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1 septembre 2009 2 01 /09 /septembre /2009 16:41
Le dernier café à Tunis

Nouvelle de Reuven (Roger) Cohen

 


J’avais laissé mes parents et ma jeune sœur attristés de ce départ, à l’hôtel, à leurs derniers préparatifs, avais promis à ma mère de ne pas tarder et filai vers l’Avenue de Carthage pour gagner Le Lion D’or, ce Café à la mode, face au Palmarium.


J’avais le cœur léger, heureux de ce changement qui se dessinait dans ma vie, soulagé de quitter ce pays où je suis né et qui devenait un biotope à angoisse, tant ses appareils d’Etat me paraissaient oppressants. Je me frayais un passage vers le bar afin de savourer mon dernier café à Tunis.

Dans ce brouhaha "du café de dix heures", du fond de la salle, on cria mon nom.

Ils me firent signe de les rejoindre.



Je bondis de joie. Je croyais qu’ils étaient déjà partis. Je les avais quittés, eux et de nombreux autres camarades, dans une cérémonie d’adieu qui se voulut désinvolte, dans ce même café, voilà plus de quinze jours. Nous nous étions promis, en crânant, comme de bons camarades de classe à L’Institut des Hautes Etudes, de ne pas nous perdre de vue, de nous revoir.


Je les avais quittés en riant, mais les larmes aux yeux. J’étais retourné à Sousse pour aider mes parents à se préparer au grand départ. Dans la "micheline" qui m’emmenait, je fis déjà mon deuil d’eux, et me dis que depuis plus de deux ans la vie dans ce pays devenait si rude, si arbitraire et morne, que toute bonne surprise tenait du miracle.

Ils devaient embarquer la semaine dernière, qui pour Marseille, qui pour l’Italie.


Et voilà que, miracle, Messina, Sebag et Chanu étaient encore là.

"Problèmes administratifs me dit Sebag avec son acidité habituelle. Ils veulent tout garder pour eux et que nous quittions ce pays, comme dit ma mère, ’une main devant, une main derrière’. "

"Mes parents ont décidé de repousser leur départ, ajouta Messina. Tu sais que nous avons acheté un petit domaine à Assise, et maintenant qu’il est à nous, mon père a décidé d’attendre, afin de vendre notre ferme à meilleur prix. Je lui ai dit que je me tirerai à la fin du mois, car ici on ne respire plus ! Bien sûr il y a encore Sebag et Chanu, et le Lion d’Or, mais ce n’est plus pareil, toutes les filles se sont tirées ! Avec qui allons-nous "frayer", comme dit si joliment Chanu pour évoquer la "chose" ?


Chanu, lui, comme à son habitude, n’intervenait dans la discussion qu’en temps d’urgence. Lorsque nous déclamions des "vérités" qui l’hérissaient.

Je le réveillai à dessein de son silence : "Que veux-tu, répondis-je à Sebag, ils se refusent à continuer à se faire spolier. Ils exigent que des gros bénéfices que ton père a faits, il en reste une part en Tunisie pour nourrir les ouvriers qui ont perdu leur boulot avec ce départ massif des Européens !

"De nouveau tes conneries de communiste, bondit Chanu ! Tu ne changeras donc jamais ? Même à la veille de ton départ tu débites encore ces bêtises ! En France tu vas te faire taper sur les doigts, mon pauvre Sfez !"

Nous partîmes tous d’un grand rire. Cela ne ratait jamais.


Chanu nous expliqua de son ton docte, que dans les pays démocratiques on appelle cela du vol, et que si Mendès France avait imaginé le dixième du mal qu’il nous faisait pour voir son nom inscrit dans le grand Livre de l’Histoire du dé-colonialisme, il y aurait réfléchi à deux fois, mais que dans son ignorance des choses, il avait agi comme il avait agi en Indochine.

"Or, ajouta-t-il, en Tunisie il n’y a pas eu de Diên Bien Phu et il n’y en aurait jamais eu" ! Malgré les inexactitudes qui encombraient son discours, nous aimions l’écouter.


La plupart de ses propos nous réconfortaient, calmaient un peu nos doutes et nos angoisses. Avec lui, tout était clair et certain.

