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7 septembre 2009 1 07 /09 /septembre /2009 16:05
Réflexions sur le Judenrat de Tunis, pendant l'Occupation nazie

Par Dr. Reuven (Roger) Cohen


Soixante cinq ans se sont écoulés depuis la première édition du livre de Robert Borgel Etoile jaune et croix gammée, édité à Tunis, en Janvier 1944.
Il peut faire donc figure de document d’archives. Il a été réédité dans la Collection Témoignages de la Shoa, aux Editions Le Manuscrit en 2007. Serge Klasferld siège comme Président du Comité de lecture de la collection.


C’est dire qu’il a fallu près de cinquante ans avant que la Fondation pour la Mémoire de la Shoa décide d’évoquer, de première main, les affres que les nazis ont fait subir aux juifs de Tunisie pendant l’occupation de ce pays par leurs troupes. C’est dire aussi l’importance nouvelle que les historiens de la Shoa attachent à cette période de six mois pendant laquelle les Juifs de Tunisie ont souffert directement de l’occupation nazie, période que cette génération tend à taire, à occulter ou à minimiser, mais que l’histoire se refuse à effacer.

Il va de soit, et on ne saurait le répéter assez, que les responsables directs de tous ces maux dont ont souffert les Juifs de Tunisie pendant l’occupation nazie, furent ces individus gagnés au démoniaque : les officiers et les soldats nazis. Ils furent animés d’un zèle mauvais et mus par une politique criminelle qui avait fait du Juif le bouc émissaire qu’il fallait traiter comme un danger mortel pour la race aryenne et la civilisation occidentale. Un troupeau de bêtes pernicieuses à exploiter comme des sous esclaves et à faire disparaître par la faim, la vermine, les gaz ou les armes.

 



Cependant, je ne partage pas le sentiment de Claude Nataf, qui a préfacé et annoté la présente édition du livre de Robert Borgel, que ce silence, après ces « Six mois sous la botte » qu’a évoqués Paul Guez dans son livre édité de suite après la libération de la Tunisie du joug nazi, en juin 1943, est dû au fait que « comparés aux souffrances subies par les Communautés juives d’Europe, celles de la Communauté juive de Tunisie sont apparues insignifiantes, et les Juifs originaires de Tunisie eux-mêmes ont jugé que la pudeur leur commandait de ravaler leur douleur au rang des mauvais souvenirs qu’on n’évoque pas ».
Je ne partage pas son sentiment car un viol est un viol.


Et les Juifs de Tunisie ont souffert des sévices qui ont compris le travail forcé dans les camps, les réquisitions, les amendes collectives, les assassinats, les viols et les déportations, comme d’ailleurs le reconnaît Claude Nataf lui-même.
Non, je crois plutôt que la raison est autre. Pendant cette période de souffrances, la colère des Juifs contre la direction de la Communauté, particulièrement à Tunis, était telle que de suite après le départ des Nazis, personne n’était intéressé à recueillir leurs témoignages, témoignages qui auraient aiguisé les dissensions et libéré les manifestations de haine, comme cela se fit avec les rescapés des camps en Europe. Comme on s’en souvient, ceux qui retournèrent de « l’indicible » critiquèrent amèrement la conduite des Judenrats des différents ghettos, jusqu’à les accuser de collaboration avec le bourreau nazi. Il semble que Robert Borgel ait écrit son livre pour éviter que cette critique virulente que les Juifs de Tunis ont portée contre la Direction de la Communauté pendant et après l’occupation, ne prenne des dimensions incontrôlables. Son père en avait été le chef.


Dans son livre, il insiste sur les sévices dont a souffert, en tant que responsable de la communauté, ce « vieillard de 70 ans » pendant cette période. Tout lecteur attentif ressentira un certain malaise face au ton pathétique qu’utilise Robert Borgel afin de décharger son père de la responsabilité de ces listes infâmes établies par la communauté. Ces listes désignaient ceux qui devaient se présenter aux Bureaux de la Communauté pour être enrôlés dans les Camps de Travail.
Le nombre des « enrôlés » dans ces camps était imposé par la Kommandantur. Mais leurs noms l’étaient par les chefs de la Communauté. Ce sont ces listes de noms qui ont provoqué parmi les membres de la communauté une amertume profonde qui se transforma rapidement en colère puis en accusations.


Paul Ghez et son équipe les avait établies. Mais sous la présidence de Moïse Borgel. Ces listes avaient soulevé alors une lourde polémique et avaient agité profondément les membres de la communauté quant à la loyauté de ses dirigeants.

Cette polémique reposait sur le fait que les fils et les proches des dirigeants de la communauté avaient été assignés à un travail « d’auxiliaires » dans les bureaux de la communauté, ou tout simplement libérés pour raison de santé. Tandis que les autres, incompétents ou pas, avaient été envoyés dans ces Camps, qui n’avaient de camp que le nom et qui le plus souvent consistaient en un espace en plein air entouré de barbelés. On était alors en Hiver, période des pluies diluviennes dans le nord de la Tunisie où les nazis avaient installés ces Camps de Travail.

 



Michel Abitbol dans son livre « Le Passé d’une discorde Juifs et Arabes depuis le VIIe siècle (Paris 1999) », souligne les sentiments de « haine des familles des travailleurs mobilisés à l’encontre de Paul Ghez […] De graves soupçons de « favoritisme » pèsent dès le départ sur l’action du Comité (il s’agit du Comité d’administration de la Communauté et son remplacement par un Judenrat de neuf membres, ainsi que le souligne l’auteur) qui aurait fait porter tout le poids de la mobilisation sur les épaules des classes les plus démunies de la population juive : une division de classe très nette sépare en effet les « recruteurs » – notables et intellectuels appartenant aux milieux aisés peuplant les différents services créés par le Comité de la main-d’œuvre – des « recrutés », provenant dans leur écrasante majorité des couches populaires du ghetto. » (p.394). Mais ce qui était plus grave encore, ce fut la création par Paul Ghez d’une « unité de rafleurs dont la tâche est de débusquer les planqués et les évadés des camps. Cette unité aux fonctions particulièrement difficiles suscite de violents remous au sein de la communauté » (ibidem).


C’est cette polémique qu’il m’a semblé important de retracer, en m’appuyant sur le livre de Borgel et sur d’autres ouvrages. Je regrette de ne pouvoir recourir pour l’instant aux archives existantes, et aux témoignages que les metteurs en scène du documentaire filmé « Matter of Time », où j’ai rempli le rôle de conseiller historique, n’ont pas jugé bon d’intégrer à leur film, par crainte sans doute d’éveiller cette polémique occultée.
Or, en histoire, ce sont les polémiques rejetées dans le silence, qui, une fois replacées au grand jour font avancer la connaissance de la réalité passée.

Robert Borgel, torturé dans son intégrité, relate néanmoins en quelques lignes la brutalité morale de cette polémique : « De toutes les servitudes de l’occupation, le travail forcé, et son complément le recrutement des travailleurs, par les Juifs eux-mêmes, est sans conteste la plus pénible, la plus odieuse. »


Cependant, il me semble que dans ces conditions de servitude, il aurait été plus moral que les chefs de la Communauté fasse régner une certaine égalité dans le recrutement des travailleurs forcés, sans autre discrimination que leur état de santé et les compétences qui les rendaient réellement indispensables à la bonne marche de la Communauté sous le joug nazi.


Malheureusement, nous devons reconnaître que, selon le cours habituel des choses, les fils et les proches des notables n’ont pas été envoyés dans les camps.

