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7 novembre 2013 4 07 /11 /novembre /2013 10:41

 Bouna Meïr

 

Il avait encore un refrain

A composer

Mais qu’on n’entendra pas

Perdu à jamais.

H.N. Bialik

 

Bouna Méïr* est un homme joyeux, aux joues roses, sensible à la musique, aux fables, poèmes, histoires et légendes qu’il raconte à sa famille, tout de suite après leur lecture durant la sieste des siens. Bouna Méïr,  en dehors de ses occupations artisanales et commerciales, aime lire une poésie bien tournée, des nouvelles attrayantes et a abondamment de loisirs encore. Dans chaque conte relaté, il ajoute une maxime qui reste gravée dans la mémoire de ses fils.

  Pépé, raconte nous une histoire s'il te plait… Demande la  petite-fille.

—  Une aventure de J'eha, Rosette ?

—  Non Pépé, une belle légende…

  Bon je vous raconterai celle de "La friponne âgée de sept ans"

Les yeux de Rosette  brillent. Elle adore les histoires des Mille et Une Nuit. C'est elle qui les racontera plus tard, elle ou son frère, de la même manière qu'ils les ont entendu, avec la rime, les intonations et les pauses nécessaires à tenir l'entourage en haleine…

Le vieillard s'assoit, les jambes en tailleur. Il pose le berad* sur le feu du canoun*, le thé est le sucre sont encore enveloppés de papier que les épiciers ont le dont de fermer en faisant des petites plissures, tout le long de la feuille pliée en deux : une fermeture-éclair de fortune en papier. On appelle ces quantités de thé et de sucre "Tlet ou Meya" : Tlet est le tiers d'une once de thé et Meya est tout simplement cent grammes de sucre.   Papi confectionnera  un bon thé fort et sucré versé comme une liqueur  dans des petits verres.  Bouna Méir  en préparera  à quatre reprises. Le thé sera consistant tant qu'on ne dépassera pas ce nombre de préparations, sinon il sera moins ferme. Mamie et les deux fils épluchent des cacahuètes pour la dernière tournée. Enfin Pépé s'accoude sur ses cousins et commence son récit. Un silence absolu de la part de ses auditeurs est de règle…

 

Quelle friponne ! Une fille âgée de sept ans

 

Il était une fois…

Quoi qu'il arrive,

C'est Dieu qui l'a voulu,

De la soie chez nous,

Chez l'ennemi, Des rats et des souris.

 

Le sultan Haroun el Rachid et son ministre, Jaffar el Barmki, habillés en  simples citoyens se promènent dans la capitale de l'Empire. Leurs accoutrements leur permettent de se rendre compte, si l'ordre règne de  partout.

Dans le jardinet d'une maisonnette, un vieillard bêche sa terre de bon cœur. Les deux personnages s'arrêtent et s'adressent au jardinier.

— Salem Alek, ô mon père !

Le vieil homme continue son travail, comme si rien n'était.

— Que le salut soit sur toi, ô mon père ! S'écrient-ils.

— Salem alekoum! Bredouille le vieillard sans lever la tête. (Il aurait dut dire, selon la sagesse populaire : et sur vous le salut et la clémence d'Allah et sa bénédiction. Ou Alekem es salem ou rahmet Allah ou berkatou. )

— Dis-moi, ô grand-père, ce petit jardin te mangera, ou tu en mangeras?

Tu as du temps à perdre, c'est pour ça que tu m'embrouilles avec tes futilités ? Riposte l'homme âgé.

Le Sultan n'insiste pas et retourne au palais. Le lendemain il envoie chercher le vieux bêcheur, tout étonné de la convocation, étant honnête habitant de la ville. Dès qu'il se présente devant le haut dignitaire, il s'entend poser cette question, déjà entendue la veille.

—  Je désire que tu répondes à cette devinette : ton jardinet te mangera, ou tu en mangeras ?

—  Je ne comprends pas, Seigneur le sens de votre énigme.

— Tu as trois jours pour être plus instruit et de m'éclairer par une répartie. Sinon, tu seras décapité.

