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25 juin 2009 4 25 /06 /juin /2009 13:15
 

 

 

Je me relie à mon enfance : Sfax (suite et fin).


Extrait de "Mon voyage en Tunisie"

De Reuven (Roger) Cohen.

(Traduit de l'hébreu par l'auteur)

 

 

Après avoir déjeuné, de fricassés -  comme de bien entendu - accompagnés de limonade, non loin du Théâtre Municipal, nous avons passé un long moment sur la terrasse du café de la place qui fait face à la Municipalité, en sirotant des petits verres de thé à la menthe. Pas une femme n'y est assise. On ne voit que des hommes. Partout en Tunisie il en est ainsi. A part à Tunis et dans ses banlieues huppées.

 

Alors que font donc les jeunes femmes qui travaillent dans les administrations à l'heure de la pause déjeuner ?  C'est simple : elles passent et repassent devant les cafés où les hommes sont installés et qui semblent apprécier ce défilé. "Il n'est pas respectable que les femmes s'installent au café, m'a-t-on répondu. Aucun fiancé n'oserait inviter sa promise à la terrasse d'un café. C'est très mal vu. Ici la tradition joue beaucoup. A Tunis, c'est autre chose. C'est peut-être une des raison pour laquelle les jeunes nous quittent pour Tunis".

"Et le fait que les hommes installés au café "zieutent" les jeunes femmes qui "défilent" devant eux, est plus respectable ?"

Je ne reçois qu'un haussement d'épaules pour toute réponse à cette question désobligeante. Est-ce à dire que Bourguiba n'a pas réussi à changer le statut social de la femme, hors de Tunis ? Pas le moins du monde ! Au contraire, je crois qu'il nous faut convenir que les bases de béton auxquelles il a scellé Le Statut de la Femme, il y a plus de 55 ans étaient inébranlables et le sont encore malgré les velléités islamistes.

Son successeur, le Président Ben Ali, les a encore renforcées.

Il faut reconnaître, que la Tunisie est le rare pays musulman où les femmes ne portent ni le voile ni le foulard. De plus il suffit de les regarder passer pour reconnaître qu'elles semblent, non seulement bien dans leur peau, mais de plus, sûres d'elles-mêmes. J'en conviens, qu'à part "quelques futilités" du genre "Terrasses des cafés", qu'elles concèdent encore au passé, les femmes tunisiennes, comme je le fais remarquer à mon interlocuteur aux épaules nerveuses, semblent être attachées au progrès plus que les hommes qui, dans la périphérie, me semblent plus apathiques encore que dans les grandes villes. "Mafiche khedma (il n'y a pas de travail) m'a donné hier comme explication à ce phénomène notre chauffeur Hédi", à qui je demandais pourquoi les cafés sont fréquentés par tant d'hommes, qui semblent à ce point avachis sur leur chaise.    

 

Nous décidons de prendre une pause à notre hôtel et de consacrer le reste de l'après midi et du début de la soirée "à labourer" à pied le Centre Ville, a partir de la Gare Ferroviaire Sfax-Tunis et jusqu'au Behar El Kerkenah, l'ex "Petit chenal". Nous avons donc donné à Hédi quartier libre, jusqu'au lendemain matin.

 


Chose étrange, on ne nous permet pas  de photographier à la gare. Sans explication. Je parlemente pour comprendre, mais mon fils intervient "Laisse tomber, Papa, ils doivent avoir reçu des consignes de sécurité !" Le mot magique. Il suffit de le prononcer pour que tout le reste se réduise à néant. Et cela dans tous les pays. Il y a cinquante ans encore ce mot n'était utilisé que pour les vitres épaisses qui servaient à la fabrication des vitrines de boutiques ou des pare-brise des voitures.

Nous redescendons donc, sans perdre de temps, le boulevard en direction du centre ville, dépassons ce qui fut Le Contrôle Civil à l'époque du Protectorat, puis la nouvelle Poste, le nouvel Hôtel qui la suit, et, dépassant la Municipalité, nous pénétrons au coeur du Centre ville qui étouffe sous la quantité d'immeubles. C'est là que nous pensons "faire" les galeries, dans ces mini centres commerciaux, à la découverte de quelques souvenirs sympas. Déception. Nous sommes étonnés de la quantité d'articles de qualité médiocre, provenant de Corée et de Thaïlande, que proposent les commerçants.

