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9 septembre 2009 3 09 /09 /septembre /2009 23:28

1ère Partie

Par Reuven (Roger) Cohen

Les parapluies endeuillés signalaient le site de la cérémonie dans l’allée du cimetière juif de Bagneux. Ils formaient une carapace noire au dessus des visages que l’on ne pouvait discerner. Comme cette formation de bataille, la tortue, adoptée par l’armée romaine lors des sièges des places fortes, qui consistait à imbriquer les boucliers les uns dans les autres au dessus des têtes pour se protéger des projectiles ennemis. Tout le long de leur vie de militant, ils s’étaient défendus ainsi contre les attaques ennemies, se serrant les uns contre les autres, anonymes et sans visages. Depuis le matin, la pluie tombait, serrée et continue, répondant au tonnerre et aux éclairs par des averses soudaines et violentes. Ce n’était pas un temps à mettre un chien dehors. Mais eux en avaient vu d’autres. Et, comme d’habitude, qu’il pleuve ou qu’il neige, ils étaient tous là, fidèles à leur devoir. Ils honoraient Che’mile, un vieux compagnon de route, un fidèle qui n’avait jamais failli, un pur dans son engagement politique, toujours présent à l’appel malgré les malheurs qui s’étaient abattus sur lui.


Ouvrier du cuir, il s’était adapté, à son arrivée en France à son nouveau statut, travaillant sans relâche dans cet atelier sombre et insalubre, s’efforçant de nourrir sa famille. Il ramait contre vents et marées pour quelques francs en espèces que lui remettait son patron à la fin de la semaine. Une vie morne sur un fond de manque et de besoin. Une vie sombre le jour, triste le soir, silencieuse la nuit après que les petits se soient endormis. Les livres qui alimentaient jadis son quotidien, demeuraient fermés. Pas de conversation. Pas de radio. Le silence angoissant.

Mais à la fin de la semaine, à l’entrée du Shabbat, après que le patron juif ait fermé l’atelier, il revenait à la vie.


C’est alors qu’il se replongeait dans ce qui avait fait de lui ce qu’il avait toujours été, un intellectuel, un militant politique, un idéologue dont on appréciait les analyses et le discours.

C’est alors qu’il respirait, qu’il reprenait contact avec les choses de la vie. Tôt le matin du Samedi, il se levait, s’installait près de la fenêtre afin de profiter de la première lumière du jour, secouait d’un livre la poussière de la semaine, et lisait.


Il lisait en Yddish, bien entendu, cette langue vernaculaire du peuple juif en Ashkénaze que l’élite locale de Pologne et d’Europe Centrale avait "classicisée" afin qu’elle modèle ces communautés juives éparses en un Peuple, en une Nation. Car une Nation, pour ces militants, est configurée par la langue qu’elle parle - et qu’elle écrit. L’essai du philosophe Johann Gottfried Herder "Essai sur l’origine de la langue" de 1770, avait été le livre de chevet des fondateurs du Parti. Ses membres s’appliquaient à ce que le Juif ne commerce avec ses frères que dans leur langue nationale. Comme plus tard les Sionistes qui avaient fait de l’hébreu, alors langue de rite et de prières - comme l’est le latin chez les Catholiques - la langue parlée et écrite du Peuple Juif sur sa Terre.


Puis, au réveil des grands, toujours en silence, il les prenait par la main et se dirigeait épanoui, le cœur dilaté dans sa poitrine, vers le siège du Parti. Le parti occupait une espèce d’entrepôt du coté de La Place de la République. On y avait entassé de vielles tables et des chaises bancales, des étagères fatiguées qui pliaient sous le poids de livres épais, tout un appareil de "vieilleries" recueillies aux Puces. Près de l’entrée fumait un samovar que l’on s’appliquait à astiquer pour maintenir la brillance de ses chromes, la seule source de luminosité dans la semi obscurité de la salle.