Le vieux, l'âme en deuil, jeûne à midi, refuse le repas du soir. Sa fille inquiète le supplie de se confier à elle. Ce qu'il fait, le cœur gros.

—  Ce n'est que ça ? Mange, dors et sois tranquille. A expiration des trois jours tu seras pourvu d'une réponse qui lui donnera satisfaction.

Le matin du troisième jour, la fille habilla son père convenablement  et l'envoya chez le Sultan.

— Tu diras à Haroun el Rachid : si je vis suffisamment, j'en mangerai, si je meurs, je laisserai à qui manger.

C'est ainsi que fait le vieil homme. Le Sultan enchanté, lui demande qui l'a si bien conseillé.

—  C'est la Friponne de sept ans, Seigneur.

—  Qui est-elle?

—  Ma fille.

—  Et elle n'a que sept ans?

—  Non Seigneur, mais nous sommes habitués à la nommer ainsi, parce que, il y a onze ans, quand sa maman est morte, nous étions émerveillés pour sa vivacité,  son intelligence dans l'entretien et la tenue de la maison, malgré son jeune âge, sept ans à peine. Le nom est resté.

— Eh bien réplique le Sultan, puisqu'elle est si vive de pensée, nous mettrons à l'épreuve son esprit. Dans trois jours tu reviendras, tel est mon désir, nu et vêtu, riant et pleurant, monté et piéton. De plus tu conduiras des ânes qui porteront sur leurs têtes des marmites de viande cuite sans feu, faute de quoi, tu perdras ta belle tête, qui ira rouler sur le sol à tes pieds. Voila une bourse pour payer les préparatifs de ma requête.  

L'homme retourne chez lui, de mauvaise humeur, et le moral au plus bas. Il jeûne e a midi et refuse le repas du soir. Sa fille, inquiète, le supplie de se confier à elle. C'est ce qu'il fait le cœur gros.

—  C'est encore le Sultan. Tu aurais mieux fait de ne pas me conseiller de prime abord. En ce moment, mes soucis seraient finis préalablement. Quelles demandes il a ! Nu et vêtu, monté et piéton, de la viande cuite sans feu…

La fille, avec beaucoup de patience se fait rapporter mot à mot les instructions du Sultan. Enfin, elle arrive à recevoir une réponse cohérente.

—  N'aies crainte, père, mange et dort et continue ta routine quotidienne. A expiration des trois jours, tu seras pourvu de la clef de l'énigme.

Puisant dans la bourse attribuée par Haroun el Rachid, elle achète du tulle, trois agneaux de lait, un bouc un sac de chaud vive et trois terrines avec leurs couvercles.

La Friponne de Sept Ans se met au travail. Dans le tulle, elle confectionne un habit à la taille de son père afin qu'il paraisse nu sous le tulle quoiqu'habillé. Elle assaisonne  les agneaux de lait et les place dans les trois marmites couvertes et bien fermées au centre d'une bassine dans laquelle elle met de la chaux vive. Elle verse de l'eau sur la chaux vive qui se met à bouillonner, la viande tendre des agneaux se mit à cuire dans les terrines.

Elle cherche des loqueteux, passant dans la rue, leur pose des questions banales, et parmi tout le petit monde à qui le questionnaire est posé, elle choisit trois,  si peu   intelligents, qu'ils ne savent pas distinguer les jours de semaine, spécifier le mois de l'année, ou designer l'heure qu'il est. Elle leur promet une pièce d'or, s'ils cheminent jusqu'au palais royal, avec les marmites sur leur tête, sans en verser une goutte de leurs  contenus.

Elle installe son père affublé de son costume de tulle, sur le bouc, de façon que monté sur sa monture, ses pieds sont sur le sol et qu'il marche sur ses propres jambes. Dans sa main elle pose un oignon coupé en deux,  et lui recommande de penser à des choses drôles qui le fassent rire par leur bouffonnerie. Derrière lui, les trois hommes par elle choisis sont alignés, les terrines calées sur leurs têtes à l'aide de coussinet.  Elle suit du regard ce curieux cortège, et rassurée, entre chez elle, mettre de l'ordre dans la maison, ce carnaval ayant provoqué mis une confusion, dans le logis.

