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3 septembre 2009 4 03 /09 /septembre /2009 09:10

1ère partie

Par Reuven (Roger) Cohen


"Et si les Français nous jouaient, une fois encore, un de ces coups fourrés où ils sont passés maîtres" ? Je hausse les épaules et continue à fixer l’horizon à l’aide des jumelles made in France, que j’ai chipées pour l’occasion à mon frère. Il y tient comme à la prunelle de ses yeux, et je sens que j’aurai droit à des réactions peu amicales de sa part !

Nous nous sommes installés, Ben Achour et moi, sur une des terrasses des maisons qui bordent la jetée du port de La Goulette. La place nous a coûté 20 francs. Le propriétaire a déjà réuni un petit pécule. Mais il a les yeux plus grands que l’estomac et continue à faire des affaires, ouvre la porte de sa terrasse et introduit de nouveaux spectateurs, sans se soucier du danger que le poids représente. Je me dis que la terrasse va finir par s’écrouler sous les dizaines de spectateurs qui s’y pressent. Les plus proches me font promettre de leur permettre d’utiliser les jumelles lorsque la silhouette du Combattant Suprême "apparaîtra à l’horizon".


La rue est noire de monde qui scande "Ihya Bourguiba". De temps en temps, suivie de suite par la foule, une voix entonne un de ces hymnes qui enflamment les cœurs, comme le célèbre "Namoutou, Namoutou ihya el watan". Les slogans alternent avec les chants patriotiques, les applaudissements avec les hymnes du Néo Destour. Le principe directeur est que le bruit soit toujours présent. Sinon comment saurions nous que nous sommes joyeux, que nous baignons dans l’allégresse, que notre Messie arrive ?

 


 

Et puis, il y a aussi les plaisantins - sur notre terrasse aussi - ceux qui se mettent à hurler "Le voilà, je le vois", provoquant de dangereux mouvements de foules, et qui se font ensuite conspués au milieu des éclats de rire. Car même dans les instants graves, le Tunisien trouve un prétexte pour plaisanter et pour rire. Cela fait partie de la "convivialité bien entendue" de la Société Tunisienne. La renommée du Tunisien d’être un bon vivant (blâmé par Bourguiba qui lui reprochera, dans un de ses discours fleuves, de "creuser sa tombe avec ses dents") passe par ce goût de la plaisanterie et du rire. Ceux-ci ont pour résultat de dilater l’estomac qui demande alors sans concession à être bien plein. De ce point de vue là, le Tunisien n’a rien à envier au Marseillais, ni au Provençal, décrits par Pagnol. C’est vrai qu’ils ont une ascendance commune, puisqu’ils sont les dignes fils des Phéniciens.


La petite ville de La Goulette (de l’italien Goleta, déformation de l’arabe Halk el oued, que l’on peut traduire par "le gosier de la rivière"), n’est pas le 1er juin, surchargée des villégiateurs d’été, qui la rendent invivable. Ils y arrivent, en général, après la fin des classes, pendant les vacances scolaires. Mais aujourd’hui est un jour unique. Bourguiba va passer par là, sur le pont du Ville d’Alger, et ceux de La Goulette seront les premiers à le voir et à lui faire la fête.

 

La Goulette est le port stratégique et commercial de Tunis. C’est lui qui commande la rade (au sud de laquelle se trouve la petite ville de Radès) ou ce qu’il est commun de nommer Le Lac de Tunis. C’est lui qui surveille le Chenal qui mène les bateaux vers le port officiel de la capitale. Impossible d’atteindre Tunis sans passer par là.


Aussi, en novembre 42, les Allemands ont choisi la voie des airs pour assujettir l’administration du Protectorat à leurs fins. La Goulette a été, tout le long des siècles, d’un enjeu inestimable pour ceux qui voulaient régner sur la Méditerranée. C’est ainsi qu’entre les Ottomans et les Habsbourgs, par exemple, la lutte à outrance et leur volonté de s’y implanter, nous ont laissé de nombreux vestiges. De même, pendant les décennies des Courses, où s’est distingué le fameux corsaire Barberousse, la Goulette a connu des années agitées et cependant prospères. En 1535, Charles Quint s’en empara et la fortifia, chose que continua de faire Don Juan d’Autriche, en 1573, après la victoire de Lépante sur les Turcs - qui la reconquirent l’année suivante. Car en tant que point d’appui stratégique, La Goulette est un site privilégié.


Par centaines, les petites flottilles pavoisées bloquent, pour l’instant, l’entrée du chenal, bouchent le "goulot". Chacune d’elles essaie de se placer aux meilleures places pour être les premières à accueillir Le Ville d’Alger, dont la silhouette qui se dessine à l’horizon, apparaît dans mes jumelles. J’en souffle un mot à Ben Achour qui s’en empare vivement, ce qui provoque sur la terrasse un mouvement de foule qui menace de nous écraser. Aussitôt, le propriétaire conscient tout de même du danger que sa maison encourt, vitupère contre les spectateurs indisciplinés et déclare qu’i va faire évacuer la terrasse.


Un grand éclat de rire répond à sa menace, tandis que les plus pernicieux lui demandent de leur rendre leur monnaie, car "De toute façon on ne voit rien de chez toi", lui disent-ils, ce qui provoque une polémique, que personne ne prend au sérieux.


 

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commentaires

Marcel (Fafouin) 06/09/2009 14:40

Bon Matin Honorable tout Camus,

Grands mercis pour ce Retour !

De ce Retour, une Question :

Bourguiba n’est-Il pas DCD ?

Vives les Jumelles ! - 6 septembre 2009 / 17 eloul 5769 -

Camus 06/09/2009 16:16


Bon Jour Honorable Ami Tout Marcel,


Bourguiba (الحبيب بو رقيبة), de son nom complet
Habib Ben Ali Bourguiba, né probablement le 3 août1903 à Monastir et mort le 6 avril 2000 à Monastir, était un homme d’État tunisien.


Il devient à l’âge de 31 ans le leader du mouvement pour l’indépendance de la Tunisie. En 1956, son but étant atteint, il s’emploie à mettre sur pied un État moderne en tant que
président, fonction qu’il exerce du 25 juillet 1957 à sa destitution le 7 novembre 1987.


Durant sa présidence, un culte de la personnalité se développe autour de sa personne et il porte alors le titre de « combattant suprême ». Toutefois, l’éducation et la
défense de l’égalité entre hommes et femmes sont une priorité pour lui, ce qui en fait une exception parmi les dirigeants arabes. Néanmoins, la fin de sa présidence est marquée par la montée du
clientélisme et de l’islamisme.