d'enfant. Je n'eus d'autre ressource que de faire appel à ma grand-mère.

"Mémé, ce bébé oiseau est tombé du nid. Aide-moi je te prie à l'y replacer."

"Il n'est pas tombé du nid, chère enfant," me dit-elle, attristée. "Il a été simplement éjecté par ses frères qui sont bien plus forts que lui. Il est trop frêle et n'a pas eu assez de force pour gagner une place parmi eux. Les parents n'arrivent jamais à faire une répartition équitable de nourriture entre leurs enfants et finalement le plus faible est exclu ou meurt d'inanition."

"Mais c'est terrible," lui répondis-je horrifiée par ce manque de considération et de fraternité. "Qu'allons-nous faire?"

"Oh, Seigneur," soupira Grand-mère. "Ne sois pas tellement choquée, voyons. C'est chose commune sur notre terre. Il n'y a pas de place pour le faible. La loi du plus fort est toujours la meilleure," me récita-t-elle, laconique.

Je n'aimais pas du tout ce qu'elle venait de m'énoncer et me sentis toute peinée et troublée. "C'est totalement injuste," bredouillai-je.

"Je sais, mais qui parle là de justice," répondit grand-mère. "La vie est une bataille perpétuelle et si tu es trop fragile, tes chances de survie sont minimes."

"Mémé, je refuse d'accepter cette conclusion et j'espère que tu ne vas pas non plus adopter cette devise," rétorquai-je, hors de moi.

"Oh, non, certainement pas et c'est ce qui fait notre force, ma fillette. Suis-moi, nous allons nous battre pour aider cet oisillon à survivre."

Je la suivis, le cœur aussi lourd qu'une ancre de navire. Contrairement à moi, grand-mère marchait devant, aussi légère qu'un papillon. Je la savais intelligente et pleine de ressources quand elle affrontait de sérieux problèmes. Secrètement, je l'enviais et espérais devenir un jour aussi tranchante et capable qu'elle l'était face à des situations difficiles.

Elle se dirigea vers son armoire à pharmacie d'où elle sortit un compte-gouttes et des flocons de coton qu'elle enroba d'un morceau de tissu fin. Elle plaça le petit ballot dans le fond d'une tasse vide. En fait, elle venait juste de préparer un petit nid pour le malheureux oisillon. Elle installa l'oiseau dedans et déposa la tasse dans une cage.

"Viens avec moi, nous allons avoir besoin de trouver une quantité non négligeable d'insectes et de vers de terre. J'espère qu'ils ne t'effraient pas," me dit-elle en riant.

"À peine, mais ils me donnent des frissons," répondis-je mi-figue mi-raisin. "Ecœurants ou pas, Je n'ai nullement l'intention de laisser ce petit oiseau mourir," pensai-je pour m'en convaincre. Et ainsi, à contrecoeur, je suivis ma grand-mère. Nous avions plusieurs pots de fleurs dans la véranda. Grand-mère se servit d'une cuillère pour creuser dans la terre au fond des pots et en extraire de longs vers bien vivants. À l'aide  d'une pince elle saisit les vers qu'elle enfila dans un flacon. Nous réussîmes à collecter au moins six vers au cours de notre première « chasse ». Dans le flacon, les vers se tordaient et s'enroulaient l'un autour de l'autre dans leur vaine tentative de s'échapper.

Grand-mère prit un ver qu'elle découpa en petits morceaux et à l'aide d'un petit bout de bois fin, elle les enfonça pratiquement l'un après l'autre, dans la gorge de l'oisillon. En fait le petit oiseau était presque inconscient et n'ouvrait plus son bec. Mémé dut le forcer à l'ouvrir pour y déposer ses petits morceaux de nourriture. Entre chaque becquée, elle faisait une pause de quelques minutes avant de reprendre « le bourrage ». Elle ne cessa qu'une fois le ver de terre entièrement englouti.

"Tu vas le tuer si tu le truffes ainsi," lui dis-je anxieuse.

"Ne t'inquiète pas. Les oiseaux, à ce stade de leur vie, ingurgitent en un jour plusieurs fois leur poids. Laissons-le se reposer une ou deux heures avant de lui donner une autre becquée," répondit Grand-mère.

Contrairement à moi, Mémé semblait plus ou moins rassurée et son traitement la satisfaisait. Le sort de la minuscule créature m'inquiétant fort,  je n'arrivais plus à retrouver mon calme.

"Et s'il mourrait?" lui murmurai-je.

"Eh bien, il ne nous restera plus qu'à l'enterrer," me répondit-elle placidement.

Son manque de sensibilité m'horrifiait mais je ne proférai mot, étant consciente de la futilité de toute argumentation. Diamétralement opposée à moi, Mémé était terriblement logique et pragmatique, bien que dotée d'amour et d'un cœur charitable et généreux.

Vigilante, je continuai d'observer la respiration et les battements rapides du cœur minuscule de l'oiseau à travers le fin tissu de laine que Mémé avait déposé sur lui pour le garder au chaud. Au bout d'une heure environ, elle se saisit d'un autre ver et nourrit sans relâche l'oisillon. Elle utilisait également un compte-gouttes pour le désaltérer.

Le petit oiseau ne mourut pas. Il survécut grâce au traitement intensif et efficace de ma grand-mère. Au bout de quelques jours, ses plumes commencèrent à pousser, d'abord sur ses ailes tandis qu'un duvet cotonneux couvrait son corps.