Bouna Meir choisit se moment pour boire un verre d'eau fraiche… Les enfants sont en haleine, de même que les plus âgés. Pépé prend en main le berad et se met en devoir de verser le thé dans les petits verres. Il lève haut la main, un long filet descend de la théière, produisant des bulles dans les verres. Pour terminer il descend le berad bien bas et arrête la coulée de la fusion. Il goute, claque la langue, il est  satisfait et tend le thé à l'auditoire… pressé d'écouter la suite.   

Cependant le souverain est en attente, guettant l'arrivée du vieil homme,   curieux de voir le produit de ses demandes. La mascarade le fait pouffer et il tombe sur son arrière train à force de rire. Puis il déguste la viande, la trouve succulente, pose des questions sur le mode de cuisson, questionne les trois hommes sur la façon dont ils ont été embauchés. Il trouve marrant l'examen qu'ils ont passé, ensuite il s'adresse au vieillard:

—  C'est la Friponne de Sept Ans qui a tout inventée ?

—  Oui, Seigneur.

—  C'est elle qui a cuisiné cette viande ?

—  Oui, Seigneur.

—  Qui a cousu ton habit?

—  Elle, Seigneur.

—  Fais lui savoir que je désire l'épouser. Je serais heureux, si elle accepte.

La jeune fille agrée à la demande, mais à condition qu'on rédige un contrat.

— Qu'on écrive, dit le Sultan, que si elle se mêle dans des affaires de gouvernement, elle sera rejetée. (Le Sultan sait que sa condition est irréalisable. Quand  une condition ne peut être réalisée on dit : condition du célibataire a la veuve, « redeviens jeune fille, je t'épouserai : Kouni Sbya, ou nakhdek ».)   

—  Qu'on écrive, dit La friponne de Sept Ans, que si je suis répudiée, j'ai le droit de prendre de ce palais, ce à quoi je tiens le plus.

Deux jours plus tard, le souverain lui envoie deux femmes avec des pièces de soieries, afin de préparer son trousseau. Les matonnes prélèvent des corbeilles, deux tissus leur plaisant spécifiquement, l'un d'un bleu turquoise et l'autre de couleur bleu ciel, pour leurs besoins particuliers.

Arrivées devant la petite maison, elles frappent à la porte. La jeune fille répond :

— Monte sur le maçon, lève le forgeron, pousse le menuisier. Ma sagesse est sur mes genoux, je ne  peux pas courir.

Les deux femmes étonnées, tapent de nouveau sur la porte. Elles reçoivent la même réponse. Consternées, elles retournent au palais, et répètent au Sultan les paroles incohérentes à leur avis, entendues à la maisonnette. Le Sultan explique:

— Le maçon est la marche du seuil, le forgeron est le loquet, le menuisier est la porte, la sagesse est sa chevelure. Elle vous a dit, de monter sur la marche, de lever le loquet, de pousser la porte et d'entrer, elle est en train de se coiffer, elle ne peut pas  se lever et ouvrir.

Les deux matrones retournent sur leurs pas, frappent à la porte, reçoivent la même déclaration, lèvent le loquet et entrent. Elles sont accueillies avec politesse et beaucoup d'égards, par la jeune fille qui vient de finir de tresser ses longs cheveux. Elle leur offre à boire, leur sert des petits gâteaux, et les charge, après avoir fait son choix, d'un message pour le Sultan :

A la mer, manquent deux voiles,

Au ciel deux étoiles,

Mais pour l'amour d'Allah

Ne nuis à aucune des deux.

 

Le Sultan est ainsi averti qu'il manque deux mesures à deux pièces de soieries, sermonne les deux fautives confuses, mais elles ne seront pas punies grâce à la gentillesse de la fiancée.

Le mariage a lieu et La Friponne de Sept Ans quitte bientôt la maisonnette pour le palais royal. Or le désœuvrement lui pèse et commençant à s'ennuyer, elle assiste derrière sa fenêtre, au spectacle de la rue. Ainsi elle remarque un jour, un groupement autour d'un paysan, très énervé. Elle fait appeler l'homme tourmenté  et lui demande la raison de sa colère.