C’est ce qui a décidé l’écrivain Albert Memmi à renoncer, par sentiment moral, à sa dispense pour état de santé et de quitter la place dont on l’avait gratifié, de droit, dans les bureaux de la communauté. Il la quitta pour s’enrôler dans les Camps : « Comment puis-je y rester alors que tous les jeunes Juifs sont battus, humiliés, assassinés dans les camps ! A la grande stupeur des directeurs de notre bureau, et à l’étonnement de mes camarades qui se moquent de moi et me portent tout à la fois du respect, je demande que l’on me joigne aux travailleurs. Je ne recherche même pas une once de fierté par cette décision, et il est fort possible que je me conduise comme un imbécile. [… ] Puisque ma chance m’a doté d’un certain niveau de culture, j’irai dans le camp aider les autres.  »

 



Robert Borgel, dans son livre, ne parle que d’une manière vague des « imperfections » du service de recrutement qu’avait mis en place Paul Ghez. Mais il corrige de suite l’impression que pourrait créer dans l’esprit du lecteur cette remarque en soulignant que « tel quel, avec ses imperfections mêmes, ce rôle ingrat devait être assumé. Certains seraient tentés de puiser, dans des griefs particuliers, un ressentiment à l’encontre du service; d’autres, s’écartant de la réalité, oublient de reconnaître l’état de nécessité » . Argument fumeux.
Albert Memmi, dans son livre ‘La statue de Sel’, est plus précis que Borgel et nous rappelle qu’un des notables insista sur le fait que les chefs de la Communauté avaient décidé sciemment de cette discrimination : « J’ai voulu sauver l’élite de la communauté, avait expliqué sans rire un des notables » écrit Memmi .


Il est bien entendu que ce rôle ingrat, imposé aux Chefs de la Communauté par les nazis, devait être exécuté afin d’éviter le chaos qu’auraient créé les représailles nazies s’il n’avait pas été accompli.

 



Mais ce que nous soutenons, c’est que justement dans cet état de choses et afin d’éviter les haines au sein de la communauté dans ces moments difficiles, les notables auraient dû aiguiser plus en encore leur sens moral et éviter les inégalités basées sur les hiérarchies sociales. Le renforcement de la solidarité communautaire était un élément vital pour celle-ci afin de survivre décemment aux affres nazies. Au moment où les agents du Protectorat français, sous l’ordre de Vichy, avaient retiré leur responsabilité sur les agissements nazis contre les Juifs, et où certains courants au sein de la société tunisienne poussaient le petit peuple à collaborer avec les nazis, les responsables de la Communauté auraient dû exprimer plus encore, et au grand jour, leur sens moral et oublier leurs privilèges de notables.


Or, ce manquement impardonnable a été tu.
Le mettre à jour, après 67 ans, me semble impératif, afin que notre « mémoire » soit plus proche de la réalité passée et que les musées Historiques qui nous la relatent ne demeurent vaines entreprises.


N’oublions pas que les dangers encourus par les « enrôlés » étaient mortels,
qu’ils étaient soumis chaque jour à des bombardements. Paul Sébag les évoque dans son livre « Histoire des Juifs de Tunisie Des origines à nos jours, Paris, 1991. « Ce sont surtout les bombardements incessants auxquels ils étaient exposés qui faisaient de leur vie un enfer et amenèrent nombre d’entre eux à s’évader . » Et Robert Borgel souligne, à la page 333 de son livre : « Bombardements, des travailleurs tombent. C’est à chaque fois la plaie qui s’ouvre, saigne devant la douleur, d’autant plus émouvante qu’elle est parfois muette et contractée, d’une pauvre mère à qui on rapporte, atrocement mutilés, les restes de son fils ».

 

 


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6 septembre 2009 7 06 /09 /septembre /2009 09:15
Le viol est-il permis ?

Voici des extraits d'une interview de l’avocate égyptienne Nagla Al-Imam diffusée sur Al-Arabiya TV le 31 octobre 2008.

La traduction est plus bas.

Une femme, avocate de surcroît, appelle au viol. De plus, elle n’est pas palestinienne, mais égyptienne. Elle dit pourtant que les Israéliens violent «nos» droits. Cela confirme que de nombreux musulmans, y compris en Occident, s’identifient d'abord et avant tout comme membres de la oumma. La Palestine est autant à elle qu’au Hamas.

De plus, elle ne demande pas aux palestiniens de violer les Israéliennes, mais aux « Arabes ». Tout Arabe est donc justifié de se faire justice en s’en prenant aux infidèles.

L’éthique de cette avocate maléfique, par ailleurs suffisamment moderne pour ne pas porter le voile, laisse songeur. Et nous amène à espérer que la reconnaissance des diplômes étrangers des immigrants par le Barreau du Québec est assortie d’une formation obligatoire et approfondie sur l’éthique professionnelle.

***********

Source: MEMRI

Interviewer: L’avocate égyptienne Nagla Al-Imam a proposé que les Arabes devraient harceler sexuellement les jeunes filles israéliennes où qu'elles soient, et en utilisant toute méthode possible, comme une nouvelle forme de résistance contre Israël.

[...]

Interviewer: Nous avons avec nous l'avocate Nagla Al-Imam du Caire. Bienvenue. Quel est le but de votre proposition?

Nagla Al-Imam: Il s'agit d'une forme de résistance. À mon avis, elles sont des cibles légitimes pour tous les Arabes, et il n'y a rien de mal à ...

Interviewer: Sur quelles bases?

Nagla Al-Imam: Tout d'abord, ils violent nos droits, et ils «violent» notre terre. Peu de choses sont aussi graves que le viol d’une terre. Pour moi, il s'agit d'une nouvelle forme de résistance.

Interviewer: En tant que juriste, ne pensez-vous pas que cela pourrait exposer les jeunes Arabes à des sanctions pour violation des lois contre le harcèlement sexuel?

Nagla Al-Imam: La plupart des pays arabes ... À l'exception de trois ou quatre pays arabes, qui, je crois, ne permettent pas aux Israéliennes d’entrer de toute façon, la plupart des pays arabes n'ont pas de lois sur le harcèlement sexuel. Par conséquent, si [les femmes arabes] sont des cibles légitimes pour les hommes arabes, il n'y a rien de mal à ce que les Israéliennes le soient également.

Interviewer: Est-ce que cela inclut le viol?

Nagla Al-Imam: Non. Le harcèlement sexuel ... À mon avis, les [Israéliennes] n'ont pas le droit de répondre. Les combattants de la résistance ne feraient pas une telle chose, parce que leurs valeurs morales sont beaucoup plus nobles que cela. Toutefois, si une telle chose devait se produire, les [Israéliennes] n’ont pas le droit de faire des demandes, parce que cela nous mettrait sur un pied d'égalité - quittez le pays afin qu'on ne vous viole pas. Ces deux choses sont équivalentes.

[...]

Je ne veux pas que les jeunes hommes arabes soient interrogés. Je veux que ces jeunes filles sionistes de citoyenneté israélienne soient expulsées de nos pays arabes. C'est une forme de résistance, et une façon de rejeter leur présence.



Rapport de
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5 septembre 2009 6 05 /09 /septembre /2009 21:01

Chanté par Herbert Pagani



Allez ! Chérie ! sors tous les verres
Le vieux Chianti, les boites de bière
La grande soupière et le salami
On verra pas passer la nuit
Ce soir on fête l'anniversaire
De Marie-France et de Jean-Pierre
Celà fait trois ans qu'ils sont mariés
Chérie, passe-moi ton tablier

Y aura Françoise et puis Monette
Y a même des fleurs et un gâteau
Albert apporte les chandelles
Y aura Philippe ? la sortie de l'opéra
Qui viendra nous faire des photos

Les voilà? ! les voilà? ! C'est vous ! Quelle merveille !
Par ici les manteaux, par là Les bouteilles
Les amis, des amis, sont tous des amis
Plus on est de fous, ah ! Ah ! plus on rit
Un pique nique en hiver sur une moquette
C'est la faim, c'est la joie, la bonne franquette
Et ça fume et ça boit, ça chante et ça rit
Je peux vivre sans pain mais pas sans amis !

Y a du mousseux qui coule ? flots
ça tangue comme sur un bateau
Dans l'atmosphère vaguement cosaque
Philippe recharge son Kodak
Chérie, descends chez les voisins
Va leur offrir un verre de vin
S'ils n'ont pas peur de la java
Dis-leur qu'ils montent en pyjama

Bravo ! quel arbre de Noël
Y a des lumières plein le gâteau
Jean Pierre souffle les chandelles
Maintenant Philippe laisse tomber la caméra
Chante nous les Noces de Figaro
Les voilà? ! Les voilà? ! C'est vous ! Quelle merveille !
Par ici les manteaux, par là les bouteilles
Les voisins sont montés en chemise de nuit
On les applaudit, ce sont des amis
Un pique nique en hiver sur une moquette
C'est la faim, c'est la joie, la bonne franquette
Et çà fume et çà boit, ça chante et çàa rit
Je peux vivre sans pain mais pas sans amis...