C’était le seul éclat, le seul luxe que le Parti s’était permis. C’était le seul espace qui autour du rite du thé témoignait, les jours de la semaine, d’un semblant de vie sociale dans cet antre poussiéreux.


Mais le Samedi, c’était autre chose. Le Samedi était le grand jour. Le jour où on ajoutait au lustre central des ampoules électriques qui permettaient de découvrir sur les murs les portraits de Marx et de Lénine, celui de Haim Jitlowski, accompagné d’une citation de son fameux article polémique "Farvos davke yiddish ?", ceux de John Mill et de Kremer et de Mutnik, ces premiers leaders du Parti. Les murs s’illuminaient alors et devenaient amicaux, proches des camarades qui retrouvaient de nouveau leur identité politique, ignorée tout le long de leur semaine de labeur.


C’était le jour où les chaises ne suffisaient pas pour accueillir les membres du Parti. Il y en avait qui demeuraient debout tout le long de la Réunion hebdomadaire du Parti, afin d’écouter le Message de la Semaine que transmettait son Secrétaire, et qui était suivi des interventions des camarades, en Yddish bien entendu. Car la plupart des membres du Parti installés cependant à Paris depuis plus de vingt ans, ne parlaient qu’un français déformé et boiteux. Les grands enfants que l’Ecole républicaine éduquait et qui accompagnaient leurs parents à cette Réunion du Samedi, suivaient sans sourciller les conversations et les interventions. Ils recevaient là leur éducation Nationale et Politique. Certains des membres présents soutenaient qu’ils possédaient le Yddish, en ses termes les plus sophistiqués, comme eux-mêmes le possédaient. "Nous détenons par là, ajoutaient-ils, la garantie que cette langue ne s’éteindra jamais".


Enfin, celui que l’on attendait depuis le début des interventions, reçut la parole. Che’mile se leva, et avec un grand sourire, il repoussa point par point, et avec une logique et un calme écrasants, les propositions du Secrétariat Général, que son Secrétaire, en conclusion du Message de la Semaine, avait mises à l’ordre du jour. Che’mile développa, comme alternative d’action du Parti aux propositions du Secrétariat, une motion qui consistait à développer la lutte ouvrière juive au sein des syndicats français et ce, dans l’esprit de la stratégie traditionnelle du Parti. Les "camarades" le suivaient avec délectation. Il les ramenait qui dix, qui vingt, qui trente années en arrière, là où tout était transparent et efficace, où la logique des concepts était inéluctable, où l’idéologie mordait à pleine dents dans la réalité. Avec lui tout devenait clair, leur situation ouvrière et son analyse, les mesures à prendre et la stratégie à mener, tout ce qui avait fait dire à Hegel "Ce qui est logique est réel et ce qui est réel est logique".


Mais la réalité était autre. La crise économique qui se développait avait augmenté la rareté de l’emploi "et mis fin aux rêves de prolétarisation" sur lesquels était née cette idéologie. "Dans le Paris des années trente, écrit David H. Weinberg, le travail à domicile du façonnier est la principale caractéristique des métiers juifs. Sur plus de 50 000 immigrés travaillant dans le textile et le vêtement, à peine 22 500 étaient véritablement des salariés travaillant en atelier.


La plus grande partie du travail était effectuée par plus de 10 500 façonniers dont l’existence apparemment indépendante dissimulait une exploitation féroce". (1)                                                                                                               

La peur d’attirer l’attention sur eux, empêchait ces façonniers immigrés, travailleurs clandestins, de s’organiser. La peur de perdre leur contrat avec leur patron menait inéluctablement à une exploitation éhontée. Mais ils n’en avaient pas le choix, et "les tentatives de grèves de façonniers qui eurent lieu en juin 1936 tournèrent court assez vite". (2)

 

 

Lire la suite...

Bibliographie :

(1) David H Weinberg, les Juifs à Paris de 1933 à 1939, p. 30, Paris 1974

(2) Ibidem, p. 33.

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Published by Camus - dans nouvelles
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