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6 octobre 2009 2 06 /10 /octobre /2009 14:31

Les Portes du Ciel

Souccoth (La fête des Tabernacles) approchait. Nous nous réjouissions tous de la perspective d'aider nos parents à construire en plein air, de petites cabanes faites de roseaux et de feuilles de palmes géantes.

Notre meilleur temps nous le passâmes à découper des guirlandes dans lesquelles mes oncles inséraient de petites ampoules multicolores qui scintillaient de mille feux. Ma grand-mère garnissait la Soukka d'une grande table, de chaises et même d'un divan pour celui, ou celle, qui voudrait passer la nuit sous ce toit précaire. Généralement, cela engendrait de petites querelles entre mes tantes et oncles avant la tombée de la nuit - chacun voulant obstinément y dormir-.


"Mais pourquoi," questionnai-je Mémé. "Qui y a-t-il de si particulier à dormir sous les cieux?"

"Assieds-toi donc et laisse-moi te raconter pourquoi nous aimons tous dormir en plein air à Souccoth," me dit-elle avec un sourire mystérieux.

Je pris une chaise et m'assis en face d'elle, attendant avec impatience  son récit.

"Sais-tu," me dit-elle, "qu'avant la fête de Souccoth, nous passons nos nuits à prier et à demander pardon pour nos fautes de l'an passé? Il est dit qu'au dernier jour de Souccoth, le Bon Dieu écrit sur son livre de vie un rapport sur chacun de nous. Et ainsi, nous sommes soit punis, soit récompensés pour nos actes. Si tu as fait du mal à qui que ce soit ou que tu as péché, et que tu n'as pas réparé le dommage occasionné, tu seras punie. Et si au contraire tu as passé toute l'année à faire de bonnes actions et à suivre les commandements de notre Seigneur, tu seras récompensée."


"Ce n'est vraiment pas le moment de lui bourrer la tête avec de telles choses," reprocha mon grand-père du coin de la cabane. "Elle est trop jeune pour comprendre leur complexité, et lui faire peur avec de telles histoires n'est pas recommandable!"

Je pense qu'il avait remarqué la pâleur instantanée qui avait envahi mon visage quand ma grand-mère avait abordé le sujet épineux des péchés. Je n'avais que six ans, mais je comptais tout de même quelques péchés, comme les mensonges et les petits larcins que j'avais cachés à tous par peur d'être sérieusement réprimandée. J'avais aussi commis au moins un ou deux vilains tours aux enfants des voisins pendant nos jeux de médecin et de malades. Je n'étais pas particulièrement fière des résultats de ma toute dernière plaisanterie :

 

 

Exposition : Les Portes du Ciel au Louvre, juin 2009

 


J'avais aligné filles et garçons pour leur mettre des gouttes dans les yeux. Le flacon dont je fis usage avait contenu au préalable des gouttes pour les yeux, mais une fois vide, ma grand-mère s'en était débarrassé en le jetant dans le panier  à ordures. Quand je le découvris, je le pris et le remplis d'eau froide et de rognures de savon. Je me mis à le secouer afin que les fines parcelles de savon fondent dans l'eau. Une fois le mélange prêt, j'instillai une ou deux gouttes dans les yeux des malheureux enfants. Évidemment, mon traitement leur enflamma les yeux. Ils se sauvèrent, la vue brouillée, les yeux rougis et larmoyants. Je n'ai jamais compris pourquoi ils ne se plaignirent pas à leurs parents. Était-ce parce que j'étais la petite fille du grand rabbin, que tout le monde craignait et respectait? L'affaire fut rapidement oubliée. Quant à moi, j'avais réalisé l'ampleur du mal que j'avais causé à ces enfants et m'étais promise de ne plus recommencer.


"Mais non, vas-y Mémé, continue," dis-je à ma grand-mère qui semblait hésiter.

"Es-tu certaine de vouloir écouter le reste?" me demanda-t-elle.

"Oui, je dois savoir si moi aussi j'ai besoin de demander pardon pour mes péchés,"  lui répondis-je le front plissé.

"Enfin, la nuit qui précède Simha Torah (Fête du don de la Bible) on essaie de ne pas dormir, car c'est au cours de cette nuit particulière que le Bon Dieu ouvre les portes du ciel."

"Que veux-tu dire Mémé? Il a des portes le ciel? À quoi ressemblent-elles?" lui demandai-je, complètement interloquée.


