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15 juin 2009 1 15 /06 /juin /2009 11:45

 

 

 

Extrait de "Mon voyage en Tunisie"


De Reuven (Roger) Cohen.

(Traduit de l'hébreu par l'auteur)

 

Les oliveraies du Sahel nous accompagnaient tout le long de la route. Plus nous descendions vers le sud et plus il nous fut difficile de retenir notre étonnement et nos exclamations face à la beauté du paysage qu'elles nous offraient. Leur vitalité, l'aisance par laquelle les oliviers possédaient les étendues, leur présence exclusive, modelaient le paysage comme nulle autre plantation n'aurait pu le faire.

Leur noblesse antique inspirait le respect. La rectitude de leurs rangées inclinait tout orgueil. Nous devenions humbles en présence de cette géométrie humaine portée par une expérience millénaire qui n'avait pas changée.

Les oliveraies du Sahel sont les Pyramides de la Tunisie.

L'ordre d'après lequel elles furent plantées continue à gérer celui des planteurs d'aujourd'hui. Leur domination à l'horizon, les larges intervalles sans une herbe entre les oliviers, tout nous induisait à accentuer notre sentiment que nous contemplions une des merveilles agricoles, vieille de plus de deux mille ans.

Les oliveraies du Sahel sont l'expression du génie humain, le fruit de son dialogue fructueux avec la nature. Elles représentent un des chefs-d'œuvre de l'histoire de l'humanité. Elles nous révèlent la chronique de la sagesse humaine et sa philosophie dans la gestion fertile des espaces naturels. Point de surprise donc, que l'olive jouit d'une place d'honneur parmi les cultures qui structurent l'alimentation de l'homme depuis des siècles, qu'elle est représentative du bassin méditerranéen et indispensable à l'analyse de sa civilisation.

Tout comme le blé et le riz le sont à l'Europe et à l'Asie.

L'olive a fait la richesse des villes qui étaient les maîtres de sa culture, telle que le fut et l'est encore la ville de Sfax.             

Nous nous approchions de La Ville.

J'étais impatient d'y pénétrer par le nord, par Moulinville, afin d'essayer d'y reconnaître le quartier où j'avais fait mes études primaires à l'école du mythologique Monsieur Cachat. J'aimais emprunter cette route et passer par ce quartier pour me rendre chez moi par le Chemin des Brigands. Mais quelle ne fut pas ma déception ! La Route de Tunis, qui était jadis presque déserte, bien au sud déjà du Chemin des Brigands, devait faire, aujourd'hui, un effort pour se frayer un passage parmi ces grappes d'habitations qui l'étouffaient à cette heure de fin d'après midi.

Sfax ressemblait à une mégapolis, mais à l'échelle de la Tunisie.

 

Le premier lien que je réussis à faire avec ma mémoire, fut celui des murailles de la Ville Arabe. Au crépuscule, au cœur des bouchons de 19 heures, ce furent elles qui, les premières,  me relièrent à mon enfance. Je pus à peine distinguer à gauche de la rue la Gare de Sfax, d'où la Micheline sortait pour faire la navette avec Tunis. En moins d'une minute nous dépassions la rue Massicot sans que je fusse capable d'y reconnaître l'école maternelle où je fis mes "Premières Classes" de lecture, et nous voici devant l'Hôtel Oliviers Palace, totalement autre, où nous avions décidé d'installer nos quartiers pour les deux nuits à venir.

Tout m'était devenu étranger. Plus de cinquante ans avaient fui. Une si longue absence !

Tremblant d'émoi, je compris que je n'avais aucune chance que revive par lui-même le moindre souvenir, que reprenne consistance le moindre évènement qui modela mon enfance. "Tout s'est envolé à tous vents et à tout jamais, me dis-je, abattu ! Le seul "pilier témoin" qui demeure de tout ces souvenirs, c'est moi, uniquement moi".

