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20 octobre 2009 2 20 /10 /octobre /2009 15:18

Palais et Jardins, 223 pages, édition Ot Brith Kodesh sous la direction d'Asher Knafo.
Traduction française et notations de Jacob-Rony Ruimi, dessin de la couverture Ziva Keiner. Danacode 800-24195

Tous les droits sont réservés à l'auteur.

Première partie

Le Jour du Couscous (suite)

 


"Moi ma spécialité c'est les massepains à la pâte d'amande, je vais t'en préparer des gâteaux, de délicieux petits massepains colorés, appétissants. Pousse-toi, pousse-toi je ne peux pas travailler dans un espace aussi étroit, j'ai besoin de beaucoup de place autour de moi !".

 

 Et Rachel s'installait pour préparer ses massepains.

 

La marmite continuait à ronronner répandant une douce chaleur enveloppante qui gagnait insensiblement l'humeur de ma mère et de Rachel.

 

"Rina as-tu invité Freiha "?

 

Rachel venait subitement de penser à un sujet qui suscitait en elle quelques inquiétudes.

 

Freiha sortait d'une diète, arborait une silhouette de rêve et risquait de lui voler la vedette.

 

"Je l'ai invitée, je l'ai invitée...", dit ma mère tout en encourageant Rachel d'un : "...nous savons toutes qu'après la fête, elle ira se servir discrètement à la cuisine ! ".

 

 

"Et Sultana, qui vient d'accoucher, l'as-tu  invitée "? 

 

 "Je l'ai invitée, je l'ai invitée, mais je n'ai pas l'impression qu'elle se soit  rétablie de ses couches, voilà quarante jours qu'elle est alitée. Ses voisines la dorlotent comme elles le peuvent, lui apportent des sucreries pour la fortifier, des amandes, des noix, du sésame, du miel, toutes choses censées enrichir son lait. "

 

" Mais, où est Fatima... ? "

 

 Rachel regarde autour d'elle, préoccupée : "...elle devrait être rentrée au Mellah avant la tombée de la nuit  ".

 

 En fait, Rachel n'a guère le temps de s'alarmer outre mesure, dans la marmite le mets délicat bouille déjà. Elles quittent leurs postes respectifs prêtes à poursuivre la tâche entreprise.

 

Elles fixent le Keskes, la passoire à vapeur remplie de grains de couscous dorés, sur le   dessus de la marmite et patientent jusqu'à ce que les grains gonflés soient saturés d'eau. Une fois prêts, les grains  chauds  sont  alors  transvasés  et  dressés dans  un  grand plat à  servir   évasé, que j'atteignais  en  rampant  silencieusement  sous  la  table. Surtout ne pas se faire prendre. Je me servais à ma guise, me régalais et dégustais en toute discrétion.

 

 

Le soir vint. Rachel, en rentrant chez elle pour s'habiller, passe près de moi et me caresse les cheveux. Ma mère sort de la douche, vêtue d'un Caftan propre, coloré, prête à aller accueillir ses amies. Elle me met au lit et me fait promettre mille et une fois que cette fois-ci je ne quitterai pas ma couche pour aller écouter aux portes. Je promis tout ce qu'elle voulait – encore un voeu pieux -.

 

Comment me serait-il possible de m'endormir alors que les évènements les plus intéressants et les récits les plus secrets me tendent les bras ? Les premières invitées arrivent, accèdent à la grande place aux murs blancs du vaste patio, spacieux et généreusement éclairé par des lampes à acétylène. Ma mère les accueille chaleureusement, leur désigne les divans à matelas-doubles alignés le long des parois et les invite à y prendre place, avant d'aller ajouter des amandes pilées au couscous.

 

Les grains de couscous tendres, chauds et dorés semblent fondre entre les paumes de ses mains. Elle dépose alors les légumes, la viande et les pois chiche au milieu du grand plat en faïence brune. Aux dames qui se sont rassemblées sur la grande place, le fin régal est enfin servi, le jour du couscous est arrivé.

