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19 octobre 2009 1 19 /10 /octobre /2009 13:49
David Elmoznino est né à Mogador-Essuira en 1944, il fit son Alya en Israêl à l'âge de dix ans. Dans ces récits, il évoque son enfance au Maroc et son Alya par petites tranches délicates.

J'ai l'honneur de vous présenter son premier livre Palais et Jardin pru en 2004.
Palais et Jardins, 223 pages, édition Ot Brith Kodesh sous la direction d'Asher Knafo.
Traduction française et notations de Jacob-Rony Ruimi, dessin de la couverture Ziva Keiner. Danacode 800-24195

Tous les droits sont réservés à l'auteur.


Pour toute commande:

Elmoznino David 483 / 20 Roded Eilat (Israel) Tél: +972 8 637 54 55

E-mail: elmoznin@hotmail.com


Palais et Jardins
Par David Elmoznino


 

Première partie

Le Jour du Couscous

Lors de mon enfance, j'attendais avec une envie intense et un désir impatient, la venue de certains jours spécifiques de l'année : la Soirée du Seder1, Rosh Hashana2, le Repas d'Interruption3, mon anniversaire et le "Jour du Couscous".

Pour les fêtes juives, j'adresse mes remerciements les plus vifs au Tout Puissant, pour mon anniversaire, à mes parents et pour les journées couscous, aux souverains musulmans du Maroc, qui ont fait construire à l'intention des Juifs, des Ghettos entourés de hautes murailles, dont on verrouillait les portes à la tombée de la nuit et sur lesquelles des gardiens veillaient. Si les musulmans n'avaient pas eu l'idée d'ériger des Mellahs, nom local attribué au ghetto, la tradition "Jour du Couscous" n'aurait pas pu naître et je n'aurai eu ni l'opportunité ni la possibilité d'apprendre à mieux connaître les gens et leurs pensées.

                                                   

La ville de Mogador, où nous avons vécu, fut fondée par le Sultan Muhammad Ibn Abdallah en 1760. Le deuxième nom de la ville est Essaouira, qui signifie "photo, image". Mogador est considérée comme une cité très belle parmi les villes de la côte, elle porte aussi le nom de "Ville Blanche" en raison de la couleur de ses maisons blanches chaulées selon les directives du Sultan.

 

A Mogador vivait une communauté juive importante, unie et active. La majorité des Juifs habitaient "El-Mellah" auquel ils accordaient une grande importance et auquel ils réservaient une place particulière au sein du Judaïsme marocain, en raison notamment de ses belles maisons stylisées, de ses ruelles étroites et rectilignes. Le nom "El-Mellah" ou "Mellah" fut attribué au quartier juif, car celui-ci se trouvait à proximité des palais royaux et l'étymologie du mot "Mellah" remonte au titre de "Mellekh"4. Les quartiers juifs furent construits dans le voisinage immédiat des palais des monarques régnants et jouissaient ainsi de la protection traditionnelle que leur accordaient ces derniers. C'était là un privilège certain pour tous les habitants du Mellah, préservés ainsi de toute violence venant de l'extérieur.

 

Depuis le premier jour de sa construction, l'unique entrée du Mellah était défendue par un lourd portail en fer que l'on verrouillait soigneusement au coucher du soleil, à l'aide de cadenas, de barres de fer transversales enfilées sur toute la largeur des vantaux, d'une Mezouza5 à l'autre, interdisant de la sorte, toute entrée et toute sortie. Au pied de ses hautes murailles, des gardiens armés de vieux fusils turcs veillaient à leur poste.

 

Ces deux éléments d'infortune, d'une part la concentration d'une population et d'autre part son isolement, ont finalement joué un rôle déterminant dans le développement de la communauté juive, favorisant un grand florissant culturel, l'émergence de nouveaux rites, d'usages et de pratiques juifs, le maintien d'un particularisme pour la collectivité et l'établissement d'une tradition ancestrale d'une grande richesse, pieusement transmise d'une génération à l'autre. 

 

Pour toutes ces raisons, le Judaïsme marocain s'est distingué par la ferveur de sa foi, sa vie

religieuse ardente et chaleureuse, ses traditions judaïques profondément ancrées dans le patrimoine spirituel, et fut fortement imprégné par l'idéal de Sion, à l'égard duquel une grande nostalgie germait dans le coeur des membres de la communauté. Qui pourrait ressentir l'isolement et l'éloignement lorsqu'il est enfermé avec ses pairs dans le ghetto ? Et qui serait en mesure, dans une telle situation, d'éviter ces nostalgies envers l'idéal de liberté représenté par Sion ? Néanmoins, en attendant la réalisation de ce rêve, d'arriver à Sion et de voir s'ouvrir les Portes du Royaume, la communauté juive continuait à vivre dans une promiscuité génératrice d'une grande intimité.

