Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
27 mars 2014 4 27 /03 /mars /2014 10:03

C’était la bonne adresse !

Alors que je poursuivais des études de droit à l’Université de Tachkent, je dus passer un stage sur la répression de la délinquance juvénile. Pour cela, on m’envoya d’abord en Ukraine. Bien entendu, je m’empressai de rechercher la communauté juive  ;alors que j’errai dans les rues en regardant les passants, j’arrivai devant une usine. Je remarquai immédiatement un des ouvriers coiffé d’une casquette ouzbek. Je le regardai et il me regarda ; nous avons commencé à parler ensemble et, comme je l’avais supposé, il était juif, pratiquant de surcroît : il s’appelait Avraham Skavlov.

Bien vite, il m’emmena vers l’endroit où se tenait un «Minyane» (office) clandestin, auquel je me joignis aussi souvent que possible, en particulier le Chabbath et les jours de fête.

A la fin de mon stage, nous nous séparâmes avec émotion et je l’invitai à venir me voir si jamais il se rendait à Tachkent.

 

Effectivement, deux ans plus tard, il vint dans ma ville et, grâce à des Juifs rencontrés dans la rue, il trouva mon adresse. J’étais très content de le recevoir et, bien entendu, je lui proposai de rester chez moi tout le temps qu’il se trouverait à Tachkent.

Il me signala alors qu’il avait des parents éloignés dans la ville : «Si je les informe que je dois habiter un certain temps à Tachkent, ils voudront m’inviter et seraient vexés que je préfère habiter chez toi car tu manges cachère. Je n’irai les voir que le dernier jour avant de quitter la ville, je prétendrai n’être à Tachkent que de passage pour mon travail». C’est ce qu’il fit. Il ne se rendit chez sa famille que le dernier jour. 


 Nous avions prévu de nous retrouver à l’aéroport où je lui souhaiterais un bon voyage. A l’heure dite, j’arrivai à l’aéroport et l'aperçu de loin : il était accompagné de ses lointains parents : «Viens ! me dit-il, je vais te présenter !» Il était très heureux, mais ce n’était pas mon cas ! Une de ses parentes n’était autre que la procureure générale sous les ordres de laquelle je travaillai dans les bureaux du tribunal !

Dès que j’en eus l’occasion, je pris à part mon ami et lui demandai : «Dis-moi la vérité ! Que lui as-tu raconté à mon sujet ?»

Naïvement, il m’expliqua qu’il avait eu une discussion animée avec elle. Elle prétendait que le judaïsme n’existait plus en Union Soviétique grâce à l’éducation «progressiste et rationnelle» dispensée par les écoles «modernes et éclairées de la patrie». Il avait rétorqué que ce n’était pas vrai puisqu’il se trouvait encore

des jeunes gens pratiquants, d’ailleurs même dans sa propre ville, des jeunes qui étudiaient la Torah, qui respectaient le Chabbath et bien d’autres Mitsvot. Elle ne l’avait pas cru et il lui avait alors cité mon nom en xemple !

Pour moi, ce fut comme un coup de tonnerre ! Où pourrais-je me cacher ? La situation s’avérait très dangereuse. Il était clair que je devais dorénavant m’abstenir de toute prière ou réunion dans notre «synagogue» clandestine afin de ne pas livrer tous les fidèles aux agents du redoutable K.G.B., les services secrets toujours prompts à accuser les «contre-révolutionnaires» restés attachés à leurs traditions «obscurantistes». Je devais même avertir mes amis

de ne plus me saluer en public afin de ne pas les  mettre en danger.

De plus, même mes études – qui m’avaient demandé tant d’effort ! – étaient maintenant compromises par cet ami si naïf. Durant deux jours, je n’osais pas me présenter à mon travail : comment pouvais-je me montrer à ma supérieure hiérarchique qui savait tout de moi et de mes activités religieuses ?


De fait, c’était justement là toute sa mission : détecter les jeunes gens «en danger» et les ramener dans le droit chemin du patriotisme et du communisme ! Mais par ailleurs, j’étais bien obligé de retourner au travail. Je n’avais pas le choix et je décidai donc d’agir simplement, comme auparavant, comme si rien ne s’était passé. A ma grande surprise, j’eus l’impression... qu’elle m’aidait ! Depuis ce jour, elle me laissa travailler à ma guise et m’aida d’ailleurs dans le traitement des dossiers. Je n’eus plus aucun problème pour manquer le Chabbath et les fêtes : la procureure générale me protégeait !

Un jour, tout en faisant semblant de m’aider dans mon travail, elle me demanda à voix basse si je pouvais lui procurer... des Matsot pour Pessa’h !

- Bien sûr ! Combien de Matsot vous faut-il ?

- 50 kilos me suffiront, répondit-elle.

- 50 kilos ? Cela suffira pour tout un régiment ! Remarquai-je, étonné.

- Mais ce n’est pas que pour moi ! Tous les membres de ma famille sont des communistes haut-placés mais tiennent cependant à manger des Matsot à Pessa’h. Et aucun d’entre eux n’ose se renseigner à ce sujet !

Procurez-moi les Matsot et je les répartirai dans ma famille.

A cette époque, la cuisson des Matsot pour la communauté était confiée à un des ‘Hassidim qui avait déjà purgé une longue peine de prison dans des camps en Sibérie. Reb Mottel Kosliner lui avait trouvé ce travail – bien entendu complètement illégal – afin que cet homme, seul et brisé, puisse subvenir à ses besoins.

 

Je me rendis donc chez ce ‘Hassid et l’informai de cette importante commande. Bien entendu, il s’en réjouit car cela signifiait pour lui un bénéfice conséquent. Je lui donnai l’adresse où livrer ce lourd  chargement mais je ne lui donnai pas le nom de la personne qui l’accueillerait.

Il s’activa pendant plusieurs jours pour parvenir à honorer la commande et, une nuit, il se rendit à l’adresse indiquée avec ses paquets soigneusement emballés. Il sonna et on lui ouvrit. Mais quand il vit qui lui ouvrait, il sentit ses jambes flageoler : ce n’était autre que la procureure générale qui l’avait fait condamner quelques années plus tôt pour ses activités religieuses «illégales» !


Il ravala sa salive, murmura quelques mots d’excuse comme s’il s’était trompé d’adresse mais elle l’arrêta : «Dites-moi ! Qui recherchez-vous ?». Il s’empêtra dans ses excuses et bredouilla qu’on lui avait sans doute donné une mauvaise adresse mais elle insista :

 «Qui désirez-vous ? Je connais tous les habitants de l’immeuble !». Comme il ne répondait pas, elle lui demanda ce qu’il transportait dans ces gros paquets.

Il fut alors obligé d’avouer que c’était des Matsot.

- Mais c’est ici ! Vous ne vous êtes pas trompé d’adresse ! Entrez !

Ce soir-là, Reb Mottel Kosliner qui était le responsable de la cuisson des Matsot vint me trouver, furieux :

 «Tu n’es pas fou ? Le ‘Hassid a failli attraper une crise cardiaque en se trouvant face à face avec celle qui l’avait fait condamner quelques années plus tôt !»

Cette procureure générale a depuis lors, quitté le pays et s’est installée en Israël.

 

Traduit par Feiga Lubecki

La sidra de la semaine : source http://www.torah-box.com/chavoua-tov/tazria-5774_213.html

http://www.torah-box.com/img/og.jpg


http://www.torah-box.com/

Partager cet article

Repost 0

commentaires