Il est trois heures après minuit
Salut Jacquot, salue Julie
Bises ? Toni, bises ? Germaine
Allez Gilbert ? la prochaine
Au revoir, au revoir, c'était vraiment chouette
De vous avoir tous ici ? La bonne franquette
Dites au fait, vendredi prochain çà vous dit ?
Je peux vivre sans pain mais pas sans amis ...
la la la la la la la la la........

 



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Published by Camus - dans chansons
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4 septembre 2009 5 04 /09 /septembre /2009 15:43

Dit par Herbert Pagani



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4 septembre 2009 5 04 /09 /septembre /2009 11:47

Le retour de Bourguiba à Tunis 3ème partie


Par Reuven (Roger) Cohen


Safiya revient à Bourguiba. "Ce qui le distingue, plus que ses actes, ce sont ses analyses aux termes entendus de tous. Ce sont elles qui ont fait de lui le Leader, le Combattant Suprême, celui qui a détrôné le Vieux Destour. Et dans ses contacts avec les Français, c’est sa logique, son discours exact, son intelligence et sa modération, tous ces éléments qui forment un système bien clair et qui les a vaincus. C’est un système auquel il est impossible de s’opposer autrement que par la violence. En ce sens on peut dire qu’il a bien su intégrer à son discours les valeurs que prônait la République Française".

"Tout de même, les fellagas y ont joué, eux aussi, un rôle important, ajoute Ben Achour. On ne peut pas dire qu’il ne s’est pas servi de leurs actions armées, de leur violence ! Tu entendrais mon frère, le Yousséfiste, il pense que les résultats des ’Accords’ sont un véritable fiasco, parce que Bourguiba n’a pas poussé la lutte armée plus loin encore ! Il pense qu’il faudrait rejeter ces accords, qui ne nous donnent rien, et continuer la lutte armée jusqu’à ce que tout le peuple se soulève !


C’est vrai, que dans une certaine mesure, les faits plaident pour eux. L’année 1954 aurait-elle été diplomatiquement décisive sans l’action soutenue des fellaghas ? Souvenons nous du mois de septembre ! De l’avion de l’armée descendu par eux, et de la fierté du peuple ce jour là, de sa gratitude à l’égard ses Combattants Tunisiens Armés. Souvenons nous de la pression que ceux-ci ont exercé sur la population pour qu’elle s’unît autour du Parti, et des réactions exacerbés de "La Main Rouge". Du délégué du Gouvernement envoyé à Sbiba pour leur demander de déposer les armes, retrouvé exécuté avec ce mot épinglé, disant : "Ceci sera le châtiment des traîtres qui essayent de contacter les patriotes". Cette exécution n’a-t-elle pas signifié clairement au Bey et aux Autorités françaises, que seuls les délégués du Néo Destour sont les représentants du peuple, et que Bourguiba est leur Leader incontesté ? Ce ne sont donc pas seulement ses discours qui ont fait céder les Français. Le grand nombre d’actions armées, qu’ont menées les Combattants Armés du peuple tunisien, y sont pour quelque chose."


"Qu’en penses-tu, me demande Safiya, étonnée de mon silence ?" Je pense que Ben Achour a bien de la chance d’être l’amoureux de Safiya. Je pense que dans quelques années ils rempliront, les deux, de hautes fonctions dans la Tunisie Nouvelle, et je serai heureux en pensant à eux, de me souvenir que nous étions, tous les trois, de bons amis.

 



"A quoi rêves-tu, me secoue Ben Achour ?" Je me reprends et répond "Mais à ce que tu disais" ! "Et alors ?" Je laisse échapper "Je pense que tout est dans la mesure !" Ils éclatent de rire et me disent que je fuis le problème à la manière des sophistes, tant haïs de Socrate, et tant adulés par Aristote. Je fais un geste de la main et me retire.

Pour rejoindre la maison je passe par les souks où traîne la foule des promeneurs "striée par les lames des rayons du soleil", me dis-je, en essayant de me remémorer ce qu’en avait écrit Guy de Maupassant. C’est un des textes que j’avais appris par cœur pour l’oral du Bac. "Dans la ville arabe, écrit Maupassant, la partie la plus intéressante est le quartier des souks, longues rues voûtées ou torturées de planches, à travers lesquelles le soleil glisse des lames de feu, qui semblent couper au passage les promeneurs et les marchands".


Je remarque que les souks, aujourd’hui, sont plus animés que d’habitude et plus souriants. Les gens se saluent et se congratulent pour le Retour de Bourguiba et souhaitent à la Tunisie prospérité sous sa direction. Je m’achète pour déjeuner un beignet au miel, qui coûte trois francs et cinq centimes, dans une petite échoppe à gâteaux tunisiens, et le mange debout en remerciant le patron qui ne m’a pris que trois francs "Et les cinq centimes sont sur mon compte, pour célébrer son Retour me dit-il en Arabe !" Que deviendront ces souks, me dis-je, lorsque l’économie capitaliste, qui ne manquera pas de remplacer l’économie coloniale, chassera les petits artisans de leurs échoppes ? Ceux-ci deviendront de petits ouvriers malheureux dans de grandes fabriques déshumanisées ! Que deviendront ces promeneurs, et qui se souviendra encore de la belle description des souks de Guy de Maupassant ? La Tunisie va bientôt basculer dans le 20ème siècle avec 50 ans de retard, me dis-je, en embrassant ma mère.


"Notre voisine Myriam m’a raconté, me dit ma mère, le visage défait par l’inquiétude, qu’ils se préparent à quitter la Tunisie pour la France. Son mari a ajouté que la guerre civile entre la faction de Bourguiba et celle de Ben Youssef va éclater, et qu’elle sera fomentée par les colons Français qui ne sont pas prêts à abandonner la partie ! Il faut persuader ton père de se réveiller de sa nonchalance et à préparer lui aussi notre départ." Je m’emploie à la tranquilliser et appuie mes dires sur les manifestations de soutien de la veille à Bourguiba, "qui prouvent qu’il a la situation en main et que le peuple dans sa majorité est avec lui". "Dans sa majorité, peut-être, me répond ma mère, mais tu sais bien que la minorité utilise la violence pour arriver à ses fins. Et c’est nous qui allons en faire les frais ! D’ailleurs ton frère est d’accord avec moi ! Tu sais bien que les fellaghas ne déposeront jamais les armes !"

 



Elle dit qu’elle ne comprend pas mon insouciance. Elle ne manque pas de la mettre, comme de bien entendu, sur le compte de mon amitié avec Ben Achour. "Je le trouve d’ailleurs gentil et poli, me dit-elle, mais lui, il n’a pas à s’inquiéter".

Elle dépose sur la table un plat et ma serviette. "J’ai déjà déjeuné, lui fais-je remarquer". Elle ignore mon refus et me sert. "Tu as maigri, me dit-elle, ces histoires te bouffent la santé et tu manges n’importe quoi ! Tu sors tôt de la maison, tu rentres tard, tu goûtes à peine à ma cuisine." "Mais Maman, j’ai 19 ans !" "Et alors me répond-elle sans sourciller, qu’est-ce que ça change ?" Je renonce. La mère juive tunisienne !


Je la félicite pour son ragoût, éponge, sous son regard satisfait et vainqueur, la sauce, de ce bon pain qu’elle pétrit elle-même, et lui dis que je fais un saut à l’institut pour étudier avec des camarades. "Bon, appelons ça étudier, me répond-elle, ne rentre pas trop tard !" La mère juive tunisienne ne lâche jamais prise !

J’enfourche mon scooter et file au café de l’Institut. Les visages dans la ville européenne sont tendus. Par petits groupes, les gens parlent en hochant la tête, dépités. Pas d’éclats de rire, pas de gestuelle et de voix haute, selon l’usage des Tunisiens, de quelle communauté qu’ils soient.


Je m’assois près de Moreau, qui me dit d’un ton docte : "Cela va barder, préparons nous au pire". Je rafle les journaux qu’il a amassés sur la table, commande un café, et commence à les éplucher. En effet, les journaux sont alarmants. Celui des colons appelle au rejet complet des "Accords" et voit dans "L’Autonomie Interne" le début de l’Indépendance et la fin des colons. Les disciples de Colonna sortent les dents.


