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20 janvier 2010 3 20 /01 /janvier /2010 08:25
Petit conte philosophique, Pirkei Avot (III)
par le Dr Reuven (Roger) Cohen

Rabbi Ismaël disait : "Celui qui étudie pour enseigner…"

Sur un texte de Michel de Certeau



 Nous avons le plaisir d'avoir avec nous le Dr Reuven (Roger) qui nous délecte de sa plume d'oie et de ses maximes instructives.


"L'organisation des pratiques sera plus forte que le système de représentations dont elle assure la circulation ou le maintien. Cela se décèle, on l'a vu, dans le processus qui substitue le primat des pratiques à celui des croyances". Michel de Certeau, "L'écriture de l'histoire, Paris, 1975, p. 233".

 

"Au deuxième bouton. Il donnera naissance à un nouveau sarment ".

Je serrai les branches du sécateur dans ma main à l'endroit que Tino

m'indiquait et dépouillais la vigne d'un de ses sarments. A la fin de la taille, nous en ferons, sous sa direction, un grand feu dans un des coins éloigné de la vigne, afin d'éliminer tout danger de prolifération d'insectes nuisibles pendant l'hiver.   

"Comment sais-tu tout cela Tino, lui demandais-je, tu as appris la viticulture en Italie ?"

 

Il éclata de rire "En Italie, j'étais étudiant comme toi. Je ne connaissais de la vigne que le bon vin qu'elle donne ! Non, j'ai appris tout cela par la pratique ! J'ai lu les livres, les brochures d'enseignement qui s'y rapportent. Comme toi, j'ai travaillé sous la direction du responsable d'une vigne qui m'a enseigné les petits trucs, que seul un viticulteur chevronné comme lui, connaît. Lui aussi a appris le vrai métier par la pratique, quoique lui ait étudié dans une école d'agriculture pendant quelques mois avant de faire son Alya. C'est en m'enseignant la culture de la vigne qu'il s'y est perfectionné. Ne ris pas, c'est ainsi. Moi aussi en te l'enseignant, je découvre encore d'autres techniques. Cela me permet de la cultiver mieux encore. Bon, ce n'est pas tout de parler, il faut aussi travailler. La pluie arrive."

Au bout de quelques minutes, elle était là. 

Nous allâmes nous abriter sous le toit de la petite baraque, qui faisait office de hangar où nous déposions les outils et la sulfateuse. Tino sortit de sa petite musette un thermos, deux tasses  d'aluminium et m'en remplit une de café fumant.

 

C'était une de ces pluies d'automne où les brusques averses sont épaisses mais courtes. Jamais méchantes. Le temps d'une petite pause café. Il faut en ces moments là savoir se taire et écouter. Se recueillir et savourer.

Je pensais à ces jeunes agriculteurs des années 40 et 50 du siècle dernier, qui s'étaient installés en communautés pour vivre de cette terre et qui, comme "Les Compagnons du Tour de France",  apprenaient leur métier en le pratiquant sous la surveillance d'un Maître, avant de faire un stage dans une ou deux des communautés sœurs, pour se perfectionner.

Je me dis que la mise en pratique de leur idéal devenait plus importante alors que les croyances qui le composaient. A ce stade des choses, les pratiques véhiculaient les croyances et assuraient  leur solidité, et non le contraire.

  Je comprenais encore pourquoi les Profs de  Sciences politiques et Sociales, abandonnaient l'Université pour la Politique ou pour l'aide aux communautés sociales en difficulté. Je comprenais combien 68 avait changé les idées et les conduites parmi les Enseignants - et non seulement parmi les étudiants. Il leur parut alors qu'il leur manquait la mise en pratique de leurs recherches et de leur enseignement. Cette mise en pratique sans laquelle celui-ci demeurait lettre morte. Ils demandaient, en ce sens, à refaire la Révolution, mais à la manière que Maô et Le Che l'avaient faite.

 

Perdu dans mes pensées,  je n'avais pas senti que la pluie s'était arrêtée et que Tino était retourné au travail. Je bondis de mon petit tabouret de bois et courut à ma rangée. "Tu aurais dû me faire signe lui dis-je !"

 

"Pourquoi, me répondit-il en souriant, je t'enseigne le travail de la vigne, non la discipline du travail à la vigne. Celle-là, tu l'apprendras par la pratique, une fois qu'à ton tour tu enseigneras l'entretien des pieds de vigne à un "néophyte". Car sans discipline, pas d'études ni d'enseignement possibles. A plus forte raison pas d'accomplissement de la chose étudiée et enseignée. Sais tu ce que dit Rabbi Ismaïel à ce sujet ?  Lui, il pensait, bien entendu, principalement à La Loi. Mais la chose est valable pour tout enseignement".

 

Tino, en plus de son travail à la vigne, donnait des cours de Judaïsme, le soir, aux membres intéressés de son Kibboutz. La chose était assez courante dans ces communautés où l'étude et le travail étaient inextricablement liés.

Je lui signifiais par un mouvement de tête que je n'en savais rien.

"Il disait, reprit Tino, Celui qui étudie pour enseigner, parvient à s'instruire et à enseigner. Et celui qui étudie pour accomplir ce qu'il étudie, parvient à s'instruire, à enseigner et à accomplir ce qu'il a étudié."

Pirkei Avot* : maximes de nos pères.

 

                                                                                               

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