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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 16:32

L'Ange déchu

Therese.jpgPar

Thérèse Zrihen-Dvir

Un extrait du livre Les Contes et Légendes du Mellah de Marrakech

 

"Que fais-tu ici Ange? Pourquoi n'es-tu pas dans les cieux?"

"Les larmes de l'Enfant m'ont réveillé et j'ai accouru à son secours."

"Mais l'Enfant a une mère pour le calmer et s'occuper de lui. Où est-elle donc?"

"Le fleuve l'a emportée dans sa furie et l'Enfant est resté seul sans personne pour prendre soin de lui. Je suis descendu pour sécher ses larmes et calmer sa fièvre. Je dois le quitter, mais mon cœur refuse de l'abandonner à son destin."

"Je peux t'aider, Ange," dit l'Oiseau sur le bord de la fenêtre.

"Il aura besoin d'une couverture pour se réchauffer et de nourriture pour subsister" répondit l'Ange.

"Mon duvet lui servira de couverture et mes proies, de nourriture," répondit l'Oiseau.

L'Ange étendit ses ailes et quitta le berceau de l'Enfant, prenant son vol vers un horizon incertain, tenant en main une liste interminable de missions à accomplir.

L'Oiseau se posa auprès du chevet de l'Enfant encore assoupi et se secoua. Une pluie de duvet atterrit sur l'Enfant le protégeant du froid.

Au petit matin, l'Oiseau s'envola à tire-d'aile à la recherche d'une proie pour nourrir l'enfant. Il fit des cercles dans les cieux, contourna les petits flocons de nuages, puis fonça tout droit vers les bois. Là-haut dans le ciel, l'Aigle guettait. L'Oiseau n'eut guère le temps de le voir. Comme une fusée, l'Aigle fondit sur lui. Les serres grandes ouvertes du rapace le happèrent au vol, étreignant son corps menu.

"Ne me tue pas Aigle, j'ai promis à l'Ange de m'occuper de l'orphelin de l'homme," supplia l'Oiseau.

"C'est le devoir des hommes, pas le tien, et puis qui donc tient ses promesses de nos jours," répondit l'Aigle en ricanant.

"Libère-moi je te prie, sinon l'Enfant mourra de faim,"  implora l'Oiseau.

"Si je te libère, ce seront mes enfants qui mourront de faim. Désolé, mais c'est toi qui leur servira de repas," conclut l'Aigle.

Le bec pointu et acéré  de l'Aigle déchira le ventre de l'Oiseau et en extirpa les viscères qu'il découpa en petits morceaux et distribua à ses aiglons affamés. Avant de mourir, l'Oiseau, hurla en un ultime souffle,

"Ange, Ange, j'ai failli à ma promesse de m'occuper de l'enfant, pardonne-moi je te prie," puis il ferma les yeux et quitta le monde des vivants.

L'Ange, du haut des cieux, avait suivi la scène, le cœur écartelé par la douleur. Son ami l'oiseau, son unique espoir pour sauver l'enfant, venait de s'éteindre comme la flamme d'une bougie sous le souffle d'un soupir.

"Qu'adviendra-t-il de l'Enfant?" pensa l'Ange. "Je ne peux pas le laisser mourir."

L'Ange descendit des cieux comme un éclair et retourna à la mansarde. Il prit l'Enfant dans ses bras et le serra contre lui pour le réchauffer, puis il inséra son doigt entre ses lèvres sèches pour les humecter d'une sève nourrissante qui n'était autre que son propre sang.

"Tu dois regagner les cieux," s'exclamèrent les autres anges qui le guettaient. "Il y a tant à faire ici."

"Je ne peux pas," répondit l'Ange. "Je resterai jusqu'au jour où je saurai que cet enfant n'a plus besoin de moi."

"Si tu restes sur terre trop longtemps, tes ailes disparaîtront et tu te transformeras en mortel. La vie des humains est très pénible, le sais-tu?"

"Je le sais et je vous promets de quitter l'enfant dès que je lui aurai trouvé une mère."

