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12 septembre 2009 6 12 /09 /septembre /2009 21:20

L’enterrement de Che’mile

Par le Dr. Reuven (Roger) Cohen

 


C’était de ces idées que s’alimentait, She’mile. C’étaient ces citations qui ornaient ses interventions, le samedi, à la Réunion du Parti. C’étaient elles qui régalaient ses camarades, c’était la vibration de sa voix, quand il les prononçait, qui faisait chavirer Masha.


Le Secrétaire et les membres du Bureau politique essayaient bien d’adapter la voie du Parti à la réalité française. Ils voyaient bien que les démarches adoptées au vote à main levée, sous l’effet d’un enfermement moral, d’une nostalgie sans lendemain d’un retour aux principes du passé, que préconisait She’mile, n’avaient aucune chance de répondre aux problèmes présents, qu’il n’y avait là qu’une utopie. Ils voyaient bien que certains ouvriers immigrés juifs avaient compris que la France n’était pas la Pologne. Ils les voyaient s’efforcer de fuir leur statut d’ouvriers immigrés, que célébrait le Bund comme la souche des lendemains qui chantent, pour s’installer à leur compte, ouvrir un petit commerce, gravir les échelons qui les mèneraient au stade de la petite bourgeoisie libérale, que conspuait le Parti.


Mais rien n’y fit. La souffrance quotidienne de ces ouvriers immigrés était si grande qu’ils se refusaient à renoncer à leurs codes de lecture de la réalité. Ils ne saisissaient pas que ceux-ci voilaient celle-la, plus qu’ils ne l’éclairaient. Ce drame, que connaît toute religion, tout "parti révolutionnaire", qui avaient fixé une fois pour toutes les cadres et les concepts de leurs relations à la réalité quotidienne, n’était-il pas semblable à celui de la Commune de Paris, lorsque les communards Delescluze, l’ancien de 1848, et Rigaux, le jeune, s’étaient faits massacrés derrière des barricades d’un autre âge, voués aveuglement aux codes des Journées révolutionnaires de 92 et de 48 ?


Aussi, pour les gens du Bund, ce qui avait guidé les aînés dans le passé, continuait à être valable au présent et donnait un sens à leur quotidien. C’est ainsi qu’ils continuèrent à s’élever contre le Sionisme dans les années trente, à Paris, comme jadis l’avait fait le Parti à l’orée du 20ème siècle, dans les derniers jours de mai 1901, à Bialystok, lors de son quatrième congrès.

Pour le Bund, le Sionisme était un mouvement réactionnaire, et son fondateur Théodore Herzl n’avait eu aucune pensée sincère à l’égard du prolétariat Juif. Certes il y avait bien eu, à la fin du 19ème siècle, Nahman Syrkin, qui avait essayé de relier les idéaux socialistes au Sionisme et avait préfiguré ces Marxistes implacables qu’avaient été Ber Borochov et le parti Poalei Tsion.

Mais ceux-ci, avec leur obsession d’un territoire juif et du retour des Juifs sur la Terre de leurs ancêtres, en Palestine, exaspéraient les idéologues du Bund, à les haïr. Ce mouvement crée par la petite bourgeoisie, pensaient-ils, ne pouvait engendré qu’un "socialisme bourgeois". Or, n’était-il pas dit, par raillerie, dans le Manifeste du Parti communiste : "Le socialisme bourgeois tient tout entier dans cette affirmation que les bourgeois sont des bourgeois - dans l’intérêt de la classe ouvrière".(9)


Aussi, le Bund avait-il déclaré à ce quatrième congrès : "Le congrès considère le Sionisme comme une réaction de la classe bourgeoise contre l’antisémitisme et la situation anormale du peuple Juif. [...] Le Sionisme politique érigeant pour but la création d’un territoire pour le peuple juif ne peut prétendre résoudre la question juive [...] ni satisfaire le peuple dans son ensemble [...] et demeure une utopie irréalisable. Le congrès estime que l’agitation des sionistes compromet le sentiment national et peut-être un frein au développement de la conscience de classe [...] Que ce soit dans les organisations économiques (caisses) ou politiques (sections bundistes), il ne faut pas admettre les sionistes."(10)


Ces deux partis se haïssaient comme des frères ennemis. Ils avaient trop de points communs idéologiques pour que l’un supportât la présence de l’autre. Mais par rapport à ce qui les rapprochait, ce qui les séparait était insurmontable.


Aux Juifs menacés par l’antisémitisme, ils promettaient tous deux une solution radicale qui devait régler leurs problèmes au présent comme au futur. Les deux solutions se disputaient l’avenir du peuple en tant que Nation et en tant que soumis au processus de prolétarisation qui était en train de changer, à leur avis, la face du monde.


Pour le Bund le retour du peuple prolétarisé sur la Terre de ses ancêtres était une pure utopie. Elle mettait en danger l’organisation d’une solution viable pour la Nation Juive.


Pour Borochov et le Poalei Tsion, le Bund ne pouvait prétendre représenter un mouvement de la classe ouvrière. Les quelques ouvriers disséminés dans de petites entreprises ne représentaient pas un prolétariat capable de tenir tête aux représentants du capitalisme et à l’Etat bourgeois. La seule solution envisageable était l’auto émancipation du peuple et la création d’un Etat Juif socialiste. "Renaissance juive et socialisme marchaient de pair". (11)

Borochov soutenait qu’ "Eretz Israël était le meilleur pays pour les Juifs et qu’il n’en existait pas de meilleur (à moins de le prouver). Il était historiquement celui des Juifs".(12)


Des années plus tard, après la shoa, Masha et Che’mile, chacun de leur coté, essayaient encore de persuader leurs enfants et petits enfants que la solution du Bund était toujours la seule solution viable, et que le départ des Juifs de France vers Eretz Israël était une erreur, qu’ils ne pardonneront jamais au sionistes qui les avaient enrôlés dans ce but.