 

 



Ben Youssef et le syndicaliste Ben Salah voient dans ces mêmes Accords une défaite complète. Certains Yousséfistes parlent même de trahison. Les militants du Vieux Destour, pour appuyer leur thèse que "Le Néo Destour c’est la dictature et Bourguiba en est le chef", rappellent l’évènement tragique du 15 mai dernier, lorsque des membres du Néo Destour ont fait irruption dans une réunion privée qu’ils avaient organisée, et ont causé la mort d’un des leurs et plusieurs blessés. Dans la même veine, Tahar Ben Ammar, le ministre du Bey, déclare, à qui veut bien l’entendre, que le futur régime de la Tunisie sera un régime de Monarchie Constitutionnelle, et embrouille tout. Le reporter se demande comment le pauvre peuple tunisien se retrouve dans tout ce brouillamini.


On rappelle que le 28 février dernier, dans le sud tunisien, où il distribuait de l’orge aux paysans, le même Ben Ammar avait insisté sur le fait que "Les Tunisiens doivent défendre les intérêts Français plus que les intérêts Tunisiens. Je dis Vive la Tunisie et aussi vive la France ! Grâce à son aide nous devons surmonter cette crise économique. La politique ne fait pas vivre". Je dis à Moreau que dans cette grande confusion, la seule chose sûre et claire est que le Retour de Bourguiba a provoqué une nouvelle donne et qu’une nouvelle dynamique s’est enclenchée. En histoire on le qualifierait "d’évènement révolutionnaire", ce genre d’évènement qui change du tout au tout le cours des choses. "Peut-être répond Moreau, après un long moment de réflexion, mais il faudra casser beaucoup d’œufs !"


Le Pont s’assoit à notre table et nous dit en souriant "Ce Retour, c’est la fin des velléités de la Tunisie à l’Indépendance. Ils vont se déchirer entre eux !" Le Pont se nomme en fait Joinville, mais nous le surnommons Le Pont, à cause du jeu de mots avec Joinville le Pont. Je lui réponds que ce n’est pas souhaitable car tout le monde en pâtira, les Européens en tête.


"Oh, toi, de toute façon, tu as toujours été pour eux, me lance Le Pont !" Je me lève, le bouscule et exige qu’il retire ce qu’il vient de dire. Il lève sa garde comme à la boxe. Le patron du café nous rappelle au calme, et Moreau qui est un véritable colosse, mais au cœur d’or, se lève, l’engueule et lui ordonne de se rasseoir. "Tu es con ou quoi, lui dit-il. Tu nous emmerdes avec tes manières, genre Capitaine Fracasse ! Sfez a raison ! Tu t’imagines un peu ce qui se passerait si une guerre civile éclatait ! On serait tous dans la merde, toi, moi, Sfez et même Ben Achour, qui s’imagine qu’avec son Retour tout va rentrer dans l’ordre - alors que le désordre ne fait que commencer ! Alors, du calme et restons bons amis, et espérons que nos parents à nous tous, Ben Achour inclus, le demeurent aussi - sinon c’est la catastrophe !"


Un lourd silence s’installe. Nous faisons mine de nous intéresser aux journaux. Le Pont me tend alors la main et s’excuse. "C’est oublié, lui dis-je, et je lui souris". La conversation continue, mais je sens que cet esclandre est un signe avant coureur. Je saisis, comme dans un éclair, que tout est fichu, et que notre microcosme va éclater, comme va éclater la Tunisie d’avant le Retour.


Au bout d’une petite heure nous nous séparons. J’enfourche mon scooter et file chez Ben Achour qui m’a demandé de venir relire avec lui un article qu’il consacre au Retour, et qu’il s’apprête à transmettre à une Revue en langue française, financée par le Néo Destour et lue dans le Maghreb et en France. "Puisque le noyau du désaccord, à l’intérieur du Néo Destour, repose sur les "Accords", explique Ben Achour, j’ai pensé qu’il serait bon d’engager ma thèse (qui est celle de Bourguiba bien entendu) sur l’essence même de ces accords. J’ai voulu donc, dans mon papier, y éclairer deux ou trois points essentiels. Il me tend deux feuillets tapés à la machine." Je lis et lui propose comme titre "La réponse des modérés aux extrémistes de tous bords : le Retour de Bourguiba". "Tu sais comme moi qu’il ne s’agit pas uniquement d’une polémique au sein du Néo Destour, lui dis-je, mais d’une scission qui court tout le long de la Société franco-tunisienne, Européo-Tunisienne faudrait-il dire, en fait". Il est satisfait du titre.


"Mais qu’as-tu, me demande-t-il, tu es moins serein que ce matin. Il s’est passé quelque chose de grave ?" "La situation et grave, lui dis-je, et les articles des journaux, comme les congrès des partis, n’y feront rien ! Ce sont des actes décisifs qu’il faudrait, et je crains que "les extrémistes de tous bords" ne mettent le paquet de suite ! Pourquoi n’exige-t-on pas que les fellagas déposent les armes avant que la violence n’éclate ?" "Mais ce serait désarmer le peuple tunisien face à la violence de l’armée française, sans compter celle de "La Main Rouge", me répond-il. Ce serait lui faire perdre la face".


Je lui avoue qu’il a raison et que nous sommes enfermés dans le cercle vicieux "du danger de la violence imminente". "Il est indispensable, cependant, si l’on veut en sortir, lui dis-je, d’investir de suite un effort "monstre" afin d’améliorer la confiance entre les adversaires.


Le surlendemain du Retour, je parcours dans la Presse les différents articles des Conventions, signées la veille à Paris. Chaque article pris à part est acceptable, mais c’est dans le "Tout" que repose le problème qui agite les factions. C’est l’esprit même qui émane des Conventions qui sera, à mon avis, la cause des hostilités à venir. Le "Tout" est, comme dirait la diplomatie américaine, "unacceptable". C’est qu’on n’y a pas fait cas du problème de l’"Honneur". Les Tunisiens, dans leur lutte pour l’Indépendance n’ont pas cherché seulement à améliorer leurs conditions de vie. A l’encontre de ce que leur disait Tahar Ben Ammar, pour eux, "la politique" qu’ils soutenaient, dans leur lutte pour l’Indépendance, et la lutte armée, leur rendait leur honneur, leur donnait le goût de vivre et la force de supporter les privations et les exactions. Ce sentiment d’honneur retrouvé, était plus important encore que l’orge qu’il leur distribuait.


 

 

 


Le 2 février 1955, rapporte le Dr. Ben Salem, Bourguiba déclarait au journal Le Monde "Qu’il n’avait jamais eu l’impression d’avoir lutté contre la France, et que d’autre part la Tunisie et les Tunisiens ne peuvent pas se passer de la France et qu’il espérait une entente définitive et amicale avec la France". C’est l’esprit de ce genre de déclaration que lui reprochaient ses adversaires. Ils attendaient de lui qu’il déclarât au contraire que "la France en lutte contre le peuple Tunisien devra investir d’énormes efforts pour améliorer sa conception et son discours à l’égard des Combattants Armés du peuple tunisien, qui lui ont rendu son honneur". Il aurait du déclarer : "Cette paix entre les deux peuples ne sera sincère et viable que si elle est une "Paix des Braves"". Sinon, pourquoi aurait il pris lui-même le titre de "Combattant Suprême", plutôt que celui de "Leader Suprême" ou de "Père de la Nation", ou tout autre titre dans ce genre, qui a fait ses preuves ?


"Vois-tu, Safiya, je comprends mieux aujourd’hui en quoi le Retour de Bourguiba était révolutionnaire". Ben Achour et Safiya plissent leur regard et me sourient. Nous sommes assis dans de larges fauteuils en rotin dans le jardin de leur villa, dans le quartier cossu du Belvédère. Cela fera deux ans, demain, que la Tunisie est indépendante. Certains s’attendaient au pire. Mais cela s’est passé presque en douceur. La soubrette, "décorée" des festons de son petit tablier, dépose sur la table basse un plateau des petits verres de thé à la menthe et aux pignons et des pâtisseries tunisiennes. Safiya la remercie et me prie de continuer. "Bourguiba était le seul homme, qui, dans son génie politique, avait compris que les changements de régime peuvent s’accomplir sans violence, à l’aide du verbe et de la raison - et en "poussant" tout de même un peu.


