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Souvenirs de Tunisie, dialogues, cuisine, littérature, poésie, divers

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L'enterrement de Che'mile 2

L’enterrement de Che’mile : 2
Par le Dr. Reuven (Roger) Cohen

Aussi, le discours de Che’mile s’adressait à un autre public et à une autre époque. Mais on le suivait, ce samedi comme les autres samedis, avec délice, car il rappelait à leur souvenir les journées héroïques du passé.

Masha, à qui sa petite fille donnait le bras pour la soutenir et qui la couvrait de son large parapluie noir, se souvenait avec émotion de cette session hebdomadaire du Parti, celle qui changea sa vie. La pluie se mêlait à ses larmes. Sa petite fille s’appliquait à la protéger de la pluie qui ne cessait de tomber drue et forte, l’attirait vers elle pour que le parapluie la protège. Mais Masha était ailleurs. Elle était dans cette salle de Réunion qui soudain s’était illuminée lorsque Che’mile avait pris la parole.


Elle se souvint de son regard bleu et vif, qui se fixa un instant sur elle quand elle applaudit, plus enthousiaste que les autres, au slogan qu’il venait de forger comme conclusion à son intervention "L’ouvrier juif est tout, le parti n’est qu’un moyen pour l’aider à réaliser son bonheur, ici en France comme partout ailleurs !" Il vint alors à elle et lui serra la main, en signe de remerciement.


Cela faisait des semaines qu’elle hésitait à l’aborder. Elle, la jeune militante qui n’osait prendre la parole devant ces géants du Parti, ces géants qui jonglaient avec les Idées comme elle parlait avec sa voisine d’atelier, lui serra la main et accepta son invitation.


Elle travaillait dans un atelier de couture, ces mêmes ateliers occupés aujourd’hui par les ouvriers chinois de la couture. Elle se savait exploitée par le patron qui n’en avait que faire des droits syndicaux de ses ouvriers.

Malgré ses demandes d’aide auprès du représentant de son syndicat, rien ne bougeait, comme si celui-ci était de connivence avec le patron de l’atelier. Et voilà que Che’mile, dans son intervention, avait "expliqué", lui dit-elle près de la petite table bancale où fumaient les deux verres de thé, la voie à suivre pour se mesurer à ces manques. Car dans ces ateliers, l’ouvrier juif immigré, était considéré comme un sous-prolétaire, un de ce "lupen proletariat" dont parlaient Marx et Engels dans "Le Manifeste", ce petit livre lumineux que lui avait donné son père.

Le Syndicat avait d’autres chats à fouetter que de s’occuper de ses ouvriers immigrés juifs qui faisaient ces boulots.


"C’est un moment à passer, lui avait dit son représentant. En moins d’un an les sous-prolétaires trouvent un meilleur boulot, mieux payé, et le syndicat les prend alors en charge."

Mais Che’mile ne l’entendait pas ainsi, et à la fin de son intervention, il contraignit le Parti, par un vote à main levée, à s’occuper de ceux pour qui, en fait, il existait. Elle en fut épatée. Dorénavant, pour elle, nul autre que lui n’existait.

Le Bund avait fixé cette ligne de conduite, qu’exigeait d’appliquer Che’mile, à son congrès constitutif clandestin auquel participèrent 13 délégués des groupes socialistes juifs locaux. Ces 13 membres fondateurs, du 7 au 9 octobre 1897 de notre calendrier, s’étaient réunis dans le grenier d’une petite maison en bois dans un faubourg de Vilna.


Kremer, un de ces pères fondateurs avait résumé les buts du nouveau parti en ces termes : "Une union générale de toutes les organisations socialistes se fixera pour but non seulement la lutte pour les revendications politiques russes en général, mais aussi pour défendre les intérêts spécifiques des travailleurs juifs, et avant tout, le combat contre toutes les lois discriminatoires." Et venait alors la suite, lumineuse dans son analyse de la réalité juive telle que la vivaient Masha, She’mile et des milliers d’ouvriers juifs immigrés en France : "Car les ouvriers juifs sont opprimés à la


fois en tant que travailleurs et en tant que Juifs." (3)

Six mois plus tard, le 1er mars (le 13 mars) 1898, sous l’impulsion du Bund, se tint à Minsk le congrès constitutif du parti social-démocrate russe. Le Bund y envoya Kremer, Mutnik et Katz. Il n’y eut donc pas de surprise. Le nouveau parti décida d’adopter les vues du Bund relatives à l’ouvrier Juif : "Il reconnaît (le parti social-démocrate) à chaque nationalité ou groupe ethnique le droit à la reconnaissance de son individualité propre par les autres nationalités ou groupes." (4)

Le parti russe accordait donc au Bund les pleins pouvoirs dans toutes les questions liées au prolétariat juif. De son coté, le Bund adhérait au programme du parti. En un mot, c’est la voie à suivre qu’avait exigée Che’mile du Parti, lors de

son intervention à la Réunion du Parti, Place de la République.


Mais Paris n’est pas Minsk, et les partis de la République ne pouvaient admettre en leur sein des factions. Depuis la Révolution, la hantise de la République, depuis la Première République de 1792, avait été les factions.

Aussi, aucun syndicat affilié à un parti républicain quelconque ne pouvait admettre qu’en son sein ne fonctionne une faction autonome. Tout au plus pouvait-il accepter qu’une commission "soumise" au Secrétariat, se chargeât des problèmes particuliers relatifs aux ouvriers immigrés juifs, selon une stratégie décidée par le parti.

Le Ghetto politique que voulait instituer en France le Bund n’avait aucune chance de se réaliser.


