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15 octobre 2009 4 15 /10 /octobre /2009 18:54
Le dernier café à Tunis


Nouvelle du Docteur Reuven (Roger) Cohen


2ème partie


C'est vrai, me dis-je, qu'entre la signature des Conventions entre la France et la Tunisie, le 3 juin 1955 à Paris, sur l'Autonomie interne de la Tunisie, où, afin de calmer la crainte des Européens de Tunisie, il était souligné que "Etant entendu que dans les domaines de la défense et des affaires étrangères, l'état de choses actuel demeurera…",  et le Protocole d'accord sur l'Indépendance, signé le 20 mars 1956, où il était déclaré que "La France reconnaît solennellement l'Indépendance de la Tunisie" et qu'il en découle : "L'exercice de la Tunisie de ses responsabilités en matière d'affaires extérieures, de sécurité et de défense,ainsi que la constitution d'une armée nationale tunisienne", moins d'un an s'était écoulé !

Le changement était trop rapide pour qu'il ne révèle un manque de loyauté de la part du Gouvernement français à l'égard de ses compatriotes de Tunisie, qui s'attendaient à ce que l'Autonomie dure assez longtemps afin que soient réglés, comme il se doit, la question des biens des particuliers.

A part les biens des colons français, sur lesquels s'étaient engagés des pourparlers afin d'arriver (sur la pression de Colonna qui les représentait et qui menaçait le Gouvernement français d'émeutes violentes) à un accord dûment signé avec les autorités tunisiennes, le Gouvernement français ne s'était contenté, quant aux biens des particuliers, qu'à de vagues promesses. Mais très vite, même cet accord qui stipulait le rachat par le Gouvernement tunisien des terres appartenant aux colons, selon le protocole franco-tunisien du 8 mai 1957, ne fut pas respecté.

http://img140.imageshack.us/img140/9094/croissantsvl4.jpg
Les derniers croissants...

C'est ce que Chanu entendait, quand il accusait le Gouvernement français de faiblesse d'esprit pour n'avoir pas réagi "manu militari". L'affaire de Sakiet Sidi Youssef, le 8 mai 1958, fut brandie par le Gouvernement Tunisien comme la raison à tous ces manquements et à son rejet des protocoles signés. Une loi du 7 mai 1959, permit au Secrétaire d'Etat à l'Agriculture de confisquer les terres des colons, sous prétexte qu'elles n'étaient pas exploitées, dépossédant ainsi 101 propriétaires français de près de 45.000 hectares.

"Toute ces histoires d'indemnités que le Gouvernement français nous propose, est une grosse blague et une honteuse tromperie, s'écria Chanu emporté par la verve de son discours et piqué soudain par notre silence qui lui parut condescendant".  
Mais moi, j'étais déjà au-delà de toute cette polémique. J'étais ailleurs.

Je me voyais déjà sur le bateau, je me voyais à Paris où mon oncle, ma tante et mes cousins nous attendaient, je me voyais à l'Université, avec d'autres camarades et d'autres étudiantes.
Et je sirotais mon dernier café à Tunis, les yeux dans le vague, tout au plaisir de mon palais.



Messina me secoua "Mais réponds donc, on te demande pour quand est fixé votre départ ?"

"Mais pour demain matin, lui répondis-je."

"Ah ! Je voudrais être à ta place, me dit Sébag, cette attente me met les nerfs à bout ! "

"Moi aussi, ajouta Messina, maintenant que tout est fini, que tout est perdu, à quoi cela rime, dis-moi Chanu, de s'empoisonner les sangs avec ces regrets et ces accusations ? On s'est joué de nous, voilà tout !"

"Mais pour l'Histoire, s'écria Chanu ! Et pour la morale de cette fable immonde !  Croyez-vous  que les Français d'Algérie vont se laisser faire comme nous ?
Détrompez-vous mes amis !"

Et il partit de nouveau sur des déclarations historiosophiques dont il se délectait.

"Bon ce n'est pas tout, leur dis-je, après avoir savouré la dernière goutte de mon café, mais il faut que j'aille donner un coup de main à mes parents qui m'attendent à l'hôtel.
Nous nous levâmes pour une dernière étreinte amicale.
Et, sans un mot, nous séparâmes.

Je remontais l'Avenue Jules Ferry en direction de  la Cathédrale.  Dans un des immeubles se trouvait le restaurant universitaire, et tout à coté les bureaux de l'Association des Etudiants Tunisiens. J'avais promis à mon camarade Nour, qui y remplissait un des rôles de responsable de section, de passer le saluer avant mon départ.

Nous étions de vieux amis, depuis Le lycée français à Sousse. Malgré les évènements et nos jugements contraires sur ce qui arrivait, malgré son patriotisme souligné et sans appel, il comprenait " ce grand malheur qui frappait les Juifs de Tunisie contraints d'abandonner leur patrie ancestrale et de s'exiler ". Il pensait que la chose n'était pas irréparable, et que les "Décrets malheureux que le Gouvernement Tunisien, et Bourguiba en tête, s'étaient vus obligés de prendre afin de contenter l'opposition et les Youssefistes, ces partisans de Ben Youssef gagnés au pan arabisme et à Nasser, il pensait qu'avec le temps, ces décrets seraient modifiés en faveur des Juifs, qui étaient indispensables à la bonne marche de la société tunisienne et dont la présence en Tunisie nous aiderait à nous préserver du pan islamisme".

