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Le tremblement de terre.
Non bis in idem
Nouvelle de Reuven (Roger) Cohen sur l'assassinat d'Itshak Rabin
– La désuétude - III
Elle en avait parlé avec ses parents et ses frères, dont l’avis lui importait beaucoup. Son père, soutenait que tous les malheurs qui s’abattaient sur le pays,
découlaient de l’abandon des valeurs qui guidaient jadis son mode de vie. Il était né dans les années trente, à l’époque où les valeurs du Gdoud Ha Avoda, le Bataillon du Travail, qui se consacra
à la construction d’Israël et du Socialisme, régnaient en Israël. Ses frères voyaient, dans le style de vie de la grande ville et dans ses loisirs, la source de la perte de l’harmonie, qui
régnait dans la Société israélienne à l'époque où les valeurs simples de la vie à la campagne donnaient le ton, même à la ville.
Elle leur avait raconté comment la Ville, qu'ils mésestimaient, avait pourtant réagi à l'assassinat. Elle leur avait décrit
comment les jeunes avaient manifesté leur douleur sincère, eux qui avaient cependant reçu leur éducation en ville, de parents aisés et jouissant du style au niveau de vie élevé - certains
utilisaient le terme de "corrompu" pour caractériser ce style que la grande ville avait développé.
"Ils avaient, de leur propre chef, leur raconta-t-elle, fait un travail de deuil et lancé une grande campagne d'éveil et de
protestation, alors que les hommes politiques, encore sous le coup, n'avaient fait que suivre. Elle leur avait décrit comment l’université s'était vidée et comment la Place s'était remplie. Un
autre style et une autre mentalité les faisaient agir.
Les adolescents de la Place, pleuraient d’avoir perdu celui qui pour eux apparaissait, comme un bon patriarche qui veillait à
leur sécurité depuis des décennies, et qui dans ce but, était passé de la guerre à la paix, leur expliquait-elle avec force détails. Les mythes profonds du Judaïsme réapparurent à travers leur
discours et leurs sentiments. Dans les interviews de presse, ils disaient qu'ils subissaient ce crime comme un crime perpétré contre leur propre famille. Pour eux, les valeurs nobles du Judaïsme
en furent ainsi touchées. La vieille Maxime des Pères, inscrite au Pirkei Avot, qui recommandait “Sages prenez garde à vos paroles”, n’avait jamais été, pour eux, aussi pertinente. Ce que
tout le monde avait compris, c'est que des slogans et des paroles avaient tué le Premier Ministre lors de cette grande manifestation pour la Paix. Certes la main fut celle de l’assassin, mais
l’esprit fut celui des hommes politiques de droite, religieux et laïques, qui l’avaient accusé de trahison".
Ils l'écoutaient avec intérêt. Son père hochait la tête, lui signifiant que ses analyses étaient solides.
"Mais la cause n'est pas politique ou éducative comme tu le soutiens, lui faisait-il remarquer, elle est, avant tout, morale. La
ville a rejeté les valeurs morales d'une conduite honnête, gérée par une vie de simplicité qui ne peut engendrer la corruption.
C'est la corruption, ajoutait-il, qui est la mère de tous les maux, sociaux comme politiques. Avec elle tout est permis,
jusqu'aux mensonges éhontés dont ses adversaires politiques l'ont accusé !"
"Ce que tu dis, Papa est juste, lui répondit Néta. D'ailleurs, les 'Adolescents de La Place' l'ont soutenu, avant même que le
soutint la presse de gauche. Ils soutenaient que la main de l’assassin avait été guidée par les milliers de portraits mensongers, par les affiches qui couvraient les murs des villes. Rabin y
apparaissait en uniforme de S/S, ou coiffé d’une kaffia, comme Arafat. Ils rappelaient les stickers qui faisaient de Rabin un traître dangereux.
Les étudiants et la presse insistèrent eux aussi, par la suite, que ce qui avait déterminé l'assassin à accomplir son acte
criminel, ce furent les paroles des pseudo ‘Sages’, les paroles des rabbins extrémistes, qui s’opposaient à l'accord d'Oslo. Ceux-ci s’appuyaient sur des concepts que l’on retrouvait dans
certaines sentences du Talmud, exprimés il y a des siècles. On se souvint de ce converti récent au Judaïsme, qui dans son zèle de néophyte, avait tiré des poubelles de l’histoire une vieille
sentence Juive, jamais appliquée, qui engageait les fidèles à assassiner celui qui était considéré comme un traître à la Nation Juive, s’il livrait les terres qui appartenaient historiquement au
peule juif, le livrant ainsi aux sévices de ses ennemis.