— Ecoutez princesse ! Ma jument était pleine, et l'ânesse du voisin aussi. Elles devaient mettre bas, la même nuit. Alors, voila qu'à l'aube je trouve un ânon près de ma jument, tandis que près de l'ânesse du voisin je vois un beau poulain.

— Ton voisin aurait-il fait l'échange, la nuit ?

— Je pense la même chose que vous, j'ai fait appel à la justice du Sultan, mais voyez-vous, faute  de témoin, le Souverain a décidé que chacun garde ce qu'il a trouvé à coté de sa bête.

— Je comprends ton indignation. Veux tu faire ce que je vais t'ordonner ?

— Bien sur  ! Mot à mot.

— Tu iras chez le Sultan et tu lui diras que tu possèdes un pré, au bord de la mer. Tu  réclameras justice en disant  que la nuit les poissons abordent et mangent de ton herbe. Haroun el Rachid fera la remarque, qu'on n'a jamais vu des poissons sortir de l'eau pour manger de l'herbe. A cela tu répondras : Et Sa Majesté, a-t-elle vu une ânesse donner la vie à un poulain ?

Le paysan obéit et il arrive à toute allure dans la salle du tribunal en s'écriant :

— Seigneur! Ô Seigneur !

— Que se passe-t-il encore ?

—  Les poissons sortent de l'eau Seigneur et mangent l'herbe de mon pré…

— Idiot ! Triple idiot ! A-t-on déjà vu des poissons sortir de l'eau et manger de l'herbe. Je vais bientôt te nommer bouffon de la cour !

— Ô Seigneur, pardon de faire la remarque : ma jument peut-elle engendrer un ânon?

Le Sultan, homme juste et loyal, révise son jugement, à la grande joie du paysan qui reprend possession de son poulain. Mais le Souverain ayant de l'esprit reconnut là, une intervention de La Friponne De Sept Ans.

Il appelle sa nouvelle épouse et lui ordonne de retourner chez son père, pour s'être  mêlée dans les affaires du Sultan. 

— C'est exact ! Je me suis mêlée d'un jugement qui n'était pas mon affaire. Mais  en tant que femme du Seigneur, je demande à ne pas être renvoyée en plein jour. Que Sa Majesté attende la nuit, et je me plierais à sa volonté.

Le Sultan accepte sa requête. Le soir il dîne seul, morose et sans entrain. Il est fâché d'avoir eut à réviser un jugement et de perdre sa femme. Or, cette nuit c'est sa femme qui doit lui servir une infusion. Elle y ajoute quelques gouttes de narcotique, et bientôt le Sultan tombe dans un profond sommeil. La Friponne De Sept Ans, le fait transporter dans la maisonnette de son père, couché sur son divan.

Le matin en se réveillant, il s'étonne de se trouver dans une chambre qui n'est pas la sienne, une pièce bien arrangée mais inconnue.

— Où sont mes serviteurs ? Où suis-je ?

— Peu importe Seigneur, ne suis-je pas là à votre service ?

— Je t'ai ordonné de retourner chez ton père !

— Eh bien. J'y suis chez mon père. Et vous aussi. Pour m'en tenir à notre accord, j'ai emporté ce que j'ai de plus cher : toi mon chéri.

—  Friponne de Sept Ans, aucune femme n'a compté avant toi, aucune ne le sera après toi. Viens, nous retournons au palais, mais ne te mêles plus de mes affaires.

— Et toi, petit chou, essaies de juger avec équité.     

Bouna Meïr termine son récit en disant : fa-fa-fa fouat el khrafa : fa-fa-fa l'histoire est terminée. A demain mes petits, passez une bonne nuit... 

— Bonne nuit pépé... souhaitent les enfants en choeur.  

                 

                 Le titre original de ce conte est : Maksoufa bent Sheba'a Shnin.  

La suite de la nouvelle Bouna Meïr bientôt...

Notes :

Bouna Meïr : Notre père Meïr

Berad : Théière

Canoun : fourneau en argile

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