Je compris qu'il me fallait accomplir par moi-même ce travail de mémoire. Moi seul étais à même de relier mon présent à mon passé. Seule cette perspective personnelle, qui esquissait  à coups de fusain ténus et hésitants ces liens avec mon enfance, pouvait leur donner un sens. Je compris que je devais rechercher et reconnaître les lieux de mémoire qui y étaient rattachés, et leur donner vie. Je compris que reposait sur moi le rôle peu trivial de sauver ce passé de la chute dans l'oubli. Je devais, pour l'Histoire, retracer cette réalité que j'avais connue et que le temps qui passe s'efforce d'effacer. Pour la petite Histoire, l'anecdote, et pour la grande aussi, celle inscrite dans les annales du temps passé.

Rien de tout cela ne me sera offert "Sur un plateau d'argent".    

 

Alors qu'assis au bar de l'hôtel j'attendais que mon fils réglât les formalités à la réception, une pensée soudaine me traversa l'esprit, lancinante : je devais "découvrir" le sens qu'il me fallait donner à mon enfance, la signification des années que j'avais passées à Sfax. Moi seul pouvais le faire. Je le devais à moi-même, à mes parents, à mes enfants et à mes petits enfants.

 

Chacun de nous a un nom et une histoire, qui prennent forme à partir de son enfance. Comme un fardeau existentiel, qu'il a le devoir d'insérer dans la trame du sens, du temps et de l'espace, leur finalité repose sur ses épaules. Lui seul peut décerner à ce fardeau une entité significative. Je compris alors qu'avant mon voyage en Tunisie, j'étais à des lieux de supposer que ce drame intérieur qui devait m'assaillir sommeillait en vérité dans mon inconscient et représentait un des buts cardinaux de mon voyage.

Aussi, ce fut avec une grande joie au cœur que je compris que cette chance de le réaliser m'était dévolue. Je ressentis alors un grand bonheur et une profonde sérénité. Une grande fierté me remplit l'âme et un flot d'énergie me fit vibrer du plaisir anticipé de le faire par moi-même.

Entre Freud, qui tenait pour certain que c'est l'enfance qui modèle l'homme adulte, à tel point que les inhibitions qu'elle produit troublent le cours de sa vie jusqu'à sa mort, et Sartre qui soutenait que c'est son projet de vie qu'il projette dans l'avenir qui influencent ses jours et le libère de ses entraves intérieures, je préfère encore la conception d'Aristote qui soutient que, si du point de vue chronologique, l'enfance précède l'âge d'adulte, du point de vue logique, c'est l'homme adulte qui précède l'enfant et qui lui donne un sens et une forme.

 

Je décidais de fêter ce bonheur qui m'envahissait, un bonheur pur de toute triste nostalgie et de tout regret.

"Nous allons commencer la fête dès ce soir, annonçais-je à mon fils. Ce soir est un soir particulier pour moi. Cest la première soirée de mon retour dans ma ville natale. Aussi, sont de rigueur chemise blanche, comme pour le Shabbat, et veste de soirée, et le meilleur vin dans le restaurant le plus branché de la ville!

Dans la rue parallèle à mon Lycée, nous avions découvert ce restaurant. Nous étions attablés non loin de deux couples de Tunisiens qui parlaient à bâtons rompus, sans élever la voix, souriants et heureux d'être là, dégustant calmement les grillades qui leur avaient été servies et goûtant en connaisseurs à la boisson qu'ils avaient commandée. Ils devaient avoir la cinquantaine et semblaient faire partie de la classe "installée" de Sfax. Les femmes, de cette voix chantante et élevée qu'elles maniaient à merveille, intervenaient dans la conversation, lentement, d'une manière châtiée, imposant sans effort leur présence. Elles mêlaient à leur discours des termes français qui, sous l'accent tunisien, prenaient un charme inattendu. Mon fils me fit remarquer que je semblais hypnotisé par leurs paroles. "Ce ne sont pas les paroles qui me fascinent, mais la mélodie de leur voix qui les accompagne".

