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17 janvier 2011 1 17 /01 /janvier /2011 08:00

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Roman français - Sens dessus dessous

Le roman de Chochana Boukhobza rend justice à la complexité de l'État d'Israël et à sa précarité

Marie-Andrée Lamontagne   15 janvier 2011  Livres

À RETENIR

LE TROISIÈME JOUR
Chochana Boukhobza
Denoël
Paris, 2010, 416 pages

http://metropolisbleu.org/Photos/Lamontagne_Marie-Andree_400dpi_MartineDoyon_small.jpgLe syndrome de Jérusalem est un mal qui frappe régulièrement, paraît-il, le visiteur de cette ville trois fois sainte, plusieurs fois millénaire. Il prend la forme d'un accès de fureur mystique qui pousse le premier venu à prophétiser la venue de Dieu. Rassurez-vous, Rachel, 23 ans, violoncelliste douée, fille du pays, New-Yorkaise d'adoption, n'en sera pas atteinte, même si, dans les dernières et haletantes pages du roman, tandis qu'elle fend la foule qui se presse dans la Vieille Ville, certains passants, bousculés, auront envie de le croire.

Le Troisième Jour, de Chochana Boukhobza, fait voir la ville à travers plusieurs prismes qui se télescopent avec bonheur sur le plan romanesque pour mieux le faire dans la douleur sur le plan humain. Il y a d'abord le regard que pose la jeunesse israélienne sur les valeurs et les obsessions des aînés, une jeunesse empêtrée malgré elle dans les rets du passé et de l'actualité politique, ce qui ne l'empêche pas d'être jeunesse: l'amour, l'amour, forcément contrarié, évoluant sur la crête de l'absolu, parce que neuf, est un tourment. Et l'est depuis toujours, comme le chante le Cantique des cantiques, magnifique et détonnant poème biblique, ici repris en écho de manière à structurer le récit.

 

http://tunecity.net/IMG/jpg/343.jpg

 


Il y a le regard de la musique, ses exigences, ses lois secrètement à l'oeuvre — dans la reprise du mot YHWH dans la Bible, dans la chanson YMCA de Village People, et de tant d'autres manières. Rachel est musicienne. Ses dons précoces lui ont valu très tôt d'être la protégée de la grande violoniste Elisheva, qui subjugue et inquiète à la fois. Si, en 1990, sur fond d'intifada, cette femme solitaire, vivant aux États-Unis, rescapée d'Auschwitz où elle a perdu la foi, accepte de donner un concert à Jérusalem, c'est aussi parce qu'elle a machiné un plan en secret.

Regards croisés


Et il y a tous les autres regards qui se croisent dans ce roman très peuplé. Ceux des vieux parents de Rachel, ceux de ses amis restés à Jérusalem, celui de son frère Avner qui héberge le jeune plongeur palestinien d'un restaurant alors que les Territoires sont bouclés, ce qui le fera mal voir de certains. Celui de la colorée Shula, voisine de ses parents, qui sait, elle, à la différence d'une Rachel déjà nord-américanisée, marchander rituellement son raisin à la paysanne arabe qui remonte la rue, le visage fermé, le panier sur la tête, un mari méfiant à la traîne. Il y a le regard fervent des pèlerins qui affluent du monde entier au moment des grandes fêtes religieuses, celui de Carlos, leur guide israélien d'origine espagnol, juif marrane. Ceux des très jeunes soldats de Tsahal qui se font lancer des pierres par des gamins palestiniens brûlants de haine. Celui, indulgent, comme revenu de tout, d'un prêtre arménien en fauteuil roulant. Ceux, résolus, faussement paisibles, de chasseurs de nazis aux aguets. Et tant d'autres: à Jérusalem, chacun vit sous le regard de l'autre, frères, voisins, commerçants, police secrète, ennemis.

En croisant tous ces regards, le roman trace une géographie lourde de sens, aux lignes enchevêtrées qui dévident leur pelote entre le quartier Mahané Yehuda, la porte Dorée ou le souk Khan el-Zeit, entre Tel-Aviv l'oublieuse et Jérusalem, qui n'est que religions, atavisme, histoires compliquées, haines recuites. «Tu vois ces vestiges?» demande à Elisheva le guide Carlos, en l'introduisant, privilège de guide, dans le chantier de fouilles établi dans la controverse, sous l'esplanade des Mosquées d'Omar et d'al-Aqsa, reconduisant ainsi, dans le sous-sol de Jérusalem, les affrontements qui ont lieu en surface. «Ma mémoire est dans le même état. Sens dessus dessous.» 

Le lecteur regrettera de voir la romancière céder parfois à la tentation de l'explication et de la psychologie. Mais il applaudira aux réussites d'un roman qui rend justice à la complexité de l'État d'Israël, à sa précarité, tout en saluant au passage la culture des Juifs de Tunisie. Ses réussites: une construction rigoureuse, une variation de plus en plus fiévreuse des points de vue à mesure qu'approche le dénouement, des scènes à mille lieues du pittoresque, toutes choses qui réaffirment la force de la fiction et donnent à voir de l'intérieur une ville où, dans les faits, l'Histoire ne connaît pas de dénouement et la variation des points de vue paraît une impossibilité. 

***
Marie-Andrée Lamontagne Collaboratrice du Devoir

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Published by Camus - dans littérature
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commentaires

Marcel (Fafouin) 22/01/2011 20:58



Chabbat chalom Honorable tout Camus !


Grands mercis pour ce Le Troisième Jour de Chochana B, décrit par Marie-André (Le Devoir).


Impressionnant Roman à lire chalom ! - 22 jan 2011 / 17 chevat 5771 -



Camus 23/01/2011 18:37



Bonne semaine Honorable tout Marcel,


Je viens de terminer la lecture du livre écrit par ma cousine Chochana. Excellent !


- 23 jan 2011 / 18 chevat 5771 -