Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
24 juin 2012 7 24 /06 /juin /2012 09:31

Bruit incongru

 

En bref

Alfred était coiffeur à Sfax ; quand on entrait dans son salon, on chantait : Figaro ! Figaro ! Figaro !!!

 

Le pet du coiffeur : besset el hazem a paru dans Tunecity : http://www.tunecity.net/Besset-el-hajam-ou-Le-pet-du


Il est l’as de la coiffure, Alfred ! Il n’y a pas deux comme lui pour les coiffures de mode, pour arranger les crans à la Elvis Presley ! Mon ami Moïse Bouni se fait coiffer par lui ! Et vous vous savez tous comme il a de l’allure avec ses cheveux noirs et bouclés !

Bref, tous les gars bien de la ville viennent se faire une beauté chez lui ! Des Israelites, des Chrétiens et des Musulmans, tous les Elégants avec un grand E font partie de son salon en vogue et adorent venaient se faire dorloter par le maitre coiffeur ! Le maire de la ville lui même ne se prive pas de ce petit plaisir, de se laisser rajeunir d’un cran !


Or, voila qu’un jour, alors qu’il y avait bon monde, le maitre coiffeur n’est pas maitre d’un gaz qui se dégage avec un grand bruit de son arrière-train, un vrai coup de tonnerre !
« Cela sent la vache enragée s’écrie l’un des hôtes » !

Alfred étant mal à l’aise et intimidé, car il est aussi aimable et poli que virtuose, abandonne ses ciseaux et shampooings, recule à petits pas, sort de son salon de coiffure et prend la poudre d’escampette, honteux de son incongruité. En Tunisie le pet n’étant pas toléré en public. C’est même une offense. Personne ne le rattrape dans son escapade, cette course effrénée, personne ne l’a jamais revu, pendant des années.

 

Mais les Sfaxiens n’oublient jamais : ils ont une si bonne mémoire, ils se rappellent toujours les petits détails, les moindres choses qui n’ont aucune importance, qui ne se voient rien, qui n’ont aucune couleur (odeur, oui), ainsi on parle de ce pet majestueux, innocent pet de grand coiffeur, pendant des décennies. C’est d’ailleurs ce qui nous rattache nous les Sfaxiens, on parle de tout et de rien, une harissa nous donne le délire, et un passage à niveau nous rappelle un tas de souvenirs.

 

Mais je reviens à notre coiffeur qui parti à au-delà de La Méditerranée  ne sait pas que son pet est ancré dans les mémoires, comme si une main mystérieuse aurait cliqué « Valider » dans souvenir des Sfaxiens, mémorisé le bruit incongru bien mieux que ses coiffures. Par exemple, on compte les années à partir de ce moment où Alfred s’est dégagé par mégarde et avant.

Alfred erre dans le monde, désespéré de sa carrière perdue, il arrive au Canada, se fait engager comme bucheron, travaille comme un damné. Il fait tant et si bien qu’il devient très vite chef d’équipe et puis responsable de chantier. Cinq ans passent et il se met à bientôt à son compte. Trente années passent, Alfred plein d’argent, décide de revenir à Sfax, se courber sur la tombe de ses parents qui sont décédés pendant son absence, et aussi pour concevoir une possibilité de placer un capital dans une bonne affaire.

 

Ayant à peine atterri à l’aéroport de l’Aouina, il prend un taxi qui l’emmène à Sfax, au centre de la ville. Il décide de descendre à l’hôtel Mabrouk Palace. Après une bonne douche, rasé de près et habillé à la zazou, il se rend à pied au Colibri prendre un apéritif.

La place de la Municipalité lui arrache un cri de contentement. N’a-t-il pas rêvé de cet instant des années durent ? Il traverse la rue, et opte en fin de compte pour un café qu’il prendrait volontiers à La Renaissance. « Je renais pensa-t-il, je revis. Ah ! Je vous remercie Seigneur ! »

Alfred fait le tour de la ville pendant trois jours, rentre au café Nour, se rend chez les pâtissiers, se remplit le ventre de toutes ces douceurs qui lui manquaient tant, voit un film au Colisée, va à la vieille ville entourée de son enceinte, visite le marché aux poissons, sent un frisson lui parcourir le dos, à la vue du port de pêche le petit chenal.

 

Il décide de repousser son parcours touristique à plus tard. Le moment étant arrivé d’aller pleurer ses parents. Le remord le tortille de les avoir privés de sa présence, de ne pas avoir participe à leurs funérailles. La fête du retour sera ajournée.

Plongé dans son deuil retardé, aux pieds des tombes jumelles de ses parents, il aperçoit une femme âgée pleurant un proche. Des fleurs fraiches posées sur le marbre du tombeau contrastaient avec cet ancien monument.

- Pourquoi vous désolez vous tant, demande-t-il à la bonne dame ? Votre deuil ne semble pas récent, il faudrait réagir !

- Mais c’est mon fils, ne vous en déplaise !

- Est-il décédé depuis longtemps ? demande Alfred.

- Vingt neuf ans Monsieur. Il est mort juste un an après le pet majestueux d’Alfred le coiffeur qui a disparu depuis.

 

Alfred ne pose plus de questions et ne demande pas son reste. Dans cette ville, on n’oublie jamais rien. Ceci dit, il disparait de nouveau. Le souvenir de son pet le poursuit comme l'œil de Caïn.

Mes amis, l’histoire d’Alfred est racontée à Sfax dans des versions différentes, je ne sais pas laquelle est l’originale. Peut-être que notre coiffeur ne se nommait pas Alfred ? Peut-être n’était-il pas parti pour le Canada ? Tout est possible.


Le calendrier Sfaxien se compte à partir du pet du coiffeur, et avant.

 

 
 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Therese 27/06/2012 02:25


Bonjour Camus,


J'ai bien ri en lisant le Pet du Coiffeur...un rire sonore qui provient du plus profond de nous.. c'est sain, c'est jeune et petillant.


Bravo. et merci pour nous faire partager cette epoque qui je suis certaine restera a jamais gravee dans ta memoire.


Mes amities,


Therese

Camus 27/06/2012 10:28



Bonjour Thérèse,


Merci de me dire ton mot. A Sfax comme à Marrakech sans doute, il était facile de devenir célèbre comme ce malheureux coiffeur. Il y avait aussi Mikghaël Ôsbana, nommé ainsi parce qu'il avait
voçlé une ôsbana, saucisse fourée de foie et d'herbes fines, des dizaines d'anées aprs on parle encore de ces personnes...


Affectueusement,


Camus