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1 avril 2009 3 01 /04 /avril /2009 15:03

 "Lève-toi ! Vas à Ninive, la grande ville..."

Par Reuven (Roger) Cohen



Alors que pris de panique les matelots prient chacun son Dieu et jettent par-dessus bord tout ce qui peut alléger le vaisseau, Jonas dans la cale, dort du sommeil du juste, heureux que Dieu punisse de son effronterie l'impudent qu'il est, et soulagé qu'il manifestât sa Toute Puissance face à l'insolence de son refus.

 

"Que fais-tu là dormeur ? Debout ! Invoque ton Dieu, peut-être ce Dieu-là s'ingéniera-il en notre faveur, de sorte que nous ne périrons pas", lui dit le commandant de l'équipage. Mais Jonas ne bouge pas, satisfait de discerner dans cette tempête la main de Dieu. Et lorsque les matelots tirent au sort, pour que celui-ci leur désigne celui par qui vient leur malheur, Dieu, comme Jonas s'y attend, infléchit le sort et le désigne.

Sous les questions des matelots quant à son identité et à sa raison sociale, Jonas leur répond en quelques mots. C'est sur la quintessence même de son être qu'il répond : "Je suis Hébreu; j'adore l'Eternel Dieu du ciel, qui a créé la mer et la terre ferme".

Puis il poursuit, impassible devant leur perplexité, sur ce qu'il convient de faire : "Prenez moi et jetez moi à la mer, vous la verrez s'apaiser, car je le reconnais que c'est par mon fait que vous essuyez cette violente tempête". Les matelots s'évertuent de l'épargner en ramant vers la côte. Mais Jonas sait bien que c'est peine perdue, et imperturbable il attend le châtiment de Dieu avec sérénité, heureux qu'il ait retrouvé le Dieu qu'il "adore".

Les matelots, après avoir invoqué le pardon de ce Dieu de devoir sacrifier, pour que leur vie soit sauve, cet homme qui le vénère, saisissent "Jonas et le jetèrent à la mer. Aussitôt la fureur de la mer se calma."

 

Et comme il se doit, car c'est de Dieu qu'il s'agit tout le long du récit biblique, et non de Jonas, "ces hommes conçurent une vénération profonde pour l'Eternel". Si, ballotté par les vagues, et à deux pas de se noyer, Jonas avait pu voir ces marques de vénération, nul doute qu'il en aurait retiré une grande satisfaction.

 

Une fois dans l'estomac de "l'énorme poisson qui engloutit Jonas", celui-ci adresse enfin "une prière à l'Eternel son Dieu". L'ayant retrouvé dans toute la splendeur de son pouvoir et de sa puissance punitive, il renoue, en quelque sorte, avec lui. Il reprend donc goût à la vie et, respectueux à l'égard de sa Loi, il apprécie sa vie comme se doit de le faire un Hébreu qui "adore" l'Eternel et qui sait que sa vie est, toujours et partout, entre Ses Mains Sacrées. La vie d'un Hébreu appartient à Dieu. Il ne vit que pour chanter ses louanges et glorifier sa Thora. "Quand mon âme, dans mon sein, allait défaillir, je me suis ressouvenu de l'Eternel, et ma prière est montée vers toi, vers ton sanctuaire auguste". Cependant, Jonas n'oublie pas de rappeler à Dieu que la conduite des "méchants" est tout à fait autre que la sienne et sous-entend que ceux-ci  ne méritent ni sa pitié ni sa miséricorde. "Ceux qui révèrent des idoles menteuses, ceux-là font bon marché de leur salut. Pour moi c'est en te rendant hautement grâce, que je t'offrirai des sacrifices; j'accomplirai les vœux que j'ai prononcés : le secours vient du seigneur". 

 

L'Eternel entend sa prière et lui pardonne son orgueil d'avoir refusé son ordre suite à ce que lui, Jonas, "Hébreu adorant Dieu", a décidé quant à la conduite que l'Eternel se doit de suivre. Et Dieu, qui est un Dieu de pitié et de miséricorde, le fait profiter de son immense Bonté. Car dans sa grande sagesse, il tient à lui enseigner que sa miséricorde ne le caractérise pas moins que ses attributs de puissance et d'absolu.

Aussi il "ordonna au poisson de rejeter Jonas sur la côte".

 

Est-ce que cette fois Jonas va changer sa conduite après avoir connu "Le Chéol" (l'enfer) comme il le dit lui-même dans sa prière : "Du sein du Chéol, je t'ai imploré, tu as entendu ma voix"?