"Mais bien sûr  que le ciel a des portes," répliqua ma grand-mère d'un ton sérieux. "Quand elles s'ouvrent, tu as seulement quelques secondes pour exprimer les vœux qui te seront accordés pour le restant de ta vie."

"Les as-tu vues toi, les portes du ciel, Mémé?" murmurai-je, déconcertée et curieuse. "Et qu'as-tu demandé?"

"Je n'ai jamais eu l'occasion d'être réveillée quand cet événement eut lieu," répondit ma grand-mère, dépitée. "Cependant, tous ceux qui ont eu l'opportunité d'exprimer leurs souhaits, les ont vus se concrétiser sur-le-champ. Quelques uns ont demandé de l'or et des diamants, d'autres santé et prospérité."

"Qu'aurais-tu aimé avoir Mémé si, par chance, les portes du ciel s'étaient ouvertes pour toi?"

"Je demanderais la guérison de ton grand-père," balbutia-t-elle presque imperceptiblement.

"Tu sais Mémé, je vais rester éveillée cette nuit et les nuits suivantes jusqu'à la fin de Souccoth et j'attendrai que les portes du ciel s'ouvrent pour faire le même souhait que toi," répondis-je. "Aide-moi je te prie à étendre mon matelas sous les étoiles. Je te promets de ne pas fermer l'œil la nuit entière et de ne pas rater cet événement."

Je partis vers ma chambre, suivie de Mémé et, à deux, nous portâmes mon petit matelas jusqu'au patio tout près de la cabane de Souccoth et nous l'y étendîmes. Je me saisis aussi de mon oreiller et d'une petite couverture et m'assis sur mon lit improvisé.


Dans la cabane, mes oncles et tantes continuèrent de jouer aux cartes en buvant du thé chaud à la menthe avec des biscuits. Pépé et Mémé regagnèrent leur chambre à coucher et s'endormirent. Je gardai les yeux ouverts fixant le ciel où par moment une étoile filante m'arrachait un cri de joie vite étouffé. Puis, plus rien, aucune porte ne s'ouvrit ni ne se ferma. Je vis mes oncles et tantes quitter la cabane pour aller se coucher. Quand j'ouvris les yeux, le soleil était déjà haut dans le ciel.

Mémé m'apporta un verre de thé chaud et parfumé et une tranche de son gâteau que j'avalai d'un trait.

"Je suis désolée Mémé si je t'ai déçue," lui dis-je envahie de remords. "Je ne me rappelle pas quand le sommeil a eu raison de moi. C'est tout simplement arrivé."

"Ma douce enfant," me répondit-elle. "Ne t'inquiète de rien. Cela nous arrive à tous et c'est pour cette raison qu'aucun de nous n'a jamais réussi à voir les portes du ciel s'ouvrir."

 

Thérèse Zrihen-Dvir, écrivain.

Copyright © 2009 Thérèse Zrihen-Dvir. Tous droits réservés.

 

 

 

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commentaires

Marie-Christine 07/10/2009 08:58


bonjour , par l'intermédiaire de Vivi , je suis venu sur ton blog , et j'ai admiré tes photos .Grâce à toi je me suis replongée en Tunisie, j'y ai été en Mars 2008 ....Plaisirs des yeux !...
bonne journée à toi bises ...@plussss


Camus 07/10/2009 11:11


Bonjour Marie-Christine,
je vais bientôt éditer un article concernant Gabès, El Hamma et Chenini.
Heureux que que tes souvenirs remontentent à la surface.
Bonne journée et bisous;


Marcel (Fafouin) 06/10/2009 16:02


Bon Matin Honorable tout Camus,

Grands mercis pour ce Délicieux Récit sur les "Portes du Ciel" ; un Récit Merveilleux tout autant pour les Bambinos que pour les Mémés-Pépés !

De ces "Portes", le Ciel s"ouvre chaque fois qu'est Récité le Chéma Israël ce, de l'Accueil de la Torah, Souhait d'Éternité en Éternité ... Chalom !

Vives les Portes du Ciel qui, s'ouvrant, ouvrent, en Temps de Souccot, nos Lev à Flots ... Chalom ! - 6 octobre 2009 / 18 tichri 5770 -


Camus 06/10/2009 18:00


Bonjour Honorable Marcel,
Je pense que chacun d'entre nous regarde le ciel et demande une bénédiction.  Certaines fois, le voeu se réalise. Quand on prie de bonne foi, le ciel est ouvert. Mais quand il s'agit d'une
enfant de six ans, toute pleine d'innocence, le récit est plus émouvant, La Vérité est dans le Coeur des Enfants.
Amitoés et solidarités.