Le lendemain, animé d'une énergie que je ne me connaissais pas, après un petit déjeuner de rois, sans attendre notre chauffeur qui devait nous piloter aux quatre coins de la ville et alentour, nous partons d'un bon pas vers le centre ville, qui est à moins de cinq minutes de notre hôtel, pour découvrir le hangar aux éponges où travaillait mon père comme comptable.

Nous prenons la petite rue où se trouvait le café Le Relais, qui lui est toujours là.

 

J'y venais avec mon père lorsque j'allais le voir dans son petit bureau, tandis que ma mère rendait visite à ma tante qui habitait à deux pas de là. Il buvait un petit café dont il était particulièrement friand, et me faisait servir une grenadine que je buvais à l'aide d'une paille, une vraie "paille", non celles en plastique qui nous servent aujourd'hui. Je me souviens que dans l'arrière salle se déroulaient d'interminables parties de cartes !

"Le cinéma Rex va se transformer en un immeuble de bureaux", me répond le patron du Relais que je questionnelonguement sur son café et sur ses nouveaux clients, dans un arabe bégayé et entrecoupé de français, qu'il comprend parfaitement.    

"Alors, plus de cinéma ?"

"Plus de cinéma et plus de parties de cartes dont vous me parliez ! Les gens se sont assagis et la télé les enferme chez eux".

"Et cependant, hier soir, au restaurant, les clients ne manquaient pas, lui dis-je !"

"Oui, mais ce devait être des clints à "pognon", me répond-il en se servant du terme que tout le monde emploie ici".

Je le remercie et nous nous dirigeons vers la rue où il me semble que se trouvait jadis le hangar à éponges de monsieur Balourdos. Je me souviens qu'il faisait face au garage Pasquier. Je découvre une plaque de Citroën délavée au dessus d'un large portail fermé et il me semble que je la reconnais, qu'elle était là lorsque, jadis, le garage était représentant de Citroën à Sfax. Je traverse la rue dont une grande partie est délabrée, et je demande aux rares commerçants qui sont sortis sur le pas de leur boutique, si jadis ces portes cadenassées, qui ne tiennent sur leurs gonds que par miracle, à deux pas de leur commerce, abritaient des hangars d'éponges. Ils hésitent un instant à me répondre et suivent avec un soupçon d'inquiétude mon fils Gal, qui avec son vidéo scope ne cesse de filmer et d'enregistrer les explications que je donne à haute voix et en hébreu, tout le long de la rue, sur chaque site, à l'intention de mes petits enfants et des membres de la famille qui n'entendent pas le français.

 

Quand je décline mon identité et proclame avec fierté que je suis Sfaxien, me voilà aussitôt gratifié d'un grand sourire et d'une accolade amicale. Et lorsque j'ajoute que mon père travaillait comme comptable dans les éponges chez monsieur Balourdos que ses ouvriers, tailleurs et émondeurs d'éponges, nommaient "El Grigui", alors qu'ils s'adressaient à mon père par Sidi Cohen, ils entrent en confiance et un d'entre eux appelle son père pour me renseigner. Nous nous serrons la main. "Vous me parler d'une période qui remonte a plus de cinquante ans. J'étais encore au village. Ce que je peux vous dire c'est qu'il y a une vingtaine d'années, il y avait encore, en effet, derrière cette porte un hangar à éponges, mais il n'appartenait pas à un Grec, mais à un Juif".

"Et son nom ajoutais-je ?"

"Son nom était Zribi". 

Nous échangeons les bénédictions de coutume, dont la fameuse "Kéter Hirek" (Que tes biens se multiplient) est particulièrement appréciée des commerçants. Nous nous quittons comme de vieilles connaissances. Heureux d'avoir rempli ma première "mission", le premier objectif que je m'étais fixé, avec succès, nous nous dirigeons vers la pâtisserie où travaillait ma mère jeune fille, la Pâtisserie Descloux, près du photographe Marcellon, sous les arcades du Monoprix. C'est là qu'elle avait connu mon père. Nous photographions et je raconte au vidéo scope.