Pas le moins du monde, comme on le verra par la suite ! Une fois Jonas sur terre, et certain qu'il a compris la leçon, Dieu s'adresse "une seconde fois à Jonas, en ces termes : 'Lève-toi, va à Ninive la grande ville, et fais-y la publication que je te dicterai." Cette fois c'est du sérieux. Il ne s'agit pas de paroles mais de lettres écrites. Le dicton qui dit : "Les paroles s'envolent mais l'écriture reste", n'est pas nouveau dans notre civilisation. Les hommes, depuis Moïse, l'on respecté pendant des millénaires et les puissants en ont fait usage pour courber l'échine des peuples. Cela engagera Dieu beaucoup plus que les paroles prêchées par moi, doit penser Jonas.

Cette fois, il ne sourcille pas. Et à l'opposé de la première fois, il semble qu'il est certain que cette fois, Dieu ne badine pas.

 

Il se rend donc à Ninive d'un cœur léger, bien décidé, cette fois, à y porter la publication vindicative de Dieu d'une juste punition.

"Or, Ninive était une ville puissamment grande : il fallait trois jours pour la parcourir". Jonas la parcourt en un jour, mû par l'énergie de sa foi et pour que l'honneur de Dieu ne soit "égratigné" par un délai superflu. "Jonas commença à parcourir la ville l'espace d'une journée, et publia cette annonce : 'Encore quarante jours, et Ninive sera détruite".

La destruction ! En sept mots "publiés", voilà la destruction totale de Ninive qui se prépare. Il est aisé de comprendre combien l'impact terrifiant de cette phrase écrite est inversement proportionnelle à sa longueur. C'est dire la grandeur du malheur qui va s'abattre sur elle, pour la punir de ses péchés. Nul doute que la destruction de Sodome apparaît alors aux yeux de Jonas. Celle de Ninive est aussi inéluctable que celle de Sodome, doit penser Jonas. Mais c'est ainsi. Dieu a publié sa décision, rien ne pourra la changer !

 

Aussitôt la panique s'empare de la ville, et, comme Jonas s'y attendait, "les habitants de Ninive crurent à Dieu : ils proclamèrent un jeûne, et tous, grands et petits, se vêtirent de cilices".

Jonas ne croit pas en leur sincérité. Ils ont péché. Pour cette raison la colère de Dieu s'est enflammée, et, dans sa grandeur, il a décidé, malgré son immense miséricorde, de les punir par la destruction de Ninive, leur ville. Il y a publié son verdict. Toutes leurs simagrées, pense Jonas, n'y feront rien.

 

Mais le roi de Ninive ne l'entend pas de cette oreille. La repentance de sa ville et de ses habitants, décide-t-il, non seulement doit être sincère, non seulement il faut qu'elle apparaisse dans son immense désarroi, mais il faut de plus qu'elle soit exagérée à outrance : "Qui sait, proclame-t-il ? Peut-être Dieu se ravisant, révoquera-t-il son arrêt et se départira-t-il de son courroux, pour que nous ne périssions pas." Pour cela, non seulement "il se leva de son trône, jeta bas son manteau", mais encore, tout roi qu'il est "il se couvrit d'un cilice et s'assit sur la cendre".

Cela ne suffit pas ! Il faut en ajouter encore et encore ! Il faut que le jeûne soit absolu. Même le bétail doit jeûner. Aussi, "il fit publier dans Ninive comme décret du roi et de ses dignitaires ce qui suit : 'Que ni homme ni bête, ni gros bétail ne goûtent quoi que ce soit; qu'on ne les laisse pâturer ni boire de l'eau." Puis vient cette exagération qui fait figure de bouffonnerie, tant elle est poussée, tant elle tient de la farce : "Que les hommes et le bétail soient enveloppés de cilices; que chacun invoque Dieu avec force, qu'il renonce à sa mauvaise conduite et à sa rapine qui est dans ses mains !"                                        

 

Mais coup de théâtre, cette fois encore !

"Dieu, en effet, considérant leur conduite, voyant qu'ils avaient abandonné leur mauvaise voie, revint sur la calamité qu'il leur avait annoncée et n'accomplit pas sa menace".

C'en est trop !

Jonas est brisé, rompu dans son âme, perdu dans ce monde où l'Eternel, une fois encore, manifeste son manque de conséquence !

Pour la première fois il explose de colère contre lui et le prit de lui ôter la vie ! "Et maintenant, ô Eternel, de grâce, ôte moi la vie ; car la mort pour moi est préférable à la vie ".

 

Sa conduite, à cet instant, ressemble fort à celle de ces Révolutionnaires, pour qui la défaite de la Révolution pour laquelle ils luttaient, les avait comme vidés de leur substance, démunis de leur raison de vivre. Seule la mort était à même de soulager leur immense déception et leur douleur. Ainsi se conduisirent, en France, ceux de mai 1795 pendant Prairial, ceux de la Commune de Paris en 1871, les Républicains révolutionnaires contre Franco, en Espagne, en mars 1939, avec la chute de Madrid!

