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1 février 2012 3 01 /02 /février /2012 09:28

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Témoignages. Editions Canada Mediterranean Center, sous la direction d’Elizabeth Sabiston. 114 pages.

 

Ce texte est un extrait du livre Témoignages écrit par les amis d'Hédi Bouraoui, et je suis fier d'avoir contribué à cet ouvrage. La rédactrice du livre est le Professeur Elizabeth Sabiston, York University.

 
Le 16 juillet 1932 est un jour de joie chez  la famille Bouraoui et aux alentours. On entend les zag'rit* à deux cents mètres à la ronde, depuis les petits jardins de la cité, en passant auprès de la baraque du vendeur de glace, et ils n'arrivent pas loin de la maison de Nessim le guérisseur. Mireille et ses cousines accourent de la place de l'ancien marché. Un beau bébé vient de naître,  Dieu bénisse : la sage femme Mme Madar est toute fière en le montrant aux voisines.
— Khamsa! Khamsa !* Que le Seigneur nous préserve du mauvais œil et de la jalousie, crient les dames assemblées.
Le nouveau né Hédi*, comme son nom l'indique est serein; très calme et ne dérange guère sa maman. Il grandit dans l'admiration de ses parents, son oncle et ses tantes (amou ou khalatou *).

 

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Témoignages, couverture de Stoïmen Stoilov


Hédi habite une grande maison à Moulinville sur la route de Tunis, au nord de la ville Sfax,  en face de la Cité des cheminots, les employées de La Compagnie des Chemins De Fer, ou logent les familles Bartolo, Koehl, Lucido, Pétrini, Gonzalès, Orru… et juste à l'angle que forment deux lignes droites de la demeure et de l'épicerie Bouraoui et de celle du magasin Cha'abouni.

Elève de grande capacité, Hédi fait la joie de ses instituteurs qui le prennent pour modèle. A l'école Cachat de Moulinville, il fait merveille.
— Regardez le petit Bouraoui ! dit Mr Billot, le maître. Il ira loin ! Et pourquoi ? Parce qu'il bûche sans arrêt. Et il m'écoute, pardi il m'écoute !
Ah! Mr Billot que Le Ciel garde son âme en paix. Comme il aimait son écolier et quel dommage qu'il n'est plus parmi nous. Il aurait aimé voir l'écrivain et poète Hédi Bouraoui de nos jours.

Hédi comme tous les enfants de son âge est plein de vivacité. Il se plait  à jouer au ballon, au terch*, aux billes gazeuses, aux noyaux d'abricots… Le but de chaque jeu est de décafalaisser* l'adversaire.

Un des jeux courants est  l'organisation de courses à pieds. L'épreuve consiste à faire le tour d'un triangle de maisons allant de la ruelle prés du Café Cyrnos, passant à coté de « l'alimentation de Sadok » virer vers le Passage Rendu, tourner à gauche près du moulin de Hassan, le meunier, et donner un sprint jusqu'à la ruelle du départ.

 

Autour du pâté de bâtiments à un étage, nous aménageons des parcours à pieds : un vrai tournoi ! Deux enfants partent au signal donné, dans deux sens opposés, et il font en courant le tour des immeubles. Au milieu de la route, ils se croisent et à la fin de la course, l'un du couple  est sélectionné pour avoir devancé son concurrent de quelques mètres. On arrive ainsi au quart de finale, à la demi finale, et enfin on couronne le champion du jour, toujours le même, Hédi d'un bandeau de papier, avec une plume « d'Indien Apache ». Mohamed, le frère cadet d'Hédi et moi étions en admiration devant ses capacités sportives.

Sfax, ville de 500.000 habitants et 100.000 voitures était moins grande à cette époque des années 30. On en faisait le tour en vélo : Moulinville, L’Ancienne Gendarmerie, La Gare, La Médina, Picville, la route de Gabès, retour par Bab Ejebli, la route de Mahdia, la route de Tunis, le Chemin des Brigands, la plage de La Poudrière, retour à Moulinville. Tant de fois nous faisons ce parcours nommé « le tour de l'œuf ». Hédi fait cette randonnée en compagnie de ses amis,  François Carrolaggi, Jean Brunet, Michel Cerato, Bijaoui… Des l'âge de 11 ans, nous grimpions sur nos bicyclettes et en avant. Qui n'a pas sa bécane ? Ce moyen de locomotion nous sert aussi à aller au lycée, ceux qui sont en sixième.