 

De tous les désagréments susceptibles de surgir d'une telle situation, une tradition unique en son genre a fleuri, une espèce de culte, un rituel, qui eut lieu toutes les fins de mois, dès la tombée de la nuit : le jour du Couscous !


 

 Comme prélude à l'évènement festif, les préliminaires en vue de cette journée particulière débutaient bien avant la date fatidique, par l'achat de légumes frais, de viande d'agneau, de viande de boeuf, de condiments différents et variés et même par l'achat de denrées onéreuses supplémentaires que l'on ne pouvait guère se permettre d'ordinaire. En prévision de la journée couscous, ces dames se procuraient également une grande quantité d'amandes et de noix que l'on trouvait à profusion et à bon prix au Maroc. On s'en servait pour confectionner la plupart des gâteaux, une pâtisserie à laquelle s'ajoutait l'eau de rose, du sésame et du miel. Mais toutes ces bonnes choses n'étaient que garnitures à côté du mets principal – le plat central, le plat de résistance : le Couscous Del S'heub, le couscous aux fines herbes, aux verdures.

 

 "David, apporte-moi de la lavande", me disait ma mère, ce qui avait le don de me remplir d'excitation. " Encore quelques jours avant le couscous, encore quelques jours avant le couscous !".

 

 Cette spécialité de couscous exigeait un assaisonnement minutieux, un mélange secret et particulier d'épices et d'aromates, l'usage de simples, dont la verveine, la scrofulaire et la lavande. Celle-ci était bien évidemment de mon ressort, elle poussait sur une plate-bande près de la maison d'où elle distillait ses senteurs au loin.

 

 

Le couscous aux fines herbes, servi uniquement dans les cercles féminins, était reconnu comme une préparation aux vertus stimulantes et s'apparentait à un élixir d'amour. Pour les ménagères que l'on invitait à l'occasion de ce repas et pour toutes leurs amies, la journée couscous était assimilée à une journée de fête, une journée fériée officielle. C'était le jour du Grand Jugement, de l'Examen de Conscience et de l'Introspection, de conversations, de bavardages et de babillages avec leurs coreligionnaires féminines, les seules à les comprendre réellement, les seules avec qui il leur était possible d'aborder certains sujets délicats.

 

Les préparatifs du festin débutaient aux petites heures de l'aurore bien avant le lever du jour. Ma mère allumait la lampe à huile, retroussait ses manches et, croisant ses jambes potelées, s'asseyait sur un tabouret petit et bas au milieu de la cuisine. Moi, qui ne me réveillait qu'au seul son "Jour du Couscous", je m'empressais de la rejoindre et de lui apporter mon aide.  La préparation d'un couscous exige beaucoup d'attention et d'efforts, de doigté et de savoir-faire. Pour commencer, il faut, avant toute chose, préparer les grains de couscous : ma mère versait le contenu de quelques verres remplis de semoule dans une grande soupière en cuivre et réservait à côté d'elle un récipient plus petit contenant un mélange d'eau, d'huile et de sel. Elle s'en servait pour humidifier les grains de semoule qu'elle malaxait alors d'un mouvement rotatif expérimenté, ses mains courant et roulant avec un art consommé sur les grains naissants. Elle les saupoudrait alors d'une cuillerée de farine, les passait au tamis - El Gharbal - un crible en fer à gros trous au-dessus d'un autre récipient qui, en l'espace d'une heure, se remplissait de grains de couscous dorés et transparents.

 

Au fil des années, j'essayais de me frotter à cette science et me hasardais, lors de mémorables expériences, à la confection de grains de couscous. Ma mère regardait avec indulgence les grumeaux qui surgissaient sous les paumes de mes mains, souriait, me réconfortait et m'encourageait en disant que la réussite sera sûrement au rendez-vous le mois prochain.

 

Rachel, notre proche voisine que j'aimais beaucoup, venait chez-nous aider ma mère et m'apporter ainsi une délectation de plus dans la fête. C'était une femme de grande taille, la quarantaine, habillée d'une légère robe fleurie. Elle s'asseyait sur une petite chaise en bois, étendait ses jambes devant elle, posait sur son ventre un récipient plein de légumes et les pelait avec un petit couteau qui disparaissait entre ses doigts grassouillets. Ces légumes se retrouvaient plongés dans une marmite, la partie basse du couscoussier, dans laquelle on ajoutait les autres ingrédients, des pois-chiches, la viande de mouton, les courgettes, de l'eau et les condiments.

