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19 juin 2009 5 19 /06 /juin /2009 12:18


Je me relie à mon enfance : Sfax (suite).

Extrait de "Mon voyage en Tunisie"


De Reuven (Roger) Cohen.

(Traduit de l'hébreu par l'auteur)

 

 


Nous empruntons l'ancienne rue Victor Hugo. Hédi notre chauffeur conduit lentement pour me permettre de me remémorer les lieux. C'est une rue qui a raccourci. Elle a cédé de l'espace à une place. Je lui demande d'arrêter au bout de la rue, le long du trottoir qui borde la petite Eglise Grecque. Elle n'a pas changé. De l'autre coté de la rue, la porte qui abritait le commerce de Vins et Huiles de mon oncle, au coin de la rue, est verrouillée d'une grille accordéon. Derrière elle des pans de cartons cachent l'intérieur. Je fais le tour vers la rue qui donne sur ce qui fut La Nouvelle Cathédrale, qui est toujours aussi laide. Elle fut construite dans le style des années cinquante en béton armé. Elle a été transformée, depuis l'Indépendance, en Centre de Jeunesse. Je cherche à vérifier ce qu'est advenu du "Sfingi", cet artisan et artiste dans la préparation des larges beignets dégoulinant d'huile, qui trônait, assis "à la scribe", à la hauteur de son immense friteuse, et je ne découvre, déçu, qu'un fast food qui, comme partout ailleurs, sert des fricassés. Ce sont des petits pains frits emplis de thon, qui est un des rares mets que les Tunisiens sont parvenus à conserver de l'excellente cuisine que fut la cuisine juive tunisienne. "Vous ne trouverez plus aucun "sfingi" dans tout Sfax, me répond le patron du fast food. La mode culinaire à présent est aux sandwiches – non tunisiens - et aux fricassés "!  

 

Nous filons vers Pic Ville. Nous longeons les magnifiques Murailles de la Ville Arabe, la Médina, qui soignées et rénovées, longées de petits jardins, nous rappellent les batailles que livra la Ville Etat aux corsaires. Nous arrivons au bout de la double avenue bordée de nouveaux immeubles qui effacent les souvenirs que j'essaie de recréer en vain dans mon imagination. Nous tournons à droite vers Bab Djébli. Notre but est notre villa familiale sur la route de Mahdia. Elle avait bercé les années heureuses de mon enfance.

Je reconnais, avant de nous engager vers Bab Djébli, le grand espace, à ma gauche, qui est toujours occupé par des ateliers de réparations mécaniques. Nous dépassons le cinéma Le Majestic. Dans ses beaux jours ce cinéma projetait des films égyptiens avec Farid El Atrache et Samia Gamal, où Juifs et Arabes se pressaient pour trouver une place. Aujourd'hui il fait fonction de garage, du moins c'est ce qu'il me semble, mais son ancienne enseigne est toujours là.        

 

La région de Bab Djébli s'est transformée du tout au tout. Cette route sur laquelle se déversaient ces petits ateliers "touche-à-tout", où les réparateurs savaient tout faire, depuis les réparations de pneus usagés (réchappés) jusqu'aux réparations d'appareils ménagers,  réfrigérateurs et fours à gaz, dans un chaos indescriptible, est maintenant bordée de magasins et d'ateliers rangés. Les espaces vides où régnait le désordre, et qui se trouvaient de part et d'autre de la route, sont à présent, à notre gauche, recouverts d'immeubles, et à notre droite, d'un marché moderne et couvert, qui fait la fierté de la Municipalité.

 

Tandis que je m'étonne de tous ces changements, nous dépassons le carrefour que coupe la Route de Tunis qui, après avoir traversé à notre gauche le quartier de Moulinville, continue à notre droite vers le centre ville en longeons ce fameux quartier Juif et Italien de L'Ancienne Gendarmerie, tout entier supporter du club de foot le S.R.S, le Sfax Railway Sport.

En continuant tout droit nous quittons la route de Bab Djébli et montons sur la Route de Mahdia.     

"Dans deux kilomètres environ, nous serons à la hauteur de la villa, dis-je à mon fils Gal". Je fais signe à Hédi, notre chauffeur "Hédi, chouiya, chouiya, mat tézriche (Hédi, roule lentement, ne cours pas) !"

C'est incroyable ! Plus le moindre espace libre ! Tout est recouvert d'habitations hautes ou basses, aux rues étroites, aux minarets multiples ! Le champ de courses a disparu, la "sebha", cette étendue salée qui devenait une grande flaque d'eau en hiver, et sur laquelle nous naviguions, enfants, sur des radeaux de caisses de bois, a disparu aussi…. Je ne reconnais plus rien ! Mon esprit se brouille et je perds tout sens d'orientation. Je recherche le minaret de Menzel Chaker, à ma gauche. Mais comment le reconnaître parmi les dizaines de minarets qui ont poussé comme des champignons ! Je me souviens de ce que m'avait dit ma sœur à son retour de Sfax, frustrée et déçue de n'avoir pu localiser la villa qu'elle avait longuement recherchée : "Elle n'existe plus ! Tout a changé ! Tu ne trouveras rien de ce que tu as

connu !"