L'édifice Kria voisinant l'habitation Bouraoui et la nôtre n'existait pas toujours, je me souviens même des travaux de construction qui ont été rapides, par rapport à l'époque où ils ont été exécutés.

A l'ère antérieure, on voyait une grande place vacante, qui se remplissait d'eau comme un étang après les averses. Sfax ayant un climat modéré, ultérieurement à la pluie, vient le beau temps et avec lui le soleil. La grande mare dont l'eau se chauffe sous les rayons bienfaisants, attire tous les gosses du quartier qui y prennent un bain. Moi aussi comme les autres, Mohamed mon ami et frère cadet d'Hédi m'imite. Laissant nos habits de coté, accrochés à un cactus de la tabia*(dune), nous pénétrons dans l'eau en caleçon.

Ce jour là, nos mamans nous appellent. En deux minutes, nous sommes vêtus et en vitesse, nous courons chacun en direction de sa maison. Arrivé tout près et freinant ma course aux abords de notre demeure, je glisse sur la boue et je tombe sur le dos en plein dans une petite flaque.
Maman s'empresse de me soulever, de me laver et de m'essuyer, en disant :
— Ouldi, ma nétèchouach alek !* D… me préserve
En vérité, je suis satisfait de cette chute providentielle. La nappe d'eau et la vase qui m'ont humecté, sont une excuse valable qui me dispense d'expliquer à maman pourquoi je suis humide.

Quand j'ai raconté beaucoup plus tard  à Hédi ma mésaventure ou ma bonne aventure, le tout selon la vision des choses, il m'a confié que le même tour lui est arrivé des années auparavant et il est arrivé à son frangin en même temps que moi. Et nous avons rit de bon cœur :

Pour Hédi ce temps employé aux grandes ballades et aux jeux est vite révolu pour être exploité par des études.

Lors de la seconde guerre mondiale, le papa d’Hédi a cédé une chambre à une dame juive âgée et sa fille handicapée Henriette, couturière de sa profession. La jeune fille subvenait aux besoins de sa mère Mrima. Elles se sont trouvées sans logement. Une fois chez les Bouraoui, les deux mamans se passaient des recettes de cuisine, et les Kaabers (boulettes) de Mrima faisaient le régal de tous. Et le petit Hédi était ravi d’éteindre la lumière, et d’allumer le feu du gaz pour réchauffer les repas pendant tous les Sabbats, des années durant. Henriette s'installe dans sa maison de fortune comme remailleuse de bas. Ainsi grâce au logis offert par Taïeb Bouraoui, les deux dames trouvent un toit et en plus un gagne-pain. Taïeb Bouraoui, un Juste des Nations.


Le frère cadet d’Hédi, Mohamed est élève dans ma classe, il aussi sympa que son aîné. Nous jouons souvent ensemble au ballon, dans la ruelle étroite qui est devenue, notre terrain de football. Mohamed ne quittait pas sa balle d'une semelle. Quand un match n'est pas disputé, il compte les coups donnés à sa balle sans qu'elle ne tombe à terre. Il compte en chantant, un couplet, deux couplets, parfois en improvisant des paroles sur le même air. Allah Yerhamou*, que D ieu garde son âme en paix.

Dans la ruelle Campési, en passant près de la maison Chelly, nous voyons à travers la fenêtre ouverte Hédi, assis à sa table de travail. Il écrit pendant des heures, et quand il n’est pas là en train de rédiger, il est à son poste à l’épicerie, ou à l'étude au lycée. Dans la maison en face, devant sa fenêtre est assis à son bureau notre voisin le professeur Courcier. Il regarde Hédi, son lycéen, avec un sourire de satisfaction. Il doit se dire : « J'ai un As dans la main »!

Pendant les pauses entre deux matches, nous bavardons et chantons à tue-tête. Près de la maison Chelly, en passant nous voyons à travers la fenêtre ouverte, Hédi qui écrit sans arrêt, sa plume d'oie à la main. Je me demande si c'est pratique de tremper cette plume et de s'en servir. Je suppose qu'elle est unique pour faire parfaitement les pleins et les déliés.