J'étais très heureuse de constater une nette amélioration de sa santé qui lui donnait à présent l'aspect d'un vrai petit oiseau.

"Il est temps de le remettre dans son nid," me dit grand-mère. "Il a pris assez de poids et de force pour se défendre et se mesurer à ses frères d'égal à égal."

"En es-tu certaine," lui demandai-je.

"Ma chère enfant," me dit grand-mère en me regardant droit dans les yeux. "Nous avons fait tout notre possible pour le garder en vie et pour l'aider à franchir cette étape cruciale. Nous n'allons pas le laisser chez nous. Il a besoin d'être libre et de suivre ses parents. Si cette hirondelle est destinée à vivre, elle surmontera tous les dangers qui la guettent."

"Je préfère la garder. Elle est plus en sécurité avec nous."

"Non, elle mourra dans cette prison que tu lui prépares. Elle te haïra pour lui avoir imposé une vie différente de celle à laquelle elle est destinée. Un oiseau, comme un être humain, comme toute forme existant sur cette terre, est fait pour suivre un mode de vie bien déterminé, dicté par la création. L'oiseau est fait pour voler dans les cieux et les bêtes pour courir librement dans leur jungle. L'emprisonner dans une cage lui concédera une sécurité certaine, mais est-ce bien ce qu'elle souhaiterait avoir? Ainsi, n'impose jamais tes conceptions, tes craintes et ne force personne à y adhérer. La liberté est importante et chérie pour tous ceux qui vivent sur cette planète."

Je partis en silence chercher une échelle et demandai à ma grand-mère de m'aider à replacer l'oiseau dans son nid. La petite créature gazouillait gentiment dans mes mains, et moi, les larmes aux yeux, je la déposai parmi ses frères qui déclenchèrent une clameur assourdissante à mon approche. Devant leur offensive farouche, je vacillai dangereusement sur l'échelle et faillis me tordre le pied.

"Doucement," dit Grand-mère, en saisissant fermement mes mollets. "Ne crains rien. Place-le délicatement entre ses frères."

Une fois ma mission accomplie, je regagnai la terre ferme. Je jetai un coup d'œil à l'oisillon qui semblait apprécier son environnement naturel et la compagnie de ses  frères. Tout comme eux, il ouvrait maintenant grand le bec dès que ses parents rentraient de leurs nombreux voyages en quête de nourriture.

 «Dans un sens, je suis satisfaite d'avoir écouté les conseils de ma grand-mère parce que les oiseaux sont faits pour être libres,» me dis-je pour me consoler.

Je continuai toutefois, à tourner dans la cour au pied du mur et à surveiller la petite famille pendant les jours qui suivirent. Les oisillons poussaient rapidement et en quelques semaines, ils commencèrent à voler - au début de leur nid à l'arbre jouxtant notre véranda, puis s'aventurant de plus en plus loin jusqu'au jour où ils rejoignirent leurs parents là-haut dans les cieux.

Chaque année, quand l'hiver tirait à sa fin et qu'un couple d'hirondelles venait nicher dans notre cour, je nourrissais le doux espoir que peut-être, l'un des deux était le petit oisillon que nous avions sauvé d'une mort certaine.


 

Thérèse Zrihen-Dvir, écrivain

Extrait des Contes et Légendes du Mellah de Marrakech.

Copyright © 2009 Therese Zrihen-Dvir

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Camus - dans littérature
commenter cet article

commentaires

Therese 27/04/2009 18:40

Merci Sab, Camus.. c'est avec grand plaisir que je partage avec vous tous mes souvenirs d'enfance.

Camus 27/04/2009 18:46


Nous te remercions aussi se partager avec nous ces souvenirs.
Avec toute notre amitié.


sab 27/04/2009 15:41

merci Camus de nous avoir proposé cette histoire touchante et pleine de bon sens

Camus 27/04/2009 16:52


Oui, Thérèse raconte bien ses souvenirs d'enfance.


Dora 26/03/2009 08:12

Ah, les hirondelles, si belles, si courageuses, elles volaient en rasant les murs, et defiant les nuages, et quelle gaite elles mettaient dans nos coeurs.
Les hirondelles, c'est le printemps, c'est les petits bourgeons de fleurs, c'est le ciel bleu mais c'est aussi le renouveau de la nature, et l'apogee de l'amour...

Camus 26/03/2009 11:15


Oui, les hirondelles c'est ce que tu dis.
Quand il fait froid, elles recherchent les pays chauds et quand il fait chaud elles retournent aux pays tempérés.
Elles ont le sens de retrouver leur route dans leur migration. Comme les autres oiseaux.
Quel beau phénoméne de la nature !
Merci Dora. 


morgane 25/03/2009 16:22

Coucou Camus
Très jolie cette histoire, belle leçon sur la liberté, tu sais chez moi aussi les hirondelles porte bonheur et en plus j'y crois, j'ai vécu cette histoire, mais malheureusement moi je n'ai pas réussie à sauver la petite hirondelle....
bon aprèm et gros bisouillous

Camus 25/03/2009 18:03


Re-coucou Morgane. Toute la journée est passée avant que j'ouvre  mon ordinateur. Tu sais les grands préparatifs de Pâques, les achats etc.
Pour les hirondelles, le mur au desus de notre cour  en était plein.
Plus bas, c'était les nids de pigeons qui étaient en liberté comme les oiseaux, d'ailleurs.
Bonne soirée et bisouillous, comme tu dis.