Il  me vit venir et avança vers moi pour me serrer la main. Notre amitié avait toujours été sincère et ni notre religion, ni nos conceptions politiques ne l'avaient éraflée.

"Je suis venu te dire adieu, nous embarquons demain pour Marseille".

"Non, pas adieu mais au revoir, me répondit-il. Te souviens-tu de notre prof de français, Monsieur Charles, qui disait : 'Ne dites jamais, fontaine, je ne boirai pas de ton eau' ? Tu verras, tu reviendras. Les choses changeront et tu y retrouveras ton coin."

Nour avait quitté le Lycée français de Sousse avant le bac pour se consacrer à l'activité politique. A Tunis, il s'était inscrit au Lycée Sadiki pour bien marquer la différence, et par solidarité avec Bourguiba qui y avait fait ses études secondaires. C'était un fan de Bourguiba. Il s'efforçait d'imiter son style, "sa classe, disait-il, et son savoir faire avec les masses".

Nour et moi avions joué ensemble dans l'équipe de foot du lycée. A la fin de chaque entraînement nous allions boire une grenadine à la buvette du stade et menions de longues conversations, toujours sur les Juifs et les Arabes. Et nous n'avions pas encore 17 ans. Autour de nous, grondaient la colère et la haine, et nous, nous parlions calmement, sans passion, de nos communautés, de nos croyances, de notre style de vie, de nos coutumes et des motivations qui nous agitaient.



"Vois-tu, me disait Nour, toi, dans l'équipe, tu exiges le poste d'avant centre. Et pourquoi ? Tu me l'as dit, pour marquer des buts. Chez vous, les Juifs, il vous faut vous distinguer, être les meilleurs. C'est à la maison, dans la famille, qu'on vous y encourage. Vous refusez de vous fondre dans la masse. Chez nous par contre, point de tout cela. Au contraire, il nous est
demandé de rester dans le rang. Et le fait de jouer au centre du terrain ou à l'arrière ne me dérange pas du tout !"

Il fit signe au chaouch qui était à la porte.

"Nous allons boire ensemble ton dernier café à Tunis, me dit-il".

"Ah ! La classe, le taquinai-je, monsieur ne se dérange pas, il se fait servir ! Mais j'ai déjà bu mon dernier café à Tunis, avec une bande de copains de l'Institut, au Lion d'or, il n'y a pas une demie heure !"

"Tu ne vas pas comparer le café de la machine italienne avec le café tunisien préparé dans sa petite bouilloire, non ? Et puis voilà encore une preuve qu'on ne doit jamais dire 'le dernier' ! N'oublie jamais Monsieur Charles."  

Nour croyait que les processus pouvaient être réversibles. Une philosophie orientale qui s'inspirait des mouvements cycliques de la lune et des étoiles et de leur influence sur les conduites humaines. Moi, je croyais en la philosophie juive qui soutenait que l'Histoire est linéaire et qu'elle avance vers un but que le Tout Puissant a fixé d'avance, malgré "le libre arbitre".
"Dis-moi Nour lui dis-je, crois-tu vraiment, qu'il sera possible de revenir au statu quo ante, par exemple sur la  loi du 27 septembre 1957, qui rendit le Code du Statut personnel applicable aux Tunisiens israélites et qui stipula la suppression du Tribunal rabbinique ? Et comment revenir, à ton avis, sur le décret qui effaça les traces du cimetière israélite du centre ville de la capitale pour en faire un parc (6.5 hectares qui étaient considérés depuis toujours comme la propriété de la communauté juive) ? Comment revenir sur ce décret qui, sans appel, fit transférer les ossements, pas tous, mais ceux des rabbins dont la population juive honorait la mémoire, au cimetière juif du Borgel, hors de Tunis ?

Et je ne dis rien de cette politique d'intégration forcée des Juifs à la nation tunisienne, par la loi du 11 juillet 1958, qui mit sur place une réforme des institutions communautaires, qui jusqu'alors fonctionnaient à la satisfaction des Juifs et des autorités du Protectorat, et ce depuis la fin du 19ème siècle ?
Tu vois bien que la chose est impossible, lui dis-je, tout en sirotant mon second dernier café à Tunis. Il faut convenir que les adages de Monsieur Charles n'ont pas toujours raison. Tu sais bien que c'est le propre des adages intelligents !"

Il hocha la tête en souriant tristement, et me demanda : "Comment est le café ?"
       

Le dernier café à Tunis


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Published by Camus - dans littérature
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commentaires

albert 16/10/2009 10:05


Merci Monsieur Reuven, de nous éclairer sur certains pans méconnus de l'histoire des juifs en Tunisie.

Camus, il y a certains cafés amers même sucrés. N'oublie pas qu'au fond de la tasse, stagne le MARC.