Maman m'envoie acheter  du sucre, à l’épicerie la plus proche. Le patron n’y est pas, mais son fils Hédi le remplace.
Hédi est efficace au travail, toujours de bonne humeur, ayant le sens inné de l’humour, comme toute sa famille d’ailleurs. Il a toujours dans la bouche la réplique appropriée, et sans faire aucun effort visible, il s’occupe des clients, fait le service, tient la caisse, donne des conseils aux ménagères, tranche le fromage, pèse et mesure, un sourire permanent aux lèvres :

— Voilà votre fromage Mme Cousin. Je suis à vous Mr. Cohen. Je vous apporte votre café Bondin.

Quand je veux faire vite, je guide mes pas vers l’épicerie Bouraoui. Grâce à Hédi, je ne serais pas en retard à l'école, bien que d’habitude je me fais servir chez Cha’abouni, notre épicier attitré. Mon jeune épicier me sert et se tourne déjà vers Mme Koehl, elle doit préparer ses fils pour le collège, il ne faut pas perdre de temps. Mme Richey la mère de Mme Casanova cède son tour à d'autres, elle a le temps et elle habite juste à coté

Voilà  Hédi de nouveau  assis préparant des devoirs.
— Il est infatigable, ton frère, je dis à mon ami Mohamed.
— Oui, c’est un studieux, répond mon ami qui malgré une fracture au bras gauche, ne perd pas de son entrain.

Nous retournons au jeu de ballon: « Penalty » crie un des gosses. « Mais non ! » crie l'autre. Une entremêlée s'ensuit.

Dans nos jeux nous étions joueurs et arbitres à la fois. Nous parlementions ainsi jusqu'à arriver à un accord.

Je shoot : Mohamed à son poste de gardien de but, n'arrive pas d'un seul bras à arrêter la balle qui le dépasse, et faute de filet s'en va atterrir à travers les barreaux, sur la table d'Hédi, au risque de renverser l'encrier Wattermann sur les pages ouvertes.
— Attention ! demande Hédi. Mais dans ses yeux brillants nous ne voyons aucune colère. Je crois même qu'il est amusé de notre embarras.

Les années passent, Hédi n’est plus visible au comptoir de son épicerie, il n’est pas à Sfax depuis pas mal de temps, il est en France. Il fait ses études à la faculté de Lettres à Toulouse.
Les belles-lettres sont le divertissement et le plaisir de Bouraoui et ce passe-temps devient le sujet de sa licence, le but de sa vie et de son avenir. A ses traces, se joint bientôt son ami Sfaxien Claude Khayat, lui-même une fine fleur.

Je le regarde encore une fois dans mon souvenir, à travers la fenêtre ouverte, assis à sa table de travail, la plume d'oie dans la main. Messieurs Billot et Courcier, paix à leurs âmes, ont vu juste et ont misé sur le bon archétype, un étalon de race.

Heureux soit l'homme qui a fait de son loisir, l'idéal de sa vie. 

Heureuse Sfax d'avoir engendré de tels fils.

 

***

Glossaire :

Les  zag'rit*: huluements de joie, youyoux.

Khamsa !* : Cinq, le chiffre cinq préserve du mauvais œil. 

Hédi* : serein.

Amou ou khalatou * : son oncle et ses tantes.

Terch* : pierre plate. Le terch est un jeu consistant à lancer la pierre d'une distance convenue, deux mètres en général,  afin de viser et de toucher des images placées dans un cercle, dans le but d'en sortir le plus d'images possible qui deviennent la proprité du lanceur.

Décafalaisser* : source flous, argent. Expression Sfaxienne dont le sens est prendre la cagnote en vidant la poche de l'adversaire.

 

Voir aussi : http://www.tunecity.net/fr_art_temoignages=1461.html?recalcul=oui

 

 

 

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Canada Mediterranean Center

 

Pour tous renseignements, commandes, contacter :  Editions CMC, 356 Stong College, York University, 4700 Keele Sreet, Toronto, Ontario, CANADA M3J IP3.

Courriel : cmc@yorku.ca

 

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commentaires

Vivi 02/02/2012 09:41


Khamsa oul khmis pour notre Hédi

Camus 02/02/2012 10:18



T'as raison Vivi. Il a fait une belle route depuis Sfax.



Nina Padilha 01/02/2012 12:08


Ton enfance est belle, joyeuse, ensoleillée...
Merci de partager tes souvenirs !

Camus 01/02/2012 16:25



Beaux souvenirs et belles amitiés qui durent jusqu'à présen. Merci pour ton appréciation.