Seule une "Révolutionévolutive"avait des chances de réussir ici, vu les conditions socio-économiques et la mentalité qui régnaient alors en Tunisie. Par sa stratégie des "étapes" dûment préparées, et intégrées lentement par le peuple dans son quotidien, Bourguiba a réussi à "modérer" son peuple, à le "modeler", dirais-je presque, à le préparer aux changements qui s’installaient, sans le brusquer, sans faux pas. Son Retour signifiait pour la majorité de ses concitoyens que le but serait atteint - mais pas à pas. En cela, ils avaient en lui une confiance inconditionnelle - surtout le petit peuple bien encadré par le parti. Car, à l’opposé du Vieux Destour, qui s’adressait surtout à l’aristocratie terrienne et qui comptait sur la tradition du "clientélisme", les militants du Néo Destour avaient adopté, de suite après le congrès de Ksar Hellal du 2 mars 1934, qui marque sa naissance, les méthodes d’encadrement pratiquées dans les partis révolutionnaires modernes : sections de quartier, journaux et affiches, tracts, contacts directs avec la population. Bourguiba avait compris que tant que la France serait encore là, il réussirait à maintenir un certain équilibre entre les couches sociales, sans heurts dangereux - et à mener à bien la volonté d’Indépendance du peuple tunisien. Il a évité les déchirements des changements rapides de régimes qui détruisent le tissu social, ces déchirements qui suivent l’indépendance des peuples colonisés. Du point de vue philosophique, Il était pour la vie qui se construit dans la paix, non pour la violence destructrice qui promet tout et ne donne rien".

Ben Achour m’approuve, mais Safiya est ailleurs, sereine. Je la fixe un long moment et lui dis : "Tu es plus resplendissante que jamais !"

 

Elle me sourit longuement, me remercie, puis ajoute avec bonheur : "J’attends un bébé".


Fin

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3 septembre 2009 4 03 /09 /septembre /2009 18:29

2ème pertie

Par Reuven (Roger) Cohen


En attendant, ceux d’en bas ont compris la signification de ce brouhaha et se mettent à scander "Ihya Bourguiba" ! Et nous voilà repartis de plus belle ! Le Ville d’Alger entre dans le chenal et se dirige vers le port de Tunis, escorté par les flottilles pavoisées. Il donne de la sirène. Les flottilles lui répondent et dix mille poitrines enflammées scandent le nom de Bourguiba. Sur le pont du bateau, des mains nous saluent. Nous ne discernons pas à qui elles appartiennent, mais la foule est sûre qu’elle Le reconnaît et son enthousiasme est à son comble. On nous raconte que des dizaines de femmes se sont évanouies sous l’émotion, persuadées qu’Il les avait fixées personnellement de son beau regard bleu.


"Nous aurions du l’attendre à Tunis, reconnaît Ben Achour. Safiya et toi aviez raison. " Le bateau s’éloigne. Nous essayons de traverser la foule pour nous diriger vers la gare du T.G.M, où j’ai laissé mon scooter qui nous a conduit à La Goulette. Nous avons quitté Tunis avant l’aube, tant Ben Achour était impatient. "Je veux être parmi les premiers à le saluer, avait il insisté, obstiné et refusant toute logique". "On le verra mieux lorsque le bateau accostera à Tunis, avons-nous essayé de le convaincre, Safiya et moi". Mais il refusait d’en démordre.


Pour le moment, Impossible de fendre la foule. Elle est agglutinée autour de la gare, dans l’espoir de rejoindre Tunis avant que le bateau n’atteigne le port de Tunis. Stoïque, je lui dis : "Nous lirons dans les journaux de demain le reportage de son arrivée au port". Il éclate "Tu te fiches de moi ou quoi ?"

"Depuis huit heures du matin, lisons nous, le lendemain de son arrivée, dans Le Monde du 2 juin 1955, dans un vacarme infernal fait de slogans scandés, des chants repris en chœur et de coups d’avertisseurs, des milliers, des dizaines de milliers de Tunisiens, à pied, à bicyclette, en scooter, dans des voitures de tout âge et de toutes dimensions, passants dans des camions brimbalants hérissés d’oriflammes, ont défilé entre de multiples haies de spectateurs enthousiastes... Une ovation monstre jaillit des quinze mille poitrines massés sur le port. Là-bas, au détour de la jetée, la silhouette blanche du navire vient d’apparaître".

 



"Tu vois lui dis-je taquin, si tu nous avait écouté, le reporter aurait écrit "une ovation monstre jaillit des quinze mille - et une (la tienne) - poitrines." Ben Achour ne relève pas la plaisanterie, mais Safiya éclate de rire, de ce rire contagieux qui nous secoue à notre tour. Nous sommes heureux d’être ensemble. Ils appartiennent les deux à cette aristocratie tunisienne bien assise sur ses biens. Nous nous sommes connus à l’Institut des hautes Etudes, qui remplit à Tunis le rôle d’Université, et qui est liée à l’Académie d’Alger. Safya est une des rares jeunes filles tunisiennes qui y étudie. Elle soutient sans condition Bourguiba qui a promis aux femmes un statut d’émancipation. Son père l’approuve. Il est un des piliers du parti. Ben Achour, en tant que militant dévoué corps et âme aux idées de Bourguiba, consacre la plupart de son temps à la cause du néo Destour. Il a ses entrées dans la famille de Safiya.


Ils savent ma grande sympathie pour Bourguiba et se désolent de mes aspirations sionistes. "Tu es Tunisien, me répète Safiya, Tunisien comme nous, Tunisien de confession israélite, certes, mais tout de même Tunisien ! Le fait que nous appartenions, nous, à la majorité tunisienne, qui est de confession musulmane, n’a aucune importance ! Qu’est-ce que ça change ? Dans la Tunisie Nouvelle que Bourguiba édifiera, les israélites trouveront leur place - mieux encore que sous le Protectorat.

 



Vous êtes des Tunisiens autochtones au même titre que nous ! L’histoire en dit long sur votre enracinement dans ce pays, depuis deux millénaires !" Je lui souris et lui répète qu’en histoire, c’est le nombre qui compte. Ben Achour, lui, me comprend. Il refuse mes thèses, mais il me comprend. Dans sa famille, il y a une brebis galeuse. Alors que tous ses membres soutiennent Bourguiba et le parti, son frère aîné est un Yousséfiste. "Par esprit de contradiction et pour prouver à mon père qu’il a ses idées à lui", laisse-t-il échapper. Il se reprend de suite car il est persuadé que ce sont les motifs idéologiques qui font agir les hommes. Pour lui la religion aussi est une idéologie. Aussi, il repousse du tout au tout "le psychologisme", comme explication en politique.

 



"A 9 heures 40, précédé d’une flottille de bateaux de pêche arborant le grand pavois, le Ville d’Alger fait son entrée dans le port, continue de lire à voix haute Ben Achour. Parmi ces embarcations, se trouve celle qui permit au leader destourien de fuir vers la Tripolitaine en 1945. Debout sur la passerelle, Habib Bourgiba salue la foule, entouré de trois ministres : MM. Mongi Slim, Djellouli et Masmoudi, ainsi que de M. Badra. A 10 heures le navire accoste. La foule entonne l’hymne destourien. Une forêt de mains se tend vers le ciel." "Et moi, je n’y étais pas, se désole de nouveau Ben Achour." "Comment expliqueras-tu cette absence à tes enfants, dans vingt ans, lui dis-je en pouffant de rire". Et de nouveau la bonne humeur nous envahit. "C’est tout, lui demande Safiya, c’est tout ce que Le Monde rapporte ?"

"Non, continue Ben Achour". "La première visite de Bourguiba est pour le Bey, à Carthage". "Je n’aime pas cela, réagit Safiya. Il aurait du de suite annoncer la couleur. La Tunisie se doit d’être une République. L’ancien Régime est révolu ! Pourquoi encore cet acte de soumission et d’allégeance ? Pourquoi se désister de ses nombreuses déclarations à la Presse en ce sens. "Il a raison, rétorque Ben Achour, c’est un bon politicien qui sait louvoyer en haute mer pour éviter la tempête ! Depuis Machiavel, nous savons bien que Morale et Politique sont antinomiques !" Non, réagit-elle, courroucée, pas chez Bourguiba !" "Allons, lui répond Ben Achour, n’oublie pas que ce sont les Français qui font encore chez nous le jour et la nuit ! " J’approuve et lui demande de continuer de lire. "Puis le cortège gagne Tunis en contournant la médina jusqu’à la place aux Moutons, poursuit le reporter de Le Monde. Bourguiba doit parcourir quatre kilomètres sur le cheval où l’ont hissé ses supporters".