Mais je m'entête. C'est là mon moindre défaut ! Certaines sociétés, comme la société israélienne, voient dans cette persévérance, que d'autres nomment "entêtement", une qualité, non un défaut. Elles y voient de la ténacité, de la constance et du courage, plus que de l'obstination aveugle.

J'ai décidé de la trouver, je la chercherai jusqu'au soir, s'il le faut, et ne renoncerai qu'avec l'obscurité. Mais mon intuition me dit qu'il ne faut pas que je cède.

La villa donnait directement sur la route, à ma gauche, en roulant vers Mahdia. Or, la route n'a pas changé d'emplacement : elle est là où l'avaient tracée, d'après la route antique, les entrepreneurs des Ponts et Chaussées du Protectorat. Mais à quelle hauteur sur cette route se trouve-t-elle, alors qu'aujourd'hui toutes les habitations se télescopent ? J'ai dû la dépasser. Nous retournons sur nos pas, lentement. Je demande d'arrêter. Il me semble reconnaître ce portail qui donne sur la route. Nous le poussons. Non, la villa que nous découvrons ne lui ressemble guère et se trouve profondément à l'intérieur de la propriété, loin de la route.

Nous photographions, quand arrive, effrayée, chargée d'un sac de provisions, la propriétaire de la maison. Je la tranquillise et lui dit que je cherche la villa que j'ai quittée, voilà plus de cinquante ans. "Hedia beiti, me dit-elle, anxieuse". Je la tranquillise et lui dit que personne ne lui conteste sa propriété. Intervient un quidam, qui se mêle à la conversation sans en être invité, et qui certifie que la dame en est bien la propriétaire. Hédi en deux mots fait taire le nouveau venu qui s'éloigne. Je demande à la dame si Menzel Chaker se trouve bien à 300 mètres environ au sud de sa maison. "Non, me répond-elle, ce quartier se trouve au moins à deux kilomètres au sud de chez moi !"

 

Nous roulons de nouveau vers le sud, sur le bord de la route, au pas. Soudain, je lance un cri: "La voilà". J'ai de suite reconnu le fronton de tuiles vernissées au dessus du portail de fer forgé. Je

reconnais alors la palissade de fer forgé que, comme le portail, les propriétaires ont recouvert de plaques de tôle afin de protéger leur intimité des regards des passants. Nous grimpons sur le petit mur qui soutient la palissade, et je la découvre telle que l'avais laissée.

Elle est là, abandonnée, solitaire, alors que toutes les autres villas qui la côtoyaient et qui formaient avec elle le Groupe Morinaud ont disparu. Héidi saute la palissade et nous ouvre le portail en utilisant le loquet intérieur. Je fais le tour, ému. Je reconnais chaque coin, je reconnais les grilles des fenêtres, leurs persiennes de bois, le coin de la véranda où nous passions des heures derrière le perron, à jouer. Les propriétaires ont vendu une partie du jardin sur laquelle on a construit une nouvelle petite maison. Mais presque rien d'autre n'a changé.

     

Pendant un long moment je me promène dans le  jardin abandonné. Les propriétaires ont planté des palmiers à la place du jujubier et du mûrier. Seul le tronc du grenadier, scié à sa base, refuse de mourir. De sa souche il relance, après tant d'années, ses rejets !

Je me revois arroser les arbres, construire une cabane sur le puissant mimosa, cueillir les mûres, les jujubes et les grenades à pleins paniers. Je revois ma mère sur la véranda, accoudée au perron, face au portail grand ouvert, qui "papote" avec une voisine qui passait.

 

Je pense à ma communauté qui, pendant plus de deux millénaires, a développé en Tunisie une culture semi autonome - et cependant complémentaire à la culture autochtone, et plus tard à celle que le Protectorat Français avait installée. Je pense à tous ces biens qu'elle a abandonnés en quittant la Tunisie, biens matériels et spirituels à la fois.

Une certaine tristesse m'envahit, tristesse que je rejette rapidement en pensant à la vie riche et heureuse, que j'ai construite depuis.


 

Après avoir photographié, dans le quartier de Menzel Chaker où se trouvait le Bureau Politique du Néo Destour, la plaque de la rue qui porte son nom, nous nous dirigeons vers le centre ville. 

"Nous devons aujourd'hui encore, avant même de déjeuner, rendre visite à mon Lycée, dis-je à mon fils". Hédi hoche de la tête pour me signaler qu'il a compris mon français. Gal me demande de le dire en hébreu pour mes petits enfants. Pendant tout ce temps, il n'a pas cessé de filmer. Nous roulons en silence. Ma décision d'exploiter cette journée "À la Recherche du Temps Perdu" ne m'a pas déçu. J'espère que la recherche de demain ira, elle aussi, dans ce sens.