Les articles de meilleure qualité, nous les trouvons dans les boutiques de l'ancienne rue des Belges, où je recherche ce qui fut, il y a plus de 55 ans, le local de notre Mouvement de Jeunesse, et dans les rues qui lui sont parallèles. Ces rues étroites sont surchargées de voiture.


Elles n'ont jamais été élargies. Jadis, il  était agréable de s'y promener. Aujourd'hui elles nous font fuir. Il est regrettable que l'on n'ait pas pensé à les transformer en rues piétonnes pour attirer les gens et les motiver à acheter. "C'est peut-être que les gens n'ont pas les moyens d'acheter, me dit mon fils."

Nous essayons de nous conduire en touristes. Mais point de tissages locaux, de produits artisanaux locaux. Je pense qu'il faut les chercher peut être dans la Médina. C'est dire combien le touriste est abandonné à son sort, et combien son porte monnaie est peu sollicité. Le manque de travail, dont parlait Hédi, est donc structurel et non conjoncturel.

 

Face au quai de Bekhar El Kerkenah, je découvre un disquaire qui semble connaître son métier. Nous parlons donc de musique tunisienne. Dans un français entrecoupé d'arabe nous essayons de parler musique. A son avis, la musique tunisienne est balayée par la musique égyptienne - et même par la musique occidentale. L'influence de la musique berbère et celle de la musique andalouse sur les créateurs tunisiens a, depuis belle lurette, cédé le pas à la nouvelle musique égyptienne et libanaise. "Et la musique africaine, alors, lui dis-je, elle aussi n'a aucune influence sur eux ? Pourtant certains musicologues…" Il éclate de rire. "Oui me répondit-il, sur quelques œuvres académiques qui n'ont rien à voir avec la musique que la plupart des gens écoutent et apprécient et qui, elle, est cette musique tunisienne que vous recherchez".

En fin de compte, j'achète un disque de Fairouz, la grande chanteuse libanaise, que l'on entend à tous les coins de rue, dans les cafés et à la radio, et deux disques de deux chanteurs tunisiens qui s'accompagnent de leur luth.

 

Sur la route du retour à l'hôtel, nous empruntons les petites ruelles. Elles n'éveillent en moi aucun souvenir. Nous profitons que le Fast food, ex "Pâtisserie Descloux", se trouve sur notre route, pour nous arrêter un moment. Nous allongeons les jambes sous une table en dégustant une limonade. Cette longue incursion au Centre Ville qui n'a rien ajouté à nos recherches, nous a plutôt déçus par rapport à la matinée, qui fut plus que réussie. Nous sommes  fatigués. La limonade du fast food n'est pas assez fraîche, et mon fils fait la moue parce que j'ai tenu à consommer ici, alors que notre hôtel "classe" se trouve à cinq minutes. Je lui avoue que j'ai cherché à recréer une certaine atmosphère, celle de la Pâtisserie Descloux dont m'avait parlé ma mère, et que c'est raté !

 

Nous dînons à l'hôtel, dîner festif d'adieu à ma ville natale, dîner léger mais délicieux, preuve que les chefs cuisiniers ne manquent pas en Tunisie, et préparons la journée du lendemain. La matinée sera consacrée encore à Sfax, et le reste de la journée à la route du retour vers Tunis par la côte, qui nous mènera à visiter Mahdia, la Ville Forteresse sacrée du Mahdi, Monastir, la Ville du Président Bourguiba, pour atteindre la Capitale au crépuscule, dans cette atmosphère d'enchantement de l'Entrée Sud de Tunis, que décrivait déjà André Gide, en 1893, et qui n'a pas changé.

Un dernier coup d'œil et une photo, le lendemain, en signe d'adieu de la fenêtre de ma chambre, dans le petit matin blafard, et nous filons vers l'Ancienne Gendarmerie où habitaient mon oncle et ma tante et leur petit garçon. J'ai passé des moments inoubliables dans ce quartier où les enfants de mon âge


avaient organisé une équipe de foot pour imiter celle des cheminots, le S.R.S, dont j'ai déjà parlée. La maison est là, abandonnée et fermée pour éviter les éboulements. On s'apprête à la démolir. Les vieilles maisons qui la côtoyaient ont été remplacées par des immeubles neufs. Mais le Café des Ouvriers, où les cheminots passaient boire un verre, est encore occupé par un atelier de réparation de crevaisons. A gauche de son entrée je reconnais le coin où Didekh préparait ses fameuses briks à l'œuf et à la pomme de terre, que nous dégustions en guise de goûter au retour de l'école ou après un match de foot.     