"Encore ces symboles et ses rites d’un autre âge, s’écrie Safiya ! Ne comprends-tu pas que par là il apporte de l’eau au moulin de l’Ancien Régime, qui ne tourne plus depuis une décennie ! Pourquoi le remettre en marche ? Et puis le pauvre, quatre kilomètres sur un cheval, nous fait-elle remarquer, pour un homme qui ne pratique pas l’équitation, c’est de la cruauté ! Les imbéciles ! " J’approuve et lui demande de continuer à lire. "Dans la capitale, l’enthousiasme est indescriptible. Tout Tunis se trouve dehors, sur les trottoirs". "C’est tout, dit Ben Achour." "C’est pas mal, fais-je remarquer. C’est assez honnête, pour un journal français qui se trouve au cœur du nouveau consensus politique et qui modèle l’opinion publique."

Safiya et Ben Achour approuvent.


Ils m’aiment bien et apprécient mes analyses. "Tu sais lire entre les lignes, me répète souvent Safiya. C’est un don que j’aurai bien voulu posséder." Je réponds, invariable, "Ce n’est pas un don, c’est un apprentissage. C’est une pratique que l’on acquiert, comme le menuisier acquiert le maniement de son rabot. Le geste juste, le mouvement exact." "Encore Socrate, me sourit-elle." Nous étudions les trois la philosophie à l’Institut. Notre professeur, Camilléri, nous a enseigné la rigueur dans le discours, cette discipline qui soutient la logique de la pensée. "Le concept juste et bien entendu, répétait-il plus d’une fois pendant le cours".

 

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3 septembre 2009 4 03 /09 /septembre /2009 09:10

1ère partie

Par Reuven (Roger) Cohen


"Et si les Français nous jouaient, une fois encore, un de ces coups fourrés où ils sont passés maîtres" ? Je hausse les épaules et continue à fixer l’horizon à l’aide des jumelles made in France, que j’ai chipées pour l’occasion à mon frère. Il y tient comme à la prunelle de ses yeux, et je sens que j’aurai droit à des réactions peu amicales de sa part !

Nous nous sommes installés, Ben Achour et moi, sur une des terrasses des maisons qui bordent la jetée du port de La Goulette. La place nous a coûté 20 francs. Le propriétaire a déjà réuni un petit pécule. Mais il a les yeux plus grands que l’estomac et continue à faire des affaires, ouvre la porte de sa terrasse et introduit de nouveaux spectateurs, sans se soucier du danger que le poids représente. Je me dis que la terrasse va finir par s’écrouler sous les dizaines de spectateurs qui s’y pressent. Les plus proches me font promettre de leur permettre d’utiliser les jumelles lorsque la silhouette du Combattant Suprême "apparaîtra à l’horizon".


La rue est noire de monde qui scande "Ihya Bourguiba". De temps en temps, suivie de suite par la foule, une voix entonne un de ces hymnes qui enflamment les cœurs, comme le célèbre "Namoutou, Namoutou ihya el watan". Les slogans alternent avec les chants patriotiques, les applaudissements avec les hymnes du Néo Destour. Le principe directeur est que le bruit soit toujours présent. Sinon comment saurions nous que nous sommes joyeux, que nous baignons dans l’allégresse, que notre Messie arrive ?

 


 

Et puis, il y a aussi les plaisantins - sur notre terrasse aussi - ceux qui se mettent à hurler "Le voilà, je le vois", provoquant de dangereux mouvements de foules, et qui se font ensuite conspués au milieu des éclats de rire. Car même dans les instants graves, le Tunisien trouve un prétexte pour plaisanter et pour rire. Cela fait partie de la "convivialité bien entendue" de la Société Tunisienne. La renommée du Tunisien d’être un bon vivant (blâmé par Bourguiba qui lui reprochera, dans un de ses discours fleuves, de "creuser sa tombe avec ses dents") passe par ce goût de la plaisanterie et du rire. Ceux-ci ont pour résultat de dilater l’estomac qui demande alors sans concession à être bien plein. De ce point de vue là, le Tunisien n’a rien à envier au Marseillais, ni au Provençal, décrits par Pagnol. C’est vrai qu’ils ont une ascendance commune, puisqu’ils sont les dignes fils des Phéniciens.


La petite ville de La Goulette (de l’italien Goleta, déformation de l’arabe Halk el oued, que l’on peut traduire par "le gosier de la rivière"), n’est pas le 1er juin, surchargée des villégiateurs d’été, qui la rendent invivable. Ils y arrivent, en général, après la fin des classes, pendant les vacances scolaires. Mais aujourd’hui est un jour unique. Bourguiba va passer par là, sur le pont du Ville d’Alger, et ceux de La Goulette seront les premiers à le voir et à lui faire la fête.

 

La Goulette est le port stratégique et commercial de Tunis. C’est lui qui commande la rade (au sud de laquelle se trouve la petite ville de Radès) ou ce qu’il est commun de nommer Le Lac de Tunis. C’est lui qui surveille le Chenal qui mène les bateaux vers le port officiel de la capitale. Impossible d’atteindre Tunis sans passer par là.


Aussi, en novembre 42, les Allemands ont choisi la voie des airs pour assujettir l’administration du Protectorat à leurs fins. La Goulette a été, tout le long des siècles, d’un enjeu inestimable pour ceux qui voulaient régner sur la Méditerranée. C’est ainsi qu’entre les Ottomans et les Habsbourgs, par exemple, la lutte à outrance et leur volonté de s’y implanter, nous ont laissé de nombreux vestiges. De même, pendant les décennies des Courses, où s’est distingué le fameux corsaire Barberousse, la Goulette a connu des années agitées et cependant prospères. En 1535, Charles Quint s’en empara et la fortifia, chose que continua de faire Don Juan d’Autriche, en 1573, après la victoire de Lépante sur les Turcs - qui la reconquirent l’année suivante. Car en tant que point d’appui stratégique, La Goulette est un site privilégié.


Par centaines, les petites flottilles pavoisées bloquent, pour l’instant, l’entrée du chenal, bouchent le "goulot". Chacune d’elles essaie de se placer aux meilleures places pour être les premières à accueillir Le Ville d’Alger, dont la silhouette qui se dessine à l’horizon, apparaît dans mes jumelles. J’en souffle un mot à Ben Achour qui s’en empare vivement, ce qui provoque sur la terrasse un mouvement de foule qui menace de nous écraser. Aussitôt, le propriétaire conscient tout de même du danger que sa maison encourt, vitupère contre les spectateurs indisciplinés et déclare qu’i va faire évacuer la terrasse.


Un grand éclat de rire répond à sa menace, tandis que les plus pernicieux lui demandent de leur rendre leur monnaie, car "De toute façon on ne voit rien de chez toi", lui disent-ils, ce qui provoque une polémique, que personne ne prend au sérieux.


 

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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 10:53
Le dernier café à Tunis

Nouvelle de Reuven (Roger) Cohen

(suite et fin)

 

C’est vrai, me dis-je, qu’entre la signature des Conventions entre la France et la Tunisie, le 3 juin 1955 à Paris, sur l’Autonomie interne de la Tunisie, où, afin de calmer la crainte des Européens de Tunisie, il était souligné que "Etant entendu que dans les domaines de la défense et des affaires étrangères, l’état de choses actuel demeurera...", et le Protocole d’accord sur l’Indépendance, signé le 20 mars 1956, où il était déclaré que "La France reconnaît solennellement l’Indépendance de la Tunisie" et qu’il en découle :

"L’exercice de la Tunisie de ses responsabilités en matière d’affaires extérieures, de sécurité et de défense,ainsi que la constitution d’une armée nationale tunisienne", moins d’un an s’était écoulé !


Le changement était trop rapide pour qu’il ne révèle un manque de loyauté de la part du Gouvernement français à l’égard de ses compatriotes de Tunisie, qui s’attendaient à ce que l’Autonomie dure assez longtemps afin que soient réglés, comme il se doit, la question des biens des particuliers.

