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26 août 2009 3 26 /08 /août /2009 18:54

La fille de La Kahina La fille de La Kahina La fille de La Kahina  La fille de La Kahina La fille de La Kahina La fille de La Kahina La fille de La Kahina La fille de La Kahina


Nouvelle de Reuven (Roger) Cohen.


Je m'adressais aux plus sérieux des historiens, comme Ibn Khaldun et Gibbon.  Eux aussi se sont rendus, pieds et poings liés, à ses charmes.

Le fameux historien et sociologue de la fin du 14ème siècle, Ibn Khaldun, dont la statue trône symboliquement dans une des avenues principales de Tunis, face à la Cathédrale qui rappelle les grandes heures du pouvoir de la France en Tunisie, a longuement disserté sur "elle".
Dans son fameux "Mouqdima", une introduction à son livre "Quiteb el Ibère" qui traite de l'Histoire des Berbères, il disserte sur la politique de la "Terre brûlée" qu'elle avait adoptée afin d'arrêter l'armée ennemie. C'est cette politique catastrophique qui, selon lui, l'a conduite à la défaite. C'est elle, à ses yeux, qui a réduit les villes riches de la plaine et de la côte au désastre. C'est elle qui a soulevé contre La Kahina leur population.

Gibbon, au chapitre 51 de son livre "Décadence et chute de l'Empire romain", reprend le narratif de Ibn Khaldun et son point de vue sur la cause de la défaite de La Kahina. Ces deux grands historiens soutiennent la même thèse. La politique de la « Terre brûlée  », selon leur conception, exprimait une antinomie insurmontable, qui court tout le long de l'histoire des peuples de cette période entre les valeurs qui motivent les populations des villes et celles qui motivent les populations agricoles. Entre les Civilisations urbaines et les Civilisations agraires. Entre la ville et la campagne, le village agricole ou le douar pastoral. Selon Gibbon cet antagonisme s'exprime clairement dans le discours que La Kahina adressa aux chefs des tribus qui combattaient sous son commandement. "Nos villes, leur dit-elle, avec tout l'or et l'argent qu'elles cachent, attirent les armées arabes et les poussent à la guerre. Ces métaux précieux, pour lesquels nous n'avons aucune considération, n'ont jamais été pour nous les motifs de notre démarche. Nous nous suffisons du simple produit de la terre. Détruisons donc nos villes, enterrons sous leurs décombres ces trésors qui nous sont nuisibles".

Cependant, les explications de ces historiens ne me satisfirent pas. Mon cœur se portait naturellement vers l'explication, plus simple et plus solide, de Nourit. Elle représentait à mes yeux une interprétation plus plausible de la conduite de Dahya. Je l'adoptais donc et me plongeais avec une passion effrénée, dans les écrits que j'avais rassemblés, à la recherche des preuves qui allaient dans le sens de l'explication qui soutenait que c'était son amour déçu qui avait poussé Dahya à adopter cette politique de la "Terre brûlée" -  et aucune autre raison, morale ou stratégique ! Plus j'approfondissais mon empathie avec elle, m'identifiais à ses sentiments, et plus je ressentais que je détenais le véritable motif de sa conduite. Trahissant ma foi dans le rationalisme, j'allais vers la mystique. Je me pris à croire en ses vertus, à croire qu'elle me rapprocherait de Dahya, qu'elle m'aiderait à approfondir mes contacts spirituels avec elle. 

Dans ma volonté de faire quelques pas de plus, je me suis tourné vers sa langue. Je pris contact avec des membres actifs du  Mouvement pour la Défense de la Culture Berbère, avec ceux du Comité Amazigh Mondial. Je fis la connaissance de son président, qui souligna à plusieurs reprises dans la longue conversation que nous avons eue, que "Amazigh" (Imazighen au pluriel) signifiait dans leur langue "Homme libre", qui est le synonyme de Berbère. Je me suis donc mis à l'étude du Tamazigh't, la langue de Dahya, la langue courante des Juifs berbères qui l'utilisaient parallèlement à l'Hébreu dans leur bénédictions et leur rituel. C'est la langue que l'on parle encore aujourd'hui dans cet espace géographique de l'Afrique du Nord, que l'on nomme Tamzgh'a.

Je ne pourrais pas définir le malaise étrange qui me hantait au fur et à mesure où je m'immergeais dans ce que je supposais être le climat culturel qui avait vu Dahya s'épanouir et se perdre : plus j'avançais vers elle, plus elle s'éloignait de moi. Quoique je fusse avec elle le jour et la nuit, j'avais l'impression que son personnage réel s'éloignait de moi. Je sentais que tout ce que je faisais pour m'agripper à lui était vain. Plus je m'efforçais de m'en rapprocher, plus il me fuyait. Et pourtant, je sentais que la Dahya, que j'avais su si bien imaginer sur la Metsada, m'appelait, qu'elle me demandait de ne pas la quitter, de ne pas l'ignorer, de ne pas l'oublier. "Etais-ce moi qui la recherche ou bien est-ce elle qui me poursuit et me fuit à la fois", me demandais, complètement perturbé. 

Perdu, je m'abandonnais à une sorte de nostalgie qui me fit sombrer dans une mélancolie noire.
Je perdis le goût des choses de la vie.
Cependant, et cette réaction est bien connue des psychologues, au moment où j'atteignis le fond du gouffre, comme par miracle, je me redressai et revins à moi.
Un beau jour, je décidai de tout abandonner, ma maison, mes amis, mon travail à l'Université de Nanterre, je quittais tout et fis mon Alya."

Claude se tut à nouveau. Au pied du tel où se trouvait notre poste d'observation, l'équipe qui devait nous remplacer nous fit signe qu'elle arrivait.
"Et alors, lui ais-je demandé, impatient, que s'est-il passer ensuite ? As-tu revu Nourit ?
"Mais bien entendu, me répondit Claude avec un grand sourire ! Je l'ai revue, nous nous sommes mariés, nous avons deux enfants, nous sommes heureux !
J'ai compris que cette course folle, cette poursuite vaine d'une ombre du passé - et du passé en général - est chose absurde qui détruit notre âme et déforme notre jugement.
Cela tient du pathologique.

Nous avons donc décidé d'un commun accord, Nourit et moi, d'aimer le présent, de goûter avec amour à ce qui existe concrètement, là, devant nous, et de ne plus jamais penser à Dahya El Kahina.
Nous avons juré de ne plus la rappeler, ou même de prononcer son nom.
Cependant, la nuit, il arrive parfois, au plus profond de nos effusions intimes, que Nourit gémisse à mon oreille, comme dans un rêve, "Khalèd, mon amour".

Fin

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commentaires

Morgane 27/08/2009 13:55

Très jolie fin..... Donc tu ne peux pas aller contre ce qui te pousse à faire des choses, ou tes ressentis..... C'est exactement ce que je pense.
bon aprèm p'tit Camus
gros bisouillous

Camus 27/08/2009 18:50


Bonne soirée Morgane,

très juste ta vue concorde avec la mienne.

Bisous fée Morgane