 

 Silencieusement, comme un chat de gouttière, je me faufile vers la grande cour. Je vois ces dames se regrouper lentement – toutes parées de caftans colorés, brodés de fils dorés, joyeuses, heureuses, accédant à la grande place en chantant et en dansant.

 

Leurs chants portent au loin. Pour tout habitant du Mellah, il ne fait aucun doute qu'aujourd'hui, c'est le jour du couscous. De ma cachette je vois arriver Léa, une jeune fille de dix-sept ans encore célibataire. Léa, revêtue d'un caftan rose enlace ma mère et l'embrasse. Elle jette un regard circulaire sur les mets servis dans des plats en argent, survole le tapis berbère étendu au centre de la cour et lui dit : "Rina, bénies soient tes mains ! "

 

Rachel a troqué sa robe colorée contre un caftan vert olive moulant d'où jaillissait une gorge généreuse, opulente et merveilleuse. Elle alla prendre place aux côtés de Léa. Derrière elle, arriva Sultana, la femme en couches. Selon toute vraisemblance, elle a réussi à s'extirper de son lit malgré son état de faiblesse. La belle Sultana à la peau blanche au grain pur, aux grands yeux verts, s'assit pesamment. Quarante jours après l'accouchement, elle était visiblement encore en convalescence. Elle était calme paisible et souriante et de toutes les filles, c est elle que j'mais vraiment.

 

 

Et, bonne surprise, Fatima la belle, l'amie musulmane, est aussi arrivée : pure, les yeux immenses, noirs, plantureuse et saine. Elle voulait être de la fête et vint, les mains chargées de plateaux de pâtisseries, de gâteaux et de sucreries : de la Shebakia7 et de différents sablés -  Ghoriba -. Elle embrasse ma mère et lui demande pourquoi n augmente t elle pas le volume du tourne-disque. A sa suite, Penny et Simha  les « écorchees », font leur apparition, leurs maris s'évertuant à leur rendre la vie bien amère. Enfin c'est le tour des dernières venues, Sarah, Freiha et Haviva, marquant ainsi l'ouverture de la soirée et l'inauguration de la première phase des réjouissances.

 

Le fumet délicat qui montait du patio faisait son effet. J'avais l'eau à la bouche et entendais mon ventre gargouiller. Je me glissais vers la cuisine sans me faire remarquer, me saisis d'un gâteau de chaque sorte, me lovais derrière un tronc d'arbre, tout en prenant soin encore et encore de ne pas laisser mon ombre me trahir. Seulement, ce qui m'attirait le plus en dehors du festin, et j en avais très envie … - c'était d'écouter -...

 

La soirée ne faisait que commencer, j'étais invité et prêt à saisir au vol des bribes de phrases, à intercepter des propos féminins qu'il m'était autrement absolument interdit d'entendre. Ces dames savouraient leur repas, moi je me délectais de mes pâtisseries. Je me serrais contre mon arbre en me demandant pourquoi les hommes priaient en disant : Bénis Sois-Tu de ne pas m'avoir fait femme ? En ce moment, j'aurais tout donné pour être femme, l'espace de quelques heures.

 

A la fin du festin je les vis s'étirer avant de s'étendre sur les divans, le long des parois. Je me réjouis alors de les voir se servir de l'eau-de-vie dans de petits verres. De l'Arrak8 fait maison, produit par ma mère. La boisson réchauffait le coeur de ces dames, apportait  bonne humeur, décontraction et liberté et, comme tout autre alcool, déliait les langues. Je retins ma respiration, les secrets n'allaient pas tarder à fuser.

 

 

Fatima  entama  une  danse  du  ventre  en  ondulant  du  bassin  sur  le  rythme  d'une  musique languissante. Il y eut un silence tendu que vint briser la voix de Léa : "Les filles,  le  moment est venu de parler d'a-m-o-u-r ".

 

Toutes  les  femmes  présentes  s'empressèrent   d'approuver,  les  unes  les  yeux  brillants,  les autres les yeux sombres, selon la situation familiale de chacune .