Plus que les arguments idéologiques et politiques, ce qui avait persuadé l’assassin dans son geste, soutenaient-ils, c'était
certains mythes mal interprétés et incrustés profondément dans les Ecrits qui composaient le vaste corpus canonique de la Culture Juive Ecrite.
Or, tout le long de l’histoire spirituelle du peuple juif, ces mythes ont toujours été corrigés, réinterprétés par les Sages,
équilibrés par les pratiques, par d'autres mythes et adages exprimés sous forme de fables et contenus dans La Haggada.
Ce sont ces derniers qui ont structuré la Culture Juive Orale.
Et c’est cette Culture Orale et ‘populaire’, juive dans sa vérité la plus profonde et proche du peuple, qui a déterminé les
normes du ‘vécu’ juif. C'est à sa lumière, que le peuple avait interprété et jugé pendant les différentes périodes de son Histoire, la réalité mouvante.
C’est elle qui a cristallisée la Tradition Juive, cette fameuse Massoreth, respectée par les religieux, comme par les nombreux
laïcs qui y voient les vecteurs des forces spirituelles et gestuelles qui caractérisent leur identité.
Cette Massoreth a toujours été, pour le Juif existentiel, plus sacrée encore que les textes canoniques. C’est elle qui fait que
le Juif ‘est’ tel qu’il ‘est’. Il s’y reconnaît ; elle représente à ses yeux l'essence de l’Ethos Juif. En ce sens, on peut dire que dans la lutte menée par les Saducéens contre les Pharisiens,
les Tzedukim contre les Prouchim, ce furent les Prouchim, défenseurs de la Culture Orale, aimés du Peuple, qui triomphèrent.
Or, c’est contre cette Culture, contre cette Massoreth, contre ces normes, contre cet Ethos, que les extrémistes Juifs, dont
faisait partie l’assassin, se soulevèrent. Or, même chez la plupart des orthodoxes, leur dit-elle, c’est cet équilibre, c’est cette tension fertile en créativité spirituelle entre ‘La Parole
Ecrite’ et ‘La Parole Orale’- les deux étant Paroles transmises à Moïse sur le Mont Sinaï - qui fait office de Règle.
Et seul un esprit ‘faible’, pour ne pas dire un tant soit peu dérangé, pouvait ignorer cette sacralité du Vécu Juif, reconnue et
admise par les Sages. Seuls des esprits faibles pouvaient voir dans l'assassin du Premier Ministre ‘Un Fou de Dieu’, alors qu’il n’était, tout simplement, qu'un ‘fou’, et tel que la Massoreth
définit ce concept ‘un demeuré’, dépourvu de raison, explosa-t-elle".
Ses frères et son père hochaient la tête, sceptiques. Ils appréciaient sa vaste culture judaïque, mais n'en démordaient pas. Le
mal, en profondeur, soutenaient ses frères, venait de la Ville qui s'était éloignée des valeurs humanistes, celles que la campagne avait su préserver.
"Mais ce n'est pas avec du 'vieux qu'on fait du neuf', leur répondait-elle.
Au contraire, il faut s'appuyer sur les nouvelles forces qui tendent vers un meilleur avenir, afin de ne pas forger de nouveau
les mêmes processus que nous avons connus. Vous voulez ignorer l'imagination, et vous recréer les conditions du "Bis in Idem" ! Il s'agit de changer de direction, de style de vie, de mentalité,
de système !"
Seule sa mère l’encourageait dans son choix de vie. Elle lui dit, qu’elle était heureuse qu’elle ait choisi d’être indépendante
des diktats de la communauté et du parti politique qui l'identifiait. Elle lui dit qu'elle était fière d'elle qu’elle ait su rompre avec la "routine d'esprit", quelle ait su fuir l’ennui qui
règne dans les campagnes. Elle pensait, quant à elle, que le manque de solidarité sociale et culturelle qui blessait la Société israélienne, était la conséquence normale de son rapide
développement et enrichissement. « Le réajustement à de nouvelles normes humanistes prendra encore du temps, soutenait-elle, et je suis heureuse que tu vives avec ton temps et que tu contribues à
ce réajustement ! »
Ils roulent en silence dans Wadi Milek vers Bat Shlomo.