A part les biens des colons français, sur lesquels s’étaient engagés des pourparlers afin d’arriver (sur la pression de Colonna qui les représentait et qui menaçait le Gouvernement français d’émeutes violentes) à un accord dûment signé avec les autorités tunisiennes, le Gouvernement français ne s’était contenté, quant aux biens des particuliers, qu’à de vagues promesses. Mais très vite, même cet accord qui stipulait le rachat par le Gouvernement tunisien des terres appartenant aux colons, selon le protocole franco-tunisien du 8 mai 1957, ne fut pas respecté.



C’est ce que Chanu entendait, quand il accusait le Gouvernement français de faiblesse d’esprit pour n’avoir pas réagi "manu militari". L’affaire de Sakiet Sidi Youssef, le 8 mai 1958, fut brandie par le Gouvernement Tunisien comme la raison à tous ces manquements et à son rejet des protocoles signés.

Une loi du 7 mai 1959, permit au Secrétaire d’Etat à l’Agriculture de confisquer les terres des colons, sous prétexte qu’elles n’étaient pas exploitées, dépossédant ainsi 101 propriétaires français de près de 45.000 hectares.

"Toute ces histoires d’indemnités que le Gouvernement français nous propose, est une grosse blague et une honteuse tromperie, s’écria Chanu emporté par la verve de son discours et piqué soudain par notre silence qui lui parut condescendant".


Mais moi, j’étais déjà au-delà de toute cette polémique. J’étais ailleurs.

Je me voyais déjà sur le bateau, je me voyais à Paris où mon oncle, ma tante et mes cousins nous attendaient, je me voyais à l’Université, avec d’autres camarades et d’autres étudiantes.

Et je sirotais mon dernier café à Tunis, les yeux dans le vague, tout au plaisir de mon palais.



Messina me secoua "Mais réponds donc, on te demande pour quand est fixé votre départ ?"

"Mais pour demain matin, lui répondis-je."

"Ah ! Je voudrais être à ta place, me dit Sébag, cette attente me met les nerfs à bout ! "

"Moi aussi, ajouta Messina, maintenant que tout est fini, que tout est perdu, à quoi cela rime, dis-moi Chanu, de s’empoisonner les sangs avec ces regrets et ces accusations ? On s’est joué de nous, voilà tout !" "Mais pour l’Histoire, s’écria Chanu ! Et pour la morale de cette fable immonde ! Croyez-vous que les Français d’Algérie vont se laisser faire comme nous ? Détrompez-vous mes amis !"

Et il partit de nouveau sur des déclarations historiosophiques dont il se délectait.


"Bon ce n’est pas tout, leur dis-je, après avoir savouré la dernière goûte de mon café, mais il faut que j’aille donner un coup de main à mes parents qui m’attendent à l’hôtel. Nous nous levâmes pour une dernière étreinte amicale. Et, sans un mot, nous séparâmes.

Je remontais l’Avenue Jules Ferry en direction de la Cathédrale. Dans un des immeubles se trouvait le restaurant universitaire, et tout à coté les bureaux de l’Association des Etudiants Tunisiens. J’avais promis à mon camarade Nour, qui y remplissait un des rôles de responsable de section, de passer le saluer avant mon départ.

Nous étions de vieux amis, depuis Le lycée français à Sousse. Malgré les évènements et nos jugements contraires sur ce qui arrivait, malgré son patriotisme souligné et sans appel, il comprenait " ce grand malheur qui frappait les Juifs de Tunisie contraints d’abandonner leur patrie ancestrale et de s’exiler ".


Il pensait que la chose n’était pas irréparable, et que les "Décrets malheureux que le Gouvernement Tunisien, et Bourguiba en tête, s’étaient vus obligés de prendre afin de contenter l’opposition et les Youssefistes, ces partisans de Ben Youssef gagnés au pan arabisme et à Nasser, il pensait qu’avec le temps, ces décrets seraient modifiés en faveur des Juifs, qui étaient indispensables à la bonne marche de la société tunisienne et dont la présence en Tunisie nous aiderait à nous préserver du pan islamisme".

Il me vit venir et avança vers moi pour me serrer la main. Notre amitié avait toujours été sincère et ni notre religion, ni nos conceptions politiques ne l’avaient éraflée.


"Je suis venu te dire adieu, nous embarquons demain pour Marseille".

"Non, pas adieu mais au revoir, me répondit-il. Te souviens-tu de notre prof de français, Monsieur Charles, qui disait : ’Ne dites jamais, fontaine, je ne boirai pas de ton eau’ ? Tu verras, tu reviendras. Les choses changeront et tu y retrouveras ton coin."

Nour avait quitté le Lycée français de Sousse avant le bac pour se consacrer à l’activité politique. A Tunis, il s’était inscrit au Lycée Sadiki pour bien marquer la différence, et par solidarité avec Bourguiba qui y avait fait ses études secondaires.



C’était un fan de Bourguiba. Il s’efforçait d’imiter son style, "sa classe, disait-il, et son savoir faire avec les masses". Nour et moi avions joué ensemble dans l’équipe de foot du lycée. A la fin de chaque entraînement nous allions boire une grenadine à la buvette du stade et menions de longues conversations, toujours sur les Juifs et les Arabes. Et nous n’avions pas encore 17 ans. Autour de nous, grondaient la colère et la haine, et nous, nous parlions calmement, sans passion, de nos communautés, de nos croyances, de notre style de vie, de nos coutumes et des motivations qui nous agitaient.

"Vois-tu, me disait Nour, toi, dans l’équipe, tu exiges le poste d’avant centre. Et pourquoi ? Tu me l’as dit, pour marquer des buts. Chez vous, les Juifs, il vous faut vous distinguer, être les meilleurs. C’est à la maison, dans la famille, qu’on vous y encourage. Vous refusez de vous fondre dans la masse. Chez nous par contre, point de tout cela. Au contraire, il nous est demandé de rester dans le rang. Et le fait de jouer au centre du terrain ou à l’arrière ne me dérange pas du tout !"


Il fit signe au chaouch qui était à la porte. "Nous allons boire ensemble ton dernier café à Tunis, me dit-il".

"Ah ! La classe, le taquinai-je, monsieur ne se dérange pas, il se fait servir ! Mais j’ai déjà bu mon dernier café à Tunis, avec une bande de copains de l’Institut, au Lion d’or, il n’y a pas une demie heure !" "Tu ne vas pas comparer le café de la machine italienne avec le café tunisien préparé dans sa petite bouilloire, non ? Et puis voilà encore une preuve qu’on ne doit jamais dire ’le dernier’ ! N’oublie jamais Monsieur Charles."


Nour croyait que les processus pouvaient être réversibles. Une philosophie orientale qui s’inspirait des mouvements cycliques de la lune et des étoiles et de leur influence sur les conduites humaines. Moi, je croyais en la philosophie juive qui soutenait que l’Histoire est linéaire et qu’elle avance vers un but que le Tout Puissant a fixé d’avance, malgré "le libre arbitre".

"Dis-moi Nour lui dis-je, crois-tu vraiment, qu’il sera possible de revenir au status quo ante, par exemple sur la loi du 27 septembre 1957, qui rendit le Code du Statut personnel applicable aux Tunisiens israélites et qui stipula la suppression du Tribunal rabbinique ?



Et comment revenir, à ton avis, sur le décret qui effaça les traces du cimetière israélite du centre ville de la capitale pour en faire un parc (6.5 hectares qui étaient considérés depuis toujours comme la propriété de la communauté juive) ? Comment revenir sur ce décret qui, sans appel, fit transférer les ossements, pas tous, mais ceux des rabbins dont la population juive honorait la mémoire, au cimetière juif du Borgel, hors de Tunis ?


Et je ne dis rien de cette politique d’intégration forcée des Juifs à la nation tunisienne, par la loi du 11 juillet 1958, qui mit sur place une réforme des institutions communautaires, qui jusqu’alors fonctionnaient à la satisfaction des Juifs et des autorités du Protectorat, et ce depuis la fin du 19ème siècle ?

Tu vois bien que la chose est impossible, lui dis-je, tout en sirotant mon second dernier café à Tunis. Il faut convenir que les adages de Monsieur Charles n’ont pas toujours raison. Tu sais bien que c’est le propre des adages intelligents !"

Il hocha la tête en souriant tristement, et me demanda : "Comment est le café ?"