 

- " L'amour donne de la force", commence Sultana.

Tout le monde savait que le mari de Sultana l'aimait d'un amour profond. C'était notre prêtresse de l'amour.

 

- "Toi tu as beaucoup de chance, quel mari as-tu donc ? Ben Porat Yossef,9 ", lui fait remarquer Léa.

 

- "La force se trouve uniquement chez nous autres les femmes", renchérit Sultana.

 

Il faut rendre grâce aux femmes, les seules à pouvoir supporter les souffrances et les convulsions de l'accouchement afin d assurer ainsi la transmission de la vie. 

 

Elle poursuit avec un clin d'oeil : "Nos hommes sont des faiblards séniles et gâteux, ils ont à peine la force de tenir leur attribut aux toilettes " provoquant les éclats de rires de son entourage. 

 

Ainsi m'arrivait-il de les écouter toute une soirée, évoquant leurs déboires féminins. Derrière mon arbre, j'ai pu découvrir de la sorte tous les secrets de l'amour. Surtout, les affres et les tourments du manque d'amour, tout ce que les femmes, se confiant l'une à l'autre, se racontent à propos de la sensualité et de l'intimité.

 

"Pourquoi refaire toujours les mêmes fautes ? " Voyez Freiha ! On veut obliger sa fille, qui a à peine douze ans, à s'unir avec un monsieur bien plus âgé, sans amour aucun, sans compatibilité et sans lui demander son avis. ll y a danger avec les enfants conçus sans amour... ils grandiront dans une atmosphère désastreuse " jeta Sarah, agacée, excédée.

 

Sarah fut contrainte d'épouser son oncle. Elle avait treize ans, lui, vingt ans de plus. Parce qu'elle était encore trop jeune pour entretenir des relations intimes, son mari dut patienter en lui racontant qu'il était le seul à posséder un organe mâle et que personne d'autre au monde ne détenait un tel attribut.

 

Glossaire : 

 

  7 Halwa Chebakia, gâteau au miel et graines de sésame. (parfois avec des amandes grillées).     

 

 8 La " Mahia ", eau-de-vie de figues, distillée artisanalement dans les mellahs, par les Juifs des régions de Fès, Meknès, Mogador..., peut intervenir en fin de repas pour flatter la bouche de ses arômes puissants. Existe naturelle ou anisée... (Mahia : en hébreu, contraction de Mayim Hayim : eaux-vives, Eau-de-vie).

 

 9 Ben Porat Yossef, littéralement : issu du  rameau fertile de Joseph.

Expression typique et très usitée dans les milieux Juifs, à titre de compliment, de louange consacrée, bénie. Remonte aux tribus d’Ephraïm et de Menashe, les enfants de Joseph, dont la grandeur d'âme et la valeur morale trouvent une place privilégiée dans les Visions messianiques de Yehezkel : Je vais prendre l’arbre de Yossef avec l’arbre de Yehouda et J’en ferai un arbre unique et ils ne feront qu’un dans Ma main, un seul roi sera le roi d’eux tous, ils ne formeront plus une nation double et ils ne seront plus, jamais plus, fractionnés en deux royaumes.  (Yehezkel 37 : 16 et suivants).

 

Lire la suite...

 

 

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Published by Camus - dans littérature
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commentaires

Marcel (Fafouin) 20/10/2009 23:09


Bon PM Honorable tout Camus,

Grands mercis pour ces Palais et Jardins !

Quant les Marmites Ronronnent, les Massepains ne sont pas loin, et les Mamans qui aiment Accoucher de VIN ... chalom !

C'est bon pour les Palais et ... ! - 20 oct 2009 / 2 hechvan 5770 -


Camus 21/10/2009 09:09


Chalom Honorable Marcel,
La Mahya est bonne pour les Palais comme la Boukha pour la gorge de Clément,

Amitiés et solidaritéss - 20 oct 2009 / 2 hechvan 5770 -