Occupés à photographier et à filmer nous ne prêtons pas attention à ce passant qui s'arrête à notre hauteur. C'est lui, bien entendu, qui ouvre la conversation et qui, comme ceux qui nous ont abordés au cours de ce voyage, nous demande si c'est là notre maison que nous photographions. Puis, sans attendre notre réponse, il nous dit regretter que nous ayons quitté Sfax, "Alors que nous vivions tous en si bonne entente, Arabes, Juifs, Français et Italiens ! Dommage ! Il y avait du travail pour tous et chacun y trouvait sa place !

" J'évite de nouveau de plonger dans une conversation politique, et je lui réponds que "Le Mektoub" en a décidé ainsi. Il hoche de la tête avec tristesse comme pour exprimer, qu'en effet, contre lui on ne peut rien faire ! Il nous conseille alors d'aller visiter le projet "Tapurara" à l'ancienne Plage de la Poudrière qui est tout à coté. "Je connais la plage, lui dis-je, j'y passais l'été, tous les ans, et afin de clore la conversation, le remercie pour son renseignement". Mais il a soif de parler avec nous et ce n'est qu'au bout de près d'un quart d'heure qu'il lâche prise.

 

Nous filons donc vers la Plage de la Poudrière qui est à deux pas.

La plage n'existe plus. Tout est occupé par des maisons basses ou par des immeubles d'habitations. Ce qui animait les belles nuits d'été des Sfaxiens, les deux petits cabarets dansants, l'Hacienda et le Pavillon d'Or ont, bien entendu, eux aussi disparu. Ils se trouvaient aux deux extrémités de la longue plage occupée par les cabines de bain

Le nouveau projet du dessèchement de la mer et de la transformation de la côte sfaxienne en une longue plage et en une marina touristique a tout effacé.

Le projet Tapurara est en effet imposant. Il semble que la Municipalité ait décidé de construire une marina touristique à Sfax à la mesure de Port Kantaoui dans la banlieue de Sousse. J'en conclus que les riches propriétaires des oliveraies et des usines d'huile d'olive et de savon, qui font aussi la richesse de Sfax, sont arrivés à la conclusion que pour diminuer le chômage et éviter les remous sociaux, rien n'est plus efficace que le tourisme conçu comme une industrie de pointe dans ce pays qui possède tous les éléments pour réussir en ce domaine. Dans le journal "Le Temps" du 30 octobre 2008 (pendant tout mon voyage en Tunisie j'ai lu les quotidiens en langue française pour sentir le pouls du pays), il est rapporté que le Conseil ministériel sous la Présidence du Chef de l'Etat a décidé d' "Un plan intégral de développement des îles Kerkennah". Aucun doute qu'avec le projet Tapurara, la région de Sfax a des chances d'attirer de nombreux touristes.

 

Je me dis que peut-être un jour, mes petits enfants feront de la voile sur les côtes tunisiennes. Ils jetteront l'ancre dans la future marina de Sfax que le projet Tapurara construit, et raconteront à leurs camarades que leur Grand Père est né dans cette ville, dans une villa de la route de Mahdia, non loin de cette plage. Qui sait ?        

Vers 11 heures, nous achevons notre périple de deux jours et demi à Sfax, et par la fameuse route de Mahdia nous nous dirigeons vers Tunis. Nous filons vers La Chebba, dont la plage fut depuis toujours très appréciée des sfaxiens qui aimaient y villégiaturer, et dont le nom provient de la confrérie religieuse de la Chabbia, qui fut très puissante au 16ème et au 17ème siècle.

 

   

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commentaires

Camus 30/06/2009 13:35

Merci Souhila !
Sfax est une belle ville.

souhila 30/06/2009 13:04

je me lasserai guèrre de lire ces souvenirs sur sfax!