 

Tout me semble vétuste et démuni. Sfax s'est mise à l'école du changement rapide et non régulé. Un Fast food remplace aujourd'hui la Pâtisserie Descloux, et tout autour on ne fait que démolir et reconstruire en négligeant les canons esthétiques du moindre urbanisme.

Nous photographions aussi sans répit, et sous des angles différents, la Municipalité qui se trouve de l'autre coté de la rue, quand un quidam qui ressemble à un fonctionnaire avec son petit cartable bien sage, s'approche de nous et nous demande si nous faisons partie de la "Diaspora Sfaxienne". "Je connais nombre de ses organisateurs, nous dit-il. Permettez-moi de me présenter". Il se présente et nous dit posséder un cabinet dentaire tout à coté. Et de suite il nous invite à venir y boire une boisson fraîche.

J'ai déjà parlé, dans un des chapitres précédents de "Mon voyage en Tunisie", de la gentillesse et de la bonne humeur des Tunisiens, de leur hospitalité et de leur ouverture de cœur et d'esprit. Les Sfaxiens joignent à toutes ces qualités le don d'effacer toute distance sociale entre eux et les étrangers. Dix fois on m'a arrêté ainsi dans la rue pour me parler et pour me proposer spontanément de l'aide.  

 

Je le remercie et lui dit que notre chauffeur nous attend. "Ne manquez pas d'aller visiter le Projet Tapurara sur la Plage de la Poudrière, me dit-il". Il me raconte qu'il faisait partie du Conseil Municipal quand ce projet fut lancé. J'en profite pour faire un critique amicale sur l'urbanisme de la ville, une critique d'un ancien "Citoyen Sfaxien passif" à un "Citoyen Sfaxien actif". Il comprend qu'à tous deux le destin de la ville nous tient à cœur, et accepte ma critique. Je lui parle de ces constructions sans queues ni tête qui enlaidissent la ville, et comme preuve, je lui désigne cette reconstruction du Monoprix que nous avons sous nos yeux. "Vous faites le bonheur des entrepreneurs, lui dis-je, mais vous enlaidissez le visage de la ville, et de plus, vous semblez ignorer les coins délabrés et vétustes de la ville, pour le peu que j'ai pu visiter depuis ce matin".  

Et nous voilà partis dans une longue conversation, à l'ombre du clocher de la Municipalité, conversation qu'interrompt mon fils en me rappelant le programme chargé qui nous attend et l'heure qui elle ne nous attend pas.


Lire la suite…

 

 

 


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commentaires

Camus 16/06/2009 17:13

Je suis touché par les paroles que vous dites, vos propos sont les miens. Merci de votre proposition, la prochaine fois que je viendrais en Tunisie, j'y penserai.
Amitiés,
Camus

sfaxois 16/06/2009 12:02

Nous, les sfaxiens installés à Tunis, avons cette meme nostalgie de notre chére SFAX que nous ne reconnaissons plus.

Je suis content de votre retour à votre ville, Sfax a besoin de tous ces enfants pour renaitre de nouveau

C'est désolant de voir plus de VRAIS Sfaxiens à Tunis, qu'à SFAX.
Si vous voulez retrouver une partie des SFAXIENS, visitez EL MENZAH, EL MANAR, ENNASR et les LACS de Tunis: Au moins 250 000 Sfaxiens y habitent mais toujours avec le sentiment que SFAX devient de plus en plus différente de Sfax qu'ils ont connu lors de leurs jeunesses

Encore bien venu dans votre ville

vivi+il+diavolo 15/06/2009 13:47

D'après cet article, je vois que Mr Roger Cohen s'est bien appliqué dans sa visite a Sfax, il n'a presque rien oublié.
Merci Monsieur Cohen.

Camus 15/06/2009 15:28


Roger  a relaté son passage à Sfax honnêtement, sans fausse politesse.
Il a écrit ce qui lui a fait mal, tout comme moi. J'espère que d'autres commer lui
diront leur mot, La seule façon d'aimer Sfax est de dire son opinion franchement.
Merci Roger, nous attendons la suite...