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3 novembre 2009 2 03 /11 /novembre /2009 14:39
Une nouvelle : Bouna Méïr

Ne cherchez pas des précisions dans mes histoires, contes et légendes. J'écris en écoutant les dicussion des autres, en  suivant leur dialogue, me fiant à leur  mémoire, leurs souvenirs de Tunisie et au fil de mon imagination.

Bouna Méïr*(grand-papa Meïr) est un homme joyeux, aux joues roses, sensible à la musique, aux fables, poèmes, histoires et légendes qu'il raconte à sa famille, tout de suite après leur lecture ou après les avoir écrits durant la sieste des siens. Bouna Méïr, poète et écrivain en dehors de ses occupations artisanales et commerciales, écrit une poésie bien tournée, des nouvelles attrayantes et a abondamment de loisirs encore. Dans chaque conte, il ajoute une maxime qui reste gravée dans la mémoire de ses fils.

Meîr a plus d'une corde à son arc, puisqu'il pratique parfaitement l'équitation. Plus d'une fois, faisant fi à son âge avancé et sa petite taille, il arrive monté sur la croupe de son cheval au galop et tel un jeune jockey, il rattrape un chapeau jeté à même le sol, par un de ses fils. Dans ces cas il est applaudi par l'assemblée de ses voisins en admiration. Bouna Meïr est aimé, apprécié et respecté dans les environs de Moulinville. Il est aussi vénéré par son épouse et ses enfants, car de son époque au début du XXème siècle, le contraire aurait été inconcevable, le chef de famille étant un patriarche honoré.

Bouna Meïr adore sa compagne Méha (Sméha *) et les regards qu'ils échangent en disent long sur leurs sentiments. Ah ! Comme ils sont beaux ces deux tourtereaux centenaires ! La veille du samedi, Bouna Meïr n'oublie pas de chanter la louange de sa femme, avant le Kiddoush * (bénédiction du vin du pain et sel, et des six jours de la Création) :

Méha est un bijou de rare beauté
Heureuse et souriante
Je prends appui dans le creux de son épaule
Je me blottis dans ses bras doux
Ses valeurs dépassent son pesant de perles

Mama Sméha et Bouna Meïr vivent 105 et 108 ans respectivement. Mama Sméha quitte ce monde huit jours avant la naissance de son arrière petite fille Myriam. Bouna Meïr survit trois ans de plus. Ses petits enfant se souviennent que Mama Sméha était grande de taille, mais courbée par le harassement et la faiblesse dus à l'âge. Son mari est bien plus petit. La petite Rosette voit un jour la mamie se lever en s'étirant et elle s'écrie :

-- Maman ! Viens voir Grand-mère a grandi. Rosette est attendue chaque jour, après l'école par son papy près de la baraque du marchand de glace. Elle dit à ses camarades :

-- Regardez, grand-père a des nouvelles dents. Papy montre-nous tes dents. Le centenaire ouvre la bouche s'exécutant à la demande de la petite fille. En fait par un phénomène de la nature, les deux vieux voient leurs cheveux pousser noirs comme l'ébène et leurs dents repousser comme des nouveaux nés. Un jour Meïr veuf depuis trois ans, demande à ses fils de s'assoir auprès de lui plutôt que d'habitude, et leur dit à leur grande surprise :

-- Venez Isthak et Chlomo. J'ai vécu une longue et belle vie. Il serait temps de nous séparer. Notre maison est grande. Vous construirez un mur mitoyen au milieu, juste ici et vous partagerez ainsi équitablement notre domaine entre vous deux. A toi Itshak je lègue mon affaire de bijouterie et à toi Chlomo mon commerce de brocanterie. A chacun selon les compétences qu'il a montrées dans le passé. Sur ma tombe écrivez tout simplement :

Ici git Bouna Meïr

Les deux fils protestent. Meïr demande alors de lui préparer un bon thé à la menthe, bien sucré. Il boit lentement, à petites gorgées et avec un plaisir évident le breuvage bien chaud et doux. Il replace enfin le verre vide sur la table, et avant de poser sa tête sur son coussin et s'endormir... pour toujours, il leur recommande d'acheter du pain entier, des olives noires et des œufs*.

Son âme pure quitte son corps et deux anges viennent l'accompagner au septième ciel. La famille éplorée, les amis désolés, les voisins hébétés organisent des funérailles dignes de cet homme de qualité. Ensuite les œufs sont bouillis et servis aux proches, avec le pain et les olives : c'est le 1er repas de deuil, l'aâja comme on le nomme en Tunisie jusqu'à nos jours. Comme épigraphe ses fils font graver sur la pierre tombale, ce poème selon H.N. Bialik.

Ici git Bouna Meïr
Décédé à la force de l'âge

Plus que centenaire
Il a tant écrit, récité et conté
Mais il laisse un manque
Son dernier poème

N'a pu être mis en page
Il avait encore un vers
A écrire
Mais qu'on ne lira jamais
Il avait encore un refrain
A composer
Mais qu'on n'entendra pas
Perdu à jamais

Notres 
Bouna   : notre père
Méïr      : Eclaire, éclairant
Sméha  : Joie
Du pain entier, des olives noires et des œufs (durs) : premier repas après les funérailles

A suivre...



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Published by Camus - dans nouvelles
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commentaires

Vivi Il diavolo 03/11/2009 23:38


Je me souviens bien que maman nous racontait que grand père et grand mère avaient fait de nouvelles dents et cheveux.
Malheureusement je n'avais connu aucun de mes grands parents.


Camus 04/11/2009 11:22


Hélas et dommage !
Moi j'ai connu un grand-père qui est parti quand j'avais six ans.


Nanou 03/11/2009 18:15


Une belle vie bien remplie et remplie aussi d'amour et d'amitié. Une belle famille qui a tourné autour de Meïr, enfants, petits enfants.... Une jolie ambiance familiale que tu nous proposes là
Camus ! Je t'envoie pleins de bisouillous *****


Camus 03/11/2009 18:47


Une vie d'amour et d'amitié, une ambiance familiale, les histoires les plus simples sont les meilleures. Je lis en ce moment un liive d'Henri Troyat, "le trosième bonheur", une histoire qui tourne
autour d'une petite famille, du bonheur, des moments tristes, écrit simplement. Se lit facilement.
Un gros tas de bisous, Nanou.