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14 novembre 2012 3 14 /11 /novembre /2012 10:23

Le train Gabès-Sfax


Mercredi dernier, ayant rencontré des amis revenus de Tunisie, j’ai aperçu parmi eux, ma cousine Viviane. M’étant informé de son voyage, elle s’est écriée : « J’ai revu la train de Gabès » !

Il n’en fallait plus, pour que les personnes réunies éclatent de rire en se rappelant d’une anecdote concernant Viviane et le train. Ce qui nous a donné une occasion de raconter nos souvenirs dans la bonne humeur.


Tchik, tchik, tchak, c’est le train...

Mon premier voyage à Gabès a été mémorable ! Nous avons pris le train. C’était juste après la 2ème Guerre Mondiale. Les arrêts étaient fréquents et il fallait sans cesse s’attarder le temps du dépannage, du déblayage des monticules de sable s’amoncelant sur la voie ferrée et attendre. Notre arrivée tant souhaitée, n’était prévue que pour quatre heures de l’après midi. Ces 120 km en huit heures de voyage nous avaient éreintés. Les vacances de Pâques passées, le retour a été plus aisé.

J’ai souvent refait ce voyage, et avec l’apparition de la micheline, çà devenait aussi commode que pratique : 2 heures en tout. J’adorais durant ces voyages, voir l’autorail pénétrer sous les tunnels de Beb Ej-Jebli, écouter le claquement des roues sur les rails, compter les poteaux télégraphiques se sauvant en marche arrière, et entendre l’annonce des gares différentes par le chef de train. L’entrée de Gabès est magnifique, quand le bolide file sur le pont par dessus l’Oued et qu’une multitude de palmiers apparait.

Mon oncle Miro et ma tante Bahlou (Rachel) nous accueillaient avec bienveillance, ainsi qu'oncle Hmino, tante Rosette et mes cousines, Raymonde et Marie.

Chacun était aux petits soins avec les petits neveux, si mignons. Mais les enfants ont tendance à grandir et c’est ce qui nous est arrivé. Ce qui nous mène à notre anecdote.

Cette année là de mes quatorze ans, nous sommes arrivés chez mon oncle quatre personnes : Louise ma sœur, Vivi mon frangin, Viviane ma cousine et moi.


En comptant fleurette…

En cette année de mes quatorze ans, mes voyages à Gabès prirent une tournure heureuse : parmi les amies de mes cousines, l’une d’elles attira mon attention. Pour paraitre grand et pour me donner une contenance, j'achetais des cigarettes Boussetta chez le petit vendeur ambulant. Boussetta (son baiser) – on voyait sur le paquet le dessin d'une dame souriante et çà laissait penser à un baiser offert) -. C'est la cigarette, la moins chère est surnommée aussi halouzi (médiocre).

Bram, la jeune fille que je courtisais  acceptait mes invitations et nous nous rencontrions tous les jours, pour des sorties au cinéma, des promenades, des après midi au café et des bains à la mer. Si mes rencontres galantes étaient heureuses,  les vacances touchant à leur fin me rendaient mélancolique. Le compte à rebours commença pour les jours et... le contenu de mon portefeuille (qui n’était pas ma propriété à vrai dire, car il comprenait aussi le montant de nos tickets de retour en micheline et l'argent de poche de ma soeur Louise). Les jours s'envolaient rapidement et mes billets de banque disparaissaient comme la feuille vole au vent.


Le jour J.

Le jour J arriva et nous devions retourner à Sfax, ma sœur Louise quinze ans, ma cousine Viviane six ans et Vivi le diablotin que vous connaissez bien, six ans aussi.

J’ai compté mes sous et j’ai vu avec effroi que je ne pourrais pas payer les billets de retour. Je n’osais pas demander un emprunt à mon oncle, par timidité. Que faire ?

Je m'attardais assez longtemps faisant tout pour rater le départ de la micheline. Arrivés à la gare, je demande « innocemment »,  de payer, un voyage pour deux personnes. La réponse prévue d'avance était : « la micheline vient de  partir ».

— Quelle déveine ! Me suis-je écrié.

« Quelle veine ! Ai-je pensé (sachant ne pas avoir assez de monnaie).

Bon ai-je réfléchit : Nous retournerons chez tonton et je lui avouerai mon pépin, et il me prêtera (ou mieux, m'ofrira) la somme voulue. Demain, nous serions partis. Ni vu, ni connu. Personne ne saura que j’ai abusé dans mes dépenses ».

— Vous avez la possibilité de voyager dans le train de marchandises, me dit en souriant une gentille fonctionnaire. Si voulez le faire, çà vous coutera cent cinquante francs (anciens : un franc ancien  = un millime) pour deux. Mais çà roule lentement !

C’était la solution. Rouler lentement mais sûrement.

J’ai vidé mes poches jusqu’au dernier centime, et çà faisait exactement la somme. Beaucoup moins cher que la micheline, quelle chance ! En chemin vers le quai, j’ai expliqué à Vivi et à Viviane, que leur âge sera désormais : cinq ans, pas six. Car à six ans, le voyage est payable.

— Vous avez bien compris, mes adorés ? Si on vous demande votre âge, vous direz :

« Nous avons cinq ans. » Sinon, je devrai payer et mes poches sont vides.

— Bon ! Dit Vivi, mais tu m’achèteras une toupie.

— Et à moi un frigolo ! exigea Viviane.

— Bien sûr ! Promis et assuré !


Quel âge a Viviane ?

Dans le train, toutes les places étaient prises par des paysans qui faisaient des petits parcours. Mais les wagons ne se vidaient pas et les banquettes se remplissaient de nouveau, tout le temps. Par politesse pour les personnes âgées ou par timidité, nous cédions toujours, nôtre tour de nous assoir. Noblesse oblige ! Nous sommes donc, restés debout. Cinq heures après notre montée dans le train, un contrôleur vint pointer nos tickets.

— Les enfants sont en bas âge, j’espère ?

— Bien sûr ! Monsieur. Cinq ans, presque.

— Moi j’ai six ans ! Répliqua Viviane.

— Ah bon ! Six ans. Je ne vous fais pas d’amende, mais vous devriez acheter un billet moitié tarif, quarante francs, c’est le prix enfant.

— Monsieur le chef de train, je n’ai pas cette somme.

— Alors laissez-moi une pièce d’identité que je vous rendrai quand vous me payerez. J’habite la Cité Lyon.

— Moi j’ai de l’argent, intervint Vivi. Et il sortit fièrement une pièce de monnaie pour payer au contrôleur.

Six heures de route et nous étions arrivés à Sfax. Ma sœur Louise m’a fait des remarques concernant mes gaspillages, elle avait raison, il faut le reconnaître, j'avais entamé les sous qu'elle m'avait confié. Quant à Vivi, je lui ai rendu la somme prêtée au moins six fois, mais de temps en temps il se rappelait que je lui devais quelque chose. Quel usurier !


J’ai eu une idée, celle de l’envoyer demander sa dette chez Viviane. Cela fait plus de cinquante ans, qu’il la lui rappelle. Et elle, pour être quitte l’invite à prendre un café chez elle, chaque année, avec une tranche de gâteau bien sûr. Un genre d’anniversaire, en quelque sorte !

 

http://www.cta-otc.gc.ca/sites/all/files/was/CN003833.jpg

A paru dans :  www.tunecity.net/Le-train-Sfax-Gabes

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