Perdue dans ses pensées, une certaine tristesse remue son esprit : elle se dit que ‘statistiquement parlant’, elle fait partie
de la moyenne qui contribue à ce que ses frères nomment le style corrompu mais de bon ton de la Ville. "Car, il est de bon ton, pour une étudiante, se dit-elle, de s’éprendre de son prof, comme
cela, tout bêtement. Je vis donc avec mon temps, comme ma mère le souhaite, pense-t-elle, navrée."
D’après les statistiques estudiantines, en effet, à la rubrique ‘Le Cœur" de leur périodique, près de cinquante pour cent des
élèves de maîtrise de sexe féminin, avaient déclaré avoir cherché à ‘frayer sexuellement’ avec leurs jeunes profs.
De correspondre ainsi à la moyenne statistique la gêne.
Elle se dit qu’elle avance dans ce domaine sur des sentiers battus, sans aucune originalité ; et comme il était dit plus loin
dans cet article que moins d'un pour cent seulement de ces étudiantes devenait leur compagne, elle se dit que cet amour qu’elle pense vivre, ne peut être qu’éphémère : la statistique, en fin de
compte le vaincra.
Et cependant, cette pensée ne convient pas à son caractère. ‘Si mon amour n’a aucune chance, se dit-elle, alors il faut arrêter
de suite ; s’il a la moindre chance, il faut alors lutter et vaincre ! »
En arrivant à Bat-Shlomo, elle pense à ce que lui avait encore dit sa mère.
Malgré le soleil et le ciel bleu, la grisaille règne partout.
"Les maisons sont vieilles et sans âme, se dit-elle, les gens sont pâles et sans verve, les haies sans couleur. Tout respire
l’ennui et le mal de vivre, que j'ai quittés voila plus de cinq ans. La longue rue bordée des bâtisses qui composent les fermes des paysans, avec leur domicile sur la façade, et sur l’arrière
l’étable, les différents élevages, les machines agricoles et les hangars, le petit jardin potager et plus loin encore le verger, tout sent le passé et la désuétude."
Elle a soudain un haut le corps et prise par une colère qu'elle ne se connaît pas, elle chasse toutes les pensées de défaite qui
l'assaillaient un instant plus tôt, comme on balaie les feuilles mortes. Elle se raidit et refuse d'accepter que tournoie en elle toute tristesse mal avenue.
Elle est prise alors d'un tremblement, qu'elle ne parvient pas à contrôler.
Comme un éclair, une idée lancinante lui traverse l'esprit, une révélation : "Je ne me suis pas trompée, se dit-elle, j'ai fait
les bons choix !
Elle ressent alors une sérénité profonde, et un sentiment de profonde sécurité inonde son cœur.
Elle comprend qu'elle "prend part" à ce changement qui conduira la société israélienne, blessée par l'assassinat de Rabin, vers
plus de moralité. Elle est partie prenante de ce "réajustement" dont avait parlé sa mère. Elle sait qu'elle s'engage dans la "voie étroite" où seuls les "élus" avancent. Elle sait qu'elle fait
partie de ceux que l'Histoire a choisis pour changer le cours des choses.
Une plénitude l'envahit.
Enlaçant celui auquel elle rêve depuis le début de ses études à l'université, elle sent couler dans ses veines comme un grand
bonheur.
Une profonde quiétude l'enveloppe.
Elle se sait libre dans ses pensées et dans son corps de tous les préjugés qui l'avaient freinée dans sa prime jeunesse. Elle
jubile dans son for intérieur d'avoir réussi à supplanter auprès de Rafy toutes les autres, celles qui grimacent de jalousie, quand il lui adresse la parole en souriant.
Elle respire profondément, lui sourit, le prend par la main et l'entraîne vers la voiture. "La vie est ailleurs, lui dit-elle,
je t'emmène déjeuner à Dalya el Carmel"!