Mais les succès de cette matinée m'ont éprouvé. "Je rumine" les sentiments qui m'ont accompagné lors de ces évènements "mémoriels" que j'ai reliés aux ancres du "réel". J'en ressens une grande satisfaction intérieure : j'ai surmonté les obstacles qui, hier encore, étaient noyés dans le brouillard. Je suis parvenu à attribuer à mon enfance un sens, une direction et une signification. J'en suis fier, mais avec humilité. L'humilité du fils face à ce que ses parents ont accompli.

 

Celui qui semble être le Proviseur, la terreur disciplinaire des élèves, fait la moue à la vue de cette équipe qui s'apprête à filmer à l'intérieur du Lycée et me demande si je possède une autorisation de Monsieur le Directeur qui, aujourd'hui, malheureusement, est absent. Je parlemente avec lui, il se durcit. Je fais le rouleau compresseur en insistant sur le fait que, dans ce Lycée, j'ai des droits d'Ancien Elève qui y a fait ces Etudes secondaires et passé ses deux Parties de Bac. Avec l'appui de celle qui semble être la responsable de l'Infirmerie, parce que vêtue d'une blouse blanche, et qui papotait à notre arrivée avec lui et avec deux jeunes adolescentes sur un banc à la Porte de l'Entrée des Profs, je passe, ou plutôt nous passons, et avec nos appareils. 

La cour de ce qui était mon Lycée est bien entretenue, pavée et propre, décorée de petits drapeaux, comme le sont les établissements publiques. Ses couloirs sont silencieux et en ordre. Mais il semble que sa fonction a changé. A présent il parait être chargé des cours spéciaux, tels que l'enseignement électronique pour plus jeunes (ordinateurs etc…). L'essentiel du Lycée de Garçons a du être transféré dans le complexe construit sur la route de Gabès, où nous avions passé les épreuves de la deuxième partie du Bac.

Je demande à mon fils de me suivre et de filmer.

"Je vais "rendre visite" à notre classe de Latin, la classe mythologique de Monsieur Piolet, lui dis-je. Elle était au numéro 23".

Je fonce sans hésiter. Elle est toujours au numéro 23. 

Je demande à la jeune prof et aux jeunes élèves, qui travaillaient sur leur ordinateur, la permission de photographier. Je la reçois gracieusement. J'ai la gorge qui se noue lorsque je leur désigne la place que j'ai occupée pendant trois ans, il y a 58 ans. J'ajoute un petit speech sur la valeur des études et sur les efforts qu'il faut investir afin d'être excellent pour réussir dans la vie.

 

En remerciant la dame à la blouse blanche et le Proviseur, je sens que celui-ci a envers moi une certaine animosité. Elle est certainement due au fait de l'avoir fait céder. Il me demande, hostile, pourquoi j'ai quitté Sfax si j'y suis tellement attaché. J'évite la longue discussion politique et je lui réponds "Le mektoub". C'est le mot magique. Il hoche alors de la tête avec respect. Je les entraîne, les deux, dans une conversation philosophique sur l'essence du "mektoub" et sur la situation de l'homme face à lui. Il n'y a rien de mieux pour créer une atmosphère d'entente et de paix entre les hommes que de parler philosophie. Nous nous quittons amis, et heureux d'avoir fait connaissance. "Revenez nous voir, me dit la dame en blanc, nous continuerons cette agréable conversation".

 

(La semaine prochaine, Suite et fin de l'extrait sur Sfax).

 

 

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commentaires

Camus 12/01/2010 20:49


Bonsoir Brahim,

Je vais demander à mes amis, si je reçois des documents du SRS je te ferai signe.
Bonne soirée.
Camus


brahim 12/01/2010 19:41


bonsoir je suis ralwyste je cherche les photos de mr cohen qui a fondee srs


Camus 19/01/2010 21:04


Bonsoir Brahim,

Je vais demander à mes amis, si je reçois des documents du SRS je te ferai signe.
Bonne soirée.
Camus


SOUHILA 20/06/2009 16:51

salut camus,je me suis vraient noyée dand ces souvenirs,j'admire son entêtement de revenir sur ces pas,éffeuiller sa ville natale et laisser son empreinte de nouveau.je viens de découvrir grâce à ton blog une ville qui m'est inconnue,merci et bonne journée

Camus 20/06/2009 20:04


Très heureux que mon blog te plaise. Rroger est aussi mon ami d'adolescence et nous gardons le contact depuis l'époque où j'habitais Sfax.
Bonne soirée chère Souhila.


Camus 19/06/2009 15:19

Je viens de lire : "Je me relie à mon enfance" de Roger Cohen, 2ème partie, éditée dans ce blog.
Ce fut avec un grand plaisir, je dois l'avouer. Roger nous promène dans les rues de son enfance, qui ont bien changé. J'ai ressenti son émotion quand il a cherché "avec ténacité" sa villa près du champ de course, lorsqu'il a franchit le seuil da maison et bien sûr lorsque debout devant les élèves du Lycée des Garçons, il a fait son petit speech.
Roger voit avec les yeux d'un chercheur, la franchise d'un Sfaxien et l'a tendresse d'un fils de la ville.
Merci Roger.