La pluie a cessé.

Une petite éclaircie se dessine entre les nuages. On a plié les parapluies et je peux à présent discerner les visages, reconnaître parmi les militants du Bund qui se tiennent encore en rangs serrés, Moïche, Rivkalé et Sarah. Je découvre, non loin de la famille, des personnages importants comme Basheviss Singer, Lanzman, et d’autres encore qui ont modelé l’esprit juif en France.


Le fils aîné de Che’mile s’apprête à lire le kaddish, alors que le soleil pointe entre les nuages comme pour faire honneur, lui aussi, à celui qu’on met en terre. Comme un bruissement de feuilles mortes, un frisson de tristesse parcourt la foule. Je serre la main de Dana, pris, moi aussi, d’un tremblement que je ne parviens pas à maîtriser. "Tu ne vas pas te trouver mal me souffle-t-elle à l’oreille, avec un petit sourire".


Dana m’a piloté à Bagneux. Elle m’avait promis de m’accompagner à cet enterrement qui me fait revivre le passé et ma controverse de sioniste avec les gens du Bund, avec Che’mile en particulier. J’étais plus jeune que lui de plusieurs années et je ne partageais pas ses conceptions figées, sur le peuple juif, sur le sionisme, sur le socialisme. Mais j’aimais polémiquer avec lui.

Elle savait quelle émotion m’avait étreint quand j’avais appris son décès. "C’est tout un pan de ma vie personnelle et publique qui disparaît avec lui, lui avais-je dit au téléphone. Tu sais que j’ai toujours vu en lui un véritable intellectuel, du genre qu’évoque Emmanuel Lévinas dans son livre Difficile liberté.


Et je lui avais énoncé la citation que je connais, bien entendu, par coeur : "Les intellectuels en tant qu’intellectuels, quand ce sont de vrais intellectuels, ont pour mission de dégager et de mesurer les possibles que libèrent les glissements de sens annonçant des glissements de terrains [...]". (13)

Dana a été pendant des années mon élève. Nous avons gardé le contact. Elle vient écouter de temps en temps mes conférences. Je lui refile les bouquins que j’écris, mes articles qui paraissent dans les revues juives. Mais elle a depuis longtemps abandonné son activité au sein de la communauté, et ne se consacre qu’à son art et à sa famille.


Le fils aîné de Che’mile termine de lire le Kaddish, signe que la cérémonie prend fin. C’est alors que nous sommes témoins d’une scène surréaliste comme on n’en voie plus ! Les gens du Bund déplient un grand étendard rouge où est brodé en lettres d’or et en Yddish son appartenance, et, d’une seule voix claire et puissante, ils entament l’internationale, en Yddish.

Le public reste bouche bée et n’ose bouger de sa place. Mu par je ne sais quel ressort, je me joins à eux, m’accorde à leur ton et à leur cadence, mais la chante en français, comme lors de nos manifestations. Eux en yddish, nous en français. L’hymne terminé, je serre des mains, reconnais encore d’autres bundistes, parle de Che’mile. Mais Dana s’approche de moi, me prend par le bras et m’entraîne. "La séance de nostalgie est terminée, me souffle-t-elle à l’oreille, il se fait tard et il faut que je rentre."


Sur la route du retour à Paris, le silence est lourd. Les souvenirs affluent en trombes. Soudain je me mets à chanter le refrain de l’Internationale "C’est la lutte finale...".

"Ah non, s’écrie Dana, tu ne vas pas nous remettre ça !" Nous explosons les deux de rire. J’entends le rire sarcastique de Che’mile sur le siège arrière de la voiture, comme lorsque je me faisais rabrouer. Je tourne la tête instinctivement, essayant de discerner son visage à l’arrière de la voiture. Dana me fixe étonnée. "Tu cherches quelque chose, me dit-elle ? "Je lui réponds, ce n’est rien, des souvenirs."

 



Bibliographie :


(9) Marx Engels, Manifeste du Parti communiste, p. 85, Paris, 1972.

(10) Henri Minczeles, p. 78, Paris, 1995.

(11) Henri Minczeles, p. 268, Paris, 1995.

(12) Ibidem, p. 269.

(13) Emmanuel Levinas, Difficile liberté, p. 364, Paris, 1983.

 


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Published by Camus - dans nouvelles
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commentaires

Marcel (Fafouin) 13/09/2009 13:25

Bon Matin Honorable tout Camus,

Un petit Mot pour dire que nous somems de retour ce, avec une Nouvelle Adresse-Courriel !

Grands mercis pour ces Passionnants Souvenirs de "Difficiles Libertés" !

Amitiés ! 13 sept 2009 / 24 eloul 5769-

Camus 13/09/2009 17:34


Bon retour Honorable Marcel. Encore un mot concernant la nouvelle année 5770 :
En hebreu Tesha : תשע.
Tesha veut dire Neuf, le chiffre neuf. C'est la fin d'un cycle et nous espérons que viendra la Guéoula, la Délivrance.
Je viens d'apprendre une mauvaise nouvelle, de la mort du fils de l'astronaute Israélien Ilan Ramon, tombé avec iun avion qu'il pilotait lors de manoeuvres d'entrainement.
Amitiés et solidarirés.
  - 13 septembre 2009 / 24 eloul 5769 -