Messina disait que Chanu employait la méthode chère à Mussolini : entre ce qui est et ce qui devrait être, il n’y avait que le choix de la décision juste. Rien d’autre. Toutes les structures économiques, sociologiques, démographiques, n’étaient pour Chanu que bavardages de matérialistes marxistes qui ne comprenaient rien à la force de l’Esprit. En deux mots Schopenhauer et la Volonté de Puissance.


Chanu s’appuyait sur le livre d’Henri Pirenne "Mahomet et Charlemagne", qu’il commentait à sa manière pour soutenir sa thèse. La lutte pour l’hégémonie dans le monde, comme dans le passé, disait-il, se déroule entre les adeptes de Mahomet et ceux de Charlemagne.

"Ce que l’Occident avait conquis par décision juste, par la force de l’Esprit, pour que se développe la Civilisation dans le monde, répétait-il, le Pan Arabisme se l’annexe par fanatisme et obscurantisme. Si l’élite des peuples civilisés n’est plus capable d’entraîner les masses après elle, si elle renonce au rôle que l’Esprit exige d’elle, la chose est fichue !"

Hegel n’aurait pas dit mieux.

Entre le réel et le désirable, point de place chez Chanu à l’erreur et à l’illusion.


"L’analyse juste et le juste choix. Voilà la clef de l’évolution de l’Esprit. Vous savez bien qu’en politique, tout dépend de la force de l’Esprit, insista Chanu. Or, Mendès France a foiré dans ses analyses, parce que sa vue était voilée par de fausses conceptions et par l’utilisation de concepts erronés. Aussi il a fait les mauvais choix.

Il les a faits parce qu’il manquait de foi dans le rôle civilisateur de la France dans le monde, et dans ses moyens de l’assumer. Même Bourguiba croyait en la France, plus qu’il y croyait lui-même ! Mendès a bradé la Tunisie, il l’a pratiquement donnée à Bourguiba sans rien recevoir en retour, et a abandonné à leur sort les non indigènes. C’est du jamais vu en politique !"

C’est vrai que Bourguiba avait plus d’une fois clamé sa confiance dans la grandeur de la France et dans son respect des droits des peuples. Il acceptait le passage à l’Indépendance "en douceur", par étapes convenues entre les deux équipes politiques représentatives de la volonté de leur peuple respectif, bannissant l’utilisation de la force pour régler les contentieux.


Déjà en février 1937, un peu plus de vingt ans avant notre départ, lors de la venue de Viénot à Tunis, Bourguiba avait souligné que la divergence entre la vue des deux délégations ne traitait que d’un but lointain : "Le Protectorat, par son régime juridique, insista-t-il, est un régime de transition qui doit prendre fin avec les prétextes qui l’ont fait naître et sont l’aboutissement normal et inéluctable de l’émancipation des peuples".


Mais les délégations françaises qui se succédaient et se suivaient dans leur échec depuis dix ans, jouaient à " tout ou rien", ce qui conduisit à la violence et à la décision de Mendès France d’accepter, craignant le pire, le "rien".

Aussi, et là Chanu avait raison, le procès qu’il intentait au gouvernement de Mendès France avait sur quoi s’appuyer.


"Pendant ces vingt ans, reprit Chanu, rien n’a été fait afin que lorsque l’émancipation ait lieu, les droits des Français et des autres Européens ou des communautés qui, comme la communauté juive, ne se reconnaissaient pas en tant qu’"indigènes", puissent voir leurs droits assurés et leurs intérêts respectés. Rien n’a été fait afin que ceux qui le désirent puissent continuer à vivre en Tunisie dans le calme et dans l’honneur. C’est vrai que précipitamment, vers la fin du Protectorat, des protocoles d’accord en ce sens furent signés entre les délégations, protocoles qui furent bafoués de suite par manque de courage de la part du Gouvernement de la France de réagir ’manu militari’.


Sur ce point, Sebag a complètement raison : on a dépouillé son père des fruits de son travail.

Et quant à moi, je n’accuse pas les Tunisiens.

Eux, ils cherchaient à atteindre leur but, qui était la pleine Indépendance.

C’est le Gouvernement français que j’accuse.

C’est par lui que nous avons été trompés".


et derniers croissants à Tunis - 4.3 ko


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Published by Camus - dans littérature
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commentaires

Camus 02/09/2009 10:35

Je vois que tu t'y connais Andrew. Je vais éditer la suite de la nouvelle de Roger Cohen qui est historien et docteur en philosophie.

andrew 02/09/2009 08:59

mais,qui la France n'a pas trahi ?