 

Plus tard, ma mère et Rachel soulevaient la marmite chargée et la déposaient au-dessus du Kanoun, le foyer en terre cuite, préalablement chauffé aux braises de charbon de bois. La lourde marmite mijotait allégrement à petit feu, la maison se remplissait d'odeurs affriolantes. Alors que la bonne chère mitonnait, Rachel s'en allait préparer une bonne théière remplie de menthe qu'elle se disposait à déguster en compagnie de la maîtresse de maison.

 

"Rina, en quoi puis-je encore t'aider ", demandait Rachel à ma mère.

 

 "J'ai préparé hier des tresses au miel, des croissants à la pâte d'arachide, des cigares sucrés et de la Baklawa6 !", lui crie ma mère depuis la cour.

 

"Tu as pensé à tout, félicitations !" la complimente Rachel,

 

 "Moi ma spécialité c'est les massepains à la pâte d'amande, je vais t'en préparer des gâteaux, de délicieux petits massepains colorés, appétissants. Pousse-toi, pousse-toi je ne peux pas travailler dans un espace aussi étroit, j'ai besoin de beaucoup de place autour de moi !".

 

Glossaire : 

 

 

  1Seder, la veille de Pessah, la Pâque juive, littéralement "Ordonnance", Soirée hautement symbolique dans la liturgie juive, commémorant la sortie d'Egypte et la délivrance de l'esclavage. Le déroulement en est soigneusement ordonné et s'harmonise avec la lecture de la Haggadah - rituel récité les 2 premiers soirs de Pessah. Pessah dure huit jours, du 15 au 22 Nissan du calendrier juif, la date du Seder est fixée par la  pleine lune qui suit l'équinoxe de printemps.

 

 2 Rosh Hashana, le nouvel an juif, littéralement La Tête de l'Année.

 3 En Hébreu : Aroukha (ou Séouda) Mafséqéth, repas rituel entrant dans la préparation du jour du Grand Pardon (Yom Kippour) et pris la veille du jour le plus solennel du calendrier hébraïque, avant d'entamer le (seul) jeûne de quelques 25 heures prescrit par la Torah – Levit. 23 : 27. (Fixé au 10 du mois de Tichri, aboutissement des 10 jours de repentir -Téshouva - qui commencent à Rosh Hashana).

 

 4 Mellekh veut dire Roi en hébreu. En arabe, "Maliq", mot issu d'une racine tri-consonantique voisine de celle de l'hébreu. D'autres sources font remonter l'origine du  nom Mellah au quartier attribué aux Juifs de Fès, situé sur un sol salin, une sorte de marais salant, d'où le nom de Mellah. (De l'arabe melh, signifiant "sel")

 

 5 Mezouza signifie : "celle qui bouge". Petit rouleau de parchemin, manuscrit, que l'on fixe au fronteau droit de chaque pièce de la maison. La Mézouza contient deux passages de la Bible, versets renfermant l’essentiel de la foi juive : le principe de l'unité de D., respect des préceptes de la Torah et promesses divines (Deut. 6 : 4-9; 11 : 13- 21).

 

 6 Baklawa ou Baklaoua, feuilleté à base de pâte d’amande et d'eau de fleur d'oranger, enrobé de miel (serait d'origine andalouse).

 

A suivre...

 

 



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Published by Camus - dans littérature
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commentaires

breitou/albert. 19/10/2009 22:14


Ça nous change du couscous GARBIT.
Je pense sentir l'odeur de ces mets qui titillent mes narines.

Quelle belle narration empreinte d'exotisme qui me plonge dans un monde du passé.

Tout y est; ingrédients, confections, saveurs, culinaires avec une touche de nostalgie qui donne à cette plume, de l'émotion.

Merci Monsieur, Merci HONORABLE KHAMOUCH.

Je t'attends chez moi avec ou sans couscous.
Viens avec de la GANAOUIYE.Si tu veux.


Camus 21/10/2009 09:12


Notre ami David était un diablotin dans son enfance, à ce qu'il parait,
Quand je visiterais à Paris je je viendrauis goûter la GANAOUIYE. 


Marcel (Fafouin) 19/10/2009 17:49


Bon Matin Honorable tout Camus !

Grands mercis pour ce "petit couteau qui disparaissait entre ses doigts grassouillets", et Vive la Srofulaire !

Quand le Couscous s'en vient papiller la saliva Gustative ... ! - 19 oct 2009 / 1 hechvan 5770 -


Camus 19/10/2009 18:38


Bonjour Marcel Honorable dégustateur der couscous aux herbes fines,
Nous allons nous régaler.
Amitiés,
Camus
- 19 oct 2009 / 1 hechvan 5770 -