Les Français "autochtones" voyaient d’un mauvais œil ces tentatives, que menait le Bund, d’implanter dans certains quartiers juifs, comme celui du Marais, de Belleville, de la rue des Rosiers, de la Bastille, de la République, des ghettos juifs parlant yddish, vivant encore, après plusieurs années en France, comme s’ils habitaient le Shteitel. Ils croyaient fermement en la vertu civilisatrice de la République Française, cette vertu capable d’intégrer à la Nation française tout immigré qui en manifestait le désir sincère. Depuis l’abbé Grégoire et Napoléon ils s’étaient identifiés de tout cœur au principe qui, en France, accordait tout, aux Juifs en tant qu’individus, et rien, en tant que nation. Après la défaite de l’armée française à Sedan, en 1870, et la naissance de la Troisième République, nombreux parmi "Les optants", ces milliers de Français d’Alsace et de Lorraine qui avaient décidé d’abandonner leur maison et leurs biens et de passer en France afin de conserver la Nationalité française, étaient Juifs. L’article 2 du Traité de Francfort, qui stipulait, après l’annexion de ces deux provinces à l’Allemagne de Bismarck, que "Les sujets français originaires des territoires cédés, domiciliés actuellement sur ces territoires, qui entendront conserver leur Nationalité française, jouiront jusqu’au 1er octobre 1872 [...] de la faculté de transporter leur domicile en France et de s’y fixer", fut largement "exploité" par les Juifs français de ces provinces françaises annexées.


Dans son ouvrage "Les fous de la République" (rappel au fameux concept des Fous de Dieu) Pierre Birnbaum insiste sur "la dévotion" que portent à La Troisième République les Juifs qui s’y sont intégrés. "Cette République émancipatrice, rationaliste et soucieuse de progrès, écrit-il, ils entendent la servir de toute leur force [...] Ils l’aiment avec dévotion, propagent ses valeurs, se précipitent dans ses bras protecteurs." (5)

Mais qu’ils soient du Nord ou du Sud de la France, de Paris, de Bordeaux ou d’Avignon, les Juifs autochtones développèrent un certain dédain à l’égard de la vie de ghetto et du style de vie qu’avaient adoptés ses ouvriers juifs immigrés, adeptes du Bund. Ils voyaient en eux tout ce qu’il fallait fuir, tout ce dont il fallait se "purifier" afin d’être reçus et embrassés par les bras grands ouverts que leur tendait la République. Aussi, l’antisémitisme dont ils étaient victimes était, à leurs yeux, compréhensible quoique blâmable.


Inconsciemment ces autochtones juifs subissaient l’influence de la presse antisémite et de ses chroniqueurs. Les chroniques de Maxime Ducamp de la fin du 19eme sont reprises, dans les années trente, avec malveillance. Il avait décrit les Juifs immigrés sans travail, comme :"Une plèbe famélique, vivant de grappillage, offrant des chaînes de sûreté et des pastilles de sérail le long des rues, trafiquant des cigares de contrebande qu’elle échangeait contre de vieux habits, marchands de lorgnettes d’occasion, chiffonniers aux environs de la Place Maubert, bouquinistes à la porte des collèges, brocanteurs, revendeurs de vieille ferraille et au besoin receleurs." (6)

C’était cette image qui accrochait encore l’imagination, trente ans plus tard.


Pour certains de ces Juifs autochtones, leur religiosité modérée et leur patriotisme inconditionnel commençaient même à les entraîner vers la droite. "Un jour de 1934, écrit Wladimir Rabi, le Consistoire de Paris s’avise de célébrer un office à la synagogue de la rue de la Victoire à l’occasion de rassemblement de Croix de feu : c’est un beau tollé dans la presse juive immigrée, mais le fait est révélateur d’un certain glissement. La même année, se crée une Union patriotique des Français israélites, dont le but déclaré est de protéger les autochtones contre les Juifs "un peu voyants". (7)


Les gens du Bund rejetaient ces critiques de ces Juifs autochtones qui avaient perdu, selon eux, leurs sentiments et leur conscience juives. Même leur solidarité juive, soutenaient-ils, avait été touchée, et le fameux "Kol Israël Haverim", source profonde de la connaissance de l’interdépendance juive, avait disparu de leur morale.


En tant que mouvement révolutionnaire, le Bund mettait tous ces manques sur le compte de leur Conscience de classe, plus que sur le compte de leur conscience nationale. La première d’entre elles, à leur entendement, était déterminante. Dans l’affaire du prédicateur juif, engagé par la police afin d’exhorter les grévistes juifs d’une manufacture de tabac de Vilna, en 1896, de cesser la grève, le manifeste publié par le groupe social-démocrate de Vilna, devenu Bund un an plus tard, "Der shtot maguid", n’avait-il pas déclaré : "Le peuple juif est divisé en deux classes dont l’hostilité est si grande que même la sainteté du Temple ne peut l’arrêter". (8)

 



 

Lire la suite dimanche


Bibliographie :

(3) Henri Mincszeles "Histoire générale du Bund un mouvement révolutionnaire juif", p. 61, Paris, 1995.

(4) Ibidem, p. 64.

(5) Pierre Birnbaum, Les fous de la République Histoire politique des Juifs d’Etat de Gambetta à Vichy, p. 8, Paris, 1992.

(6) Béatrice Philippe, Les juifs à Paris à la belle époque, p. 49, Paris, 1992.

(7) Wladimir Rabi, in Histoire des Juifs en France, ed. Bernard Blumenkranz, p.376, Paris, 1972.

(8) Henri Minczeles, p. 47, Paris, 1995.

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