L'Ange se mit en quête d'une mère. Il trouva maintes candidates, mais aucune d'elles ne savait, ne pouvait aimer l'Enfant comme il le voulait, comme lui, l'Ange déchu.

Le temps passait vite et les forces de l'Enfant s'affermissaient, tandis que celles de l'Ange fondaient comme neige au soleil. Chaque jour, l'Ange comptait le nombre de plumes qui tombaient inexorablement de ses ailes jusqu'à leur complète disparition. Lorsque l'Enfant fit ses premiers pas, l'Ange sentit le dard de la première douleur. Au début, elle traversa le bout de ses doigts puis sillonna ses bras et enfin elle se propagea au fil des ans dans tout son corps. Il était devenu mortel.

L'Ange connut la soif, la faim, la peine, la colère, le soupçon, l'impatience, l'envie, la peur, l'incertitude et parfois la haine. La médiocrité de l'homme le frustra, le dur labeur quotidien l'élima, et rares étaient les moments où il put sentir l'extase percer cette carapace d'insensibilité qui s'était soudée à lui jusqu'à l'étouffer. Il apprit à travailler, à gagner son pain et celui de l'Enfant. Il dut mentir pour survivre et creuser son chemin à travers des embûches si souvent traîtresses. Que restait-il enfin de toutes ses magnifiques qualités d'ange? Si peu, un rien.

Le soir, de retour à sa mansarde, l'Ange retrouvait l'Enfant. La joie qui illuminait le visage de l'Enfant éclipsait la souffrance et la fatigue accumulées pendant le jour. L'Enfant se jetait spontanément sur les jambes de l'Ange qu'il étreignait de ses bras menus. Leurs corps se rencontraient dans un élan d'affection inaltérable. Le babillage de l'Enfant faisait sourire l'Ange qui pour un moment retrouvait cette douceur dont il était forgé à l'origine.

 

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Leur petit havre de bonheur irradiait d'amour, de pureté et d'innocence. L'Ange redevenait l'ange qu'il était, celui d'antan. La vie de tous les jours le transformait en un être humain avec tous ses défauts et qualités, mais le soir, auprès de l'Enfant, il reprenait son identité céleste.

Quand l'ange pleurait de fatigue, de remords, de regret et de douleur, l'enfant s'asseyait auprès de lui et le caressait, pleurant avec lui.

"Je vous aime tant," lui murmurait l'Enfant.

"Moi aussi," répondait l'Ange en le serrant fort contre son corps flétrit.

  

Puis vint le jour où la vieillesse eut raison de lui, mais l'Enfant avait depuis longtemps mûri pour devenir un homme, heureux, sain, intelligent et affectueux.

"Mais qu'as-tu gagné en renonçant à ton identité d'ange," lui demandèrent les autres anges.

"J'ai enfin connu l'amour d'un enfant envers son père, envers sa mère. Ses élans d'affection suivis de ses étreintes m'ont fait comprendre que rien ne peut remplacer l'amour qui relie l'enfant à ses parents. J'étais, suis, et resterais dans son cœur, le père et la mère qu'il n'a jamais connus."

"Lorsque tu quitteras ce monde, tu le feras en simple mortel," dirent en cœur les autres anges.

"Je le sais. J'ai perdu mes ailes mais j'ai gagné l'amour d'un enfant. N'étais-ce donc pas notre mission initiale d'aimer et d'être aimé?"

Les anges le quittèrent et ne revinrent jamais. Le jour vint où il rendit l'âme. Au Tribunal Divin son cas fut présenté.

"C'était un ange qui a choisi de devenir un mortel, quel sort lui réservez-vous?"

"Celui d'un ange," répliqua le Juge Suprême.

 

Thérèse Zrihen-Dvir

écrivain

 

http://therese-zrihen-dvir.over-blog.com/

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Published by Camus - dans littérature
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commentaires

Vivi Il diavolo 01/03/2011 16:55



Et merci à Thérèse !



Camus 01/03/2011 17:51



On a une larme au coin de l'oeil en lisant  ce conte. Ce qui lprouve que dans chacun de nous la bonté existe. Merci à Thérèse qui nous a raconté une légende du Mellah de Marrakech. Voici une
image de la bonté :