 

Devant son désespoir, Dieu demande à Jonas de réfléchir, d'analyser posément sa réaction, d'être moins pusillanime. " Est-ce à bon droit que tu t'affliges ?" lui demande-t-il, sachant que la réflexion est le côté fort de Jonas. Oui, sans doute en est-il ainsi, mais pas pour un homme dont la foi est l'essence même de son être. Avez-vous essayé de convaincre un révolutionnaire de revenir sur les décisions que lui dicte sa "conscience révolutionnaire" ? C'est peine perdue !

 

Dieu agit alors en éducateur chevronné et imagine un stratagème pédagogique afin d'éveiller l'intelligence de Jonas. Nous sommes loin du Tout Puissant terrible de l'époque de Sodome et de celle du Sinaï.




Ayant quitté Ninive, Jonas "s'est établi à l'orient de la ville; là il s'était dressé une cabane sous laquelle il s'était assis à l'ombre, dans l'attente de ce qui se passera dans la ville".

Car, dans sa détresse, il attend de vérifier s'il avait prévu juste, et si la population de Ninive, une fois le danger passé, retournera à sa conduite impie. Il décide de boire la ciguë qu'avait bue Socrate jusqu'à la lie, et cela pour sa grande honte et son ineffable douleur de voir l'honneur de Dieu, une fois encore, bafoué.

L'Eternel met donc en œuvre son stratagème et  "fit pousser un ricin qui s'éleva au dessus de Jonas pour ombrager sa tête et le consoler de sa douleur. Jonas ressentit une grande joie au sujet du ricin."

Mais sa joie sera courte, car le Tout Puissant dessèche le ricin. Puis, il fait souffler un vent d'Est étouffant. Sous le soleil accablant, Jonas, à la vue du ricin desséché, perd son endurance et son courage et comprend que l'acharnement de Dieu sur lui ne cessera pas, tant qu'il ne renoncera pas à ses idées. Or, Jonas vivant ne peut renoncer à ses idées. Il demande donc à Dieu de mourir. Mais Dieu est un Dieu de vie. 

Aussi, affectueux mais implacable, il lui assène ce coup de massue de sa logique humaniste qui - peut-être, pense-t-il - bousculera la logique de la foi de ce "Fou de Dieu" qu'est Jonas : "Quoi!  Tu as souci de ce ricin qui ne t'a coûté aucune peine, que tu n'as point fait pousser, qu'une nuit a vu naître, qu'une nuit a vu périr ; et moi je n'épargnerais pas Ninive, cette grande ville qui renferme plus de douze myriades d'êtres humains, incapables de distinguer leur main droite de leur main gauche, et un bétail considérable!"      

 

Ici se termine le texte biblique.

Il ne dit rien au sujet de la réaction de Jonas à la leçon d'amour et de miséricorde que lui a donné Dieu face à l'idéologie de sa foi.

Cela nous aurait certainement intéressés. Mais comme nous l'avons déjà dit, le texte biblique ne s'intéresse pas à Jonas, mais à Dieu. C'est lui qui est le seul héros de ce drame. Quoique Jonas n'y joue pas le rôle d'un simple figurant, il n'est là que pour illustrer l'immense sagesse et bonté du héros.

 

Cependant, nous, les communs des mortels, nous sommes en droit non seulement de porter intérêt à notre héros Jonas, mais obligés à le faire par solidarité humaine et pour le remercier de la leçon d'intégrité qu'il nous a donné tout le long de ce drame.

En ce sens Jonas et Prométhée ne sont pas éloignés l'un de l'autre.

Pour ma part, je suis persuadé que le Tout Puissant est satisfait et fier de Jonas. Je ne le vois pas, dans sa grande sagesse, rejeter loin de lui "ces croyants à la nuque roide" pour ne s'entourer que de troupeaux de moutons dociles.

 

Il faut imaginer Jonas revenir au début du drame et en recommencer un autre semblable, et cela à l'infini. 


L'auteur :

 

Le Dr Reuven (Roger) Cohen vit au Kibboutz Sdot Yam.
Il est né à Sfax (Tunisie) et a étudié au Lycée Carnot, à l’Institut des hautes Etudes de Tunis et ensuite à l’Université de Toulouse.

Il a une Maîtrise d'histoire et un doctorat de philosophie obtenu à l'Université de Tel Aviv. Roger Cohen est aussi mon ami d"adolescence.


    

 

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commentaires

morgane 01/04/2009 18:35

Coucou
je repasse pour te dire que moi aussi je t'ai fias un cadeau!!
néshiko Camus

Camus 01/04/2009 18:53


Quel cadeau supèrbe !
Je t'ai laissé un commenntaire.
Dorénavant je reçois un avis à chaque article que tu écris.
Grosses bises.