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Published by Camus - dans littérature
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1 septembre 2009 2 01 /09 /septembre /2009 16:41
Le dernier café à Tunis

Nouvelle de Reuven (Roger) Cohen

 


J’avais laissé mes parents et ma jeune sœur attristés de ce départ, à l’hôtel, à leurs derniers préparatifs, avais promis à ma mère de ne pas tarder et filai vers l’Avenue de Carthage pour gagner Le Lion D’or, ce Café à la mode, face au Palmarium.


J’avais le cœur léger, heureux de ce changement qui se dessinait dans ma vie, soulagé de quitter ce pays où je suis né et qui devenait un biotope à angoisse, tant ses appareils d’Etat me paraissaient oppressants. Je me frayais un passage vers le bar afin de savourer mon dernier café à Tunis.

Dans ce brouhaha "du café de dix heures", du fond de la salle, on cria mon nom.

Ils me firent signe de les rejoindre.



Je bondis de joie. Je croyais qu’ils étaient déjà partis. Je les avais quittés, eux et de nombreux autres camarades, dans une cérémonie d’adieu qui se voulut désinvolte, dans ce même café, voilà plus de quinze jours. Nous nous étions promis, en crânant, comme de bons camarades de classe à L’Institut des Hautes Etudes, de ne pas nous perdre de vue, de nous revoir.


Je les avais quittés en riant, mais les larmes aux yeux. J’étais retourné à Sousse pour aider mes parents à se préparer au grand départ. Dans la "micheline" qui m’emmenait, je fis déjà mon deuil d’eux, et me dis que depuis plus de deux ans la vie dans ce pays devenait si rude, si arbitraire et morne, que toute bonne surprise tenait du miracle.

Ils devaient embarquer la semaine dernière, qui pour Marseille, qui pour l’Italie.


Et voilà que, miracle, Messina, Sebag et Chanu étaient encore là.

"Problèmes administratifs me dit Sebag avec son acidité habituelle. Ils veulent tout garder pour eux et que nous quittions ce pays, comme dit ma mère, ’une main devant, une main derrière’. "

"Mes parents ont décidé de repousser leur départ, ajouta Messina. Tu sais que nous avons acheté un petit domaine à Assise, et maintenant qu’il est à nous, mon père a décidé d’attendre, afin de vendre notre ferme à meilleur prix. Je lui ai dit que je me tirerai à la fin du mois, car ici on ne respire plus ! Bien sûr il y a encore Sebag et Chanu, et le Lion d’Or, mais ce n’est plus pareil, toutes les filles se sont tirées ! Avec qui allons-nous "frayer", comme dit si joliment Chanu pour évoquer la "chose" ?


Chanu, lui, comme à son habitude, n’intervenait dans la discussion qu’en temps d’urgence. Lorsque nous déclamions des "vérités" qui l’hérissaient.

Je le réveillai à dessein de son silence : "Que veux-tu, répondis-je à Sebag, ils se refusent à continuer à se faire spolier. Ils exigent que des gros bénéfices que ton père a faits, il en reste une part en Tunisie pour nourrir les ouvriers qui ont perdu leur boulot avec ce départ massif des Européens !

"De nouveau tes conneries de communiste, bondit Chanu ! Tu ne changeras donc jamais ? Même à la veille de ton départ tu débites encore ces bêtises ! En France tu vas te faire taper sur les doigts, mon pauvre Sfez !"

Nous partîmes tous d’un grand rire. Cela ne ratait jamais.


Chanu nous expliqua de son ton docte, que dans les pays démocratiques on appelle cela du vol, et que si Mendès France avait imaginé le dixième du mal qu’il nous faisait pour voir son nom inscrit dans le grand Livre de l’Histoire du dé-colonialisme, il y aurait réfléchi à deux fois, mais que dans son ignorance des choses, il avait agi comme il avait agi en Indochine.

"Or, ajouta-t-il, en Tunisie il n’y a pas eu de Diên Bien Phu et il n’y en aurait jamais eu" ! Malgré les inexactitudes qui encombraient son discours, nous aimions l’écouter.


La plupart de ses propos nous réconfortaient, calmaient un peu nos doutes et nos angoisses. Avec lui, tout était clair et certain.

Messina disait que Chanu employait la méthode chère à Mussolini : entre ce qui est et ce qui devrait être, il n’y avait que le choix de la décision juste. Rien d’autre. Toutes les structures économiques, sociologiques, démographiques, n’étaient pour Chanu que bavardages de matérialistes marxistes qui ne comprenaient rien à la force de l’Esprit. En deux mots Schopenhauer et la Volonté de Puissance.


Chanu s’appuyait sur le livre d’Henri Pirenne "Mahomet et Charlemagne", qu’il commentait à sa manière pour soutenir sa thèse. La lutte pour l’hégémonie dans le monde, comme dans le passé, disait-il, se déroule entre les adeptes de Mahomet et ceux de Charlemagne.

"Ce que l’Occident avait conquis par décision juste, par la force de l’Esprit, pour que se développe la Civilisation dans le monde, répétait-il, le Pan Arabisme se l’annexe par fanatisme et obscurantisme. Si l’élite des peuples civilisés n’est plus capable d’entraîner les masses après elle, si elle renonce au rôle que l’Esprit exige d’elle, la chose est fichue !"

Hegel n’aurait pas dit mieux.

Entre le réel et le désirable, point de place chez Chanu à l’erreur et à l’illusion.


"L’analyse juste et le juste choix. Voilà la clef de l’évolution de l’Esprit. Vous savez bien qu’en politique, tout dépend de la force de l’Esprit, insista Chanu. Or, Mendès France a foiré dans ses analyses, parce que sa vue était voilée par de fausses conceptions et par l’utilisation de concepts erronés. Aussi il a fait les mauvais choix.

Il les a faits parce qu’il manquait de foi dans le rôle civilisateur de la France dans le monde, et dans ses moyens de l’assumer. Même Bourguiba croyait en la France, plus qu’il y croyait lui-même ! Mendès a bradé la Tunisie, il l’a pratiquement donnée à Bourguiba sans rien recevoir en retour, et a abandonné à leur sort les non indigènes. C’est du jamais vu en politique !"

C’est vrai que Bourguiba avait plus d’une fois clamé sa confiance dans la grandeur de la France et dans son respect des droits des peuples. Il acceptait le passage à l’Indépendance "en douceur", par étapes convenues entre les deux équipes politiques représentatives de la volonté de leur peuple respectif, bannissant l’utilisation de la force pour régler les contentieux.


Déjà en février 1937, un peu plus de vingt ans avant notre départ, lors de la venue de Viénot à Tunis, Bourguiba avait souligné que la divergence entre la vue des deux délégations ne traitait que d’un but lointain : "Le Protectorat, par son régime juridique, insista-t-il, est un régime de transition qui doit prendre fin avec les prétextes qui l’ont fait naître et sont l’aboutissement normal et inéluctable de l’émancipation des peuples".


Mais les délégations françaises qui se succédaient et se suivaient dans leur échec depuis dix ans, jouaient à " tout ou rien", ce qui conduisit à la violence et à la décision de Mendès France d’accepter, craignant le pire, le "rien".

Aussi, et là Chanu avait raison, le procès qu’il intentait au gouvernement de Mendès France avait sur quoi s’appuyer.


"Pendant ces vingt ans, reprit Chanu, rien n’a été fait afin que lorsque l’émancipation ait lieu, les droits des Français et des autres Européens ou des communautés qui, comme la communauté juive, ne se reconnaissaient pas en tant qu’"indigènes", puissent voir leurs droits assurés et leurs intérêts respectés. Rien n’a été fait afin que ceux qui le désirent puissent continuer à vivre en Tunisie dans le calme et dans l’honneur. C’est vrai que précipitamment, vers la fin du Protectorat, des protocoles d’accord en ce sens furent signés entre les délégations, protocoles qui furent bafoués de suite par manque de courage de la part du Gouvernement de la France de réagir ’manu militari’.


Sur ce point, Sebag a complètement raison : on a dépouillé son père des fruits de son travail.

Et quant à moi, je n’accuse pas les Tunisiens.

Eux, ils cherchaient à atteindre leur but, qui était la pleine Indépendance.

C’est le Gouvernement français que j’accuse.

C’est par lui que nous avons été trompés".


et derniers croissants à Tunis - 4.3 ko


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1 septembre 2009 2 01 /09 /septembre /2009 16:05
Les Copagnons de la Chanson



Cette chanson est dédiée à mes Amis du Centre-du-Québec


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