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Naissances prématurées
Le 15 février 1964. Je suis allongé dans mon lit et tiens en mains un roman passionnant d’Alexandre Dumas : Le vicomte de Bragelonne (Dix ans plus tard), Gisèle ma très jeune épouse depuis huit mois, ou plus exactement depuis le 17 juin 1963, est tout près de moi. Elle se plaint d’une douleur au bas ventre et au dos. Je lui propose une tisane, ou un verre de thé, mais elle refuse. Elle ne veut pas un massage non plus. J’essaie de la calmer, tant bien que mal, et elle finit par s’endormir.
Le lendemain soir, j’ai encore le même roman en mains, quand elle sent une nouvelle douleur. Je renouvelle mes suggestions, une boisson chaude ou une friction qui sont repoussées de même que la veille. Les plaintes de faisant plus denses, je cours chez maman, à deux pas de ma maison. Mes parents ont justement fermé la porte, et maman a déclaré : " Je n’ouvrirai pour personne. Je suis fatiguée. "
Je sonne et m’annonce à travers les battants verrouillés. La porte s'ouvre et j’explique à maman la
raison de ma visite nocturne :
— Gisèle a mal au ventre et au dos.
— Appelle donc un médecin.
— Pour un petit mal de ventre ?
— Avance et trouves un médecin, donnes moi la clef de la maison, je m’occuperai d’elle en attendant.
Cinq minutes plus tard, je frappe à la porte du Docteur Samson. Je suis intimidé, en lui demandant de venir examiner ma femme. Il ne pose pas de questions et m’accompagne. En ce temps lointain, les voitures étaient rares à Dimona, notre commune, et les téléphones aussi. Les médecins et les notables de la ville étaient parmi les rares privilégiés qui les possédaient.
— Commandez une ambulance et hospitalisez-la dans la clinique d’accouchement à Beer Cheva,
me dit le praticien, après sa visite.
— Maintenant, ou demain demande-je bêtement ?
— Tout de suite ! Fut la réponse. Voila mon ordonnance. Venez, je vous déposerai, vous gagnerez du temps !
Gisèle est reçue de suite par la sage-femme, et moi confus n’en croyant pas mes oreilles et me yeux, étant sur qu’il s’agit d’un malentendu. D’abord elle a un tout petit ventre, ensuite ne faut-il pas neuf bons mois pour arriver à terme ? Bientôt on va m’envoyer rouler dans les escaliers pour avoir fait cette farce. Le Docteur Samson doit se tromper, maman de même. Je sors prendre l’air et je rencontre le chauffeur d’ambulance qui me propose de revenir avec lui à la maison, à Dimona. C’est ce que je fais, fuyant comme un lapin.
Le lendemain matin, le 17 février, je suis au travail, à Kitane la grande fabrique de textiles. Je suis
la depuis un quart d’heure seulement, que je vois debout devant moi, tout souriant, mon frère Nathan, Vivi pour es amis.
— Félicitations, me crie-t-il, ta femme a été délivrée.
— Tu dois te tromper, je lui réponds. Ce n’est pas possible.
— Comment me tromper. J’ai donné un coup de fil : tu as des jumelles.
— La tu dois te tromper vraiment. Avec le petit ventre qu’elle avait !... Tu ne sais pas bien l’hébreu. Tu as entendu sûrement ton correspondant bégayer dans le téléphone : "Une
fille est née, une fille." Et tu as compris : une fille est née et une autre fille.

— C’est toi qui dérailles complètement. Tu as deux jumelles. Maman est déjà partie pour visiter Gisèle et tes bébés, à la clinique d’accouchement.
Je range rapidement mes outils, et cours comme un fou. Ma femme a mis au monde deux jumelles. Record de Guînes. En huit mois deux enfants, c’est le championnat du monde. Je prends vite le bus en direction de l’hôpital. La m’attend une déception : les nouvelles nées avant terme ont été envoyées par hélicoptère à Tel-Aviv, faute d’incubateurs à Beer-Cheva. Donc je ne les verrai pas de suite.
— Je les ai vues me dit maman. Elles sont aussi petites que deux bouteilles de lait. Leurs membres
sont transparents. J’ai choisie une, la plus grosse, et j’ai demandé qu’elle porte mon nom.
— D’accord maman. On l’a nommera Miha. Ou en Hébreu :Mikhal.
— Gisèle m’a déjà donné son accord. Je voudrais que la deuxième porte mon nom aussi.
— Nous ne pouvons pas donner le même nom aux deux, maman.
— Nous nommerons l’une Miha et la seconde Mihona.
— Pour la seconde c’est non. A propos maman, il y a une grande différence entre les deux ?
— 1120 grammes pèse l’ainée et 1600 la cadette.
Je me sens triste. Mes filles sont si petites. Mais j’essaie de cacher mon désarroi. Je rentre voir mon
épouse avec un grand bouquet de roses rouges. Je l’embrasse, la félicite, lui demande pardon de pas avoir été auprès d’elle, à l'accouchement, un moment si important.
— De toutes façons, on ne t’aurait pas laissé être à mes cotés. Je suis contente que tu aies dormi à la maison. (Quelques années plus tard, on a autorisé à l’époux à être présent pendant
l’accouchement de ses enfants). Tu sais chéri, elles sont petites.
— Ne te fais pas de mauvais sang, mon chou, elles sont nées au septième mois. Pendant les deux mois qui viendront, elles grandiront et grossiront.
En sortant de la clinique le soir, je rencontre un homme qui était présent à notre mariage.
— J’ai entendu dire que ta femme a accouché, pourtant neuf mois ne sont pas écoulés depuis votre noce.
— C’est possible, nous n’avons pas compté, je réponds à l’indiscret.
A la maison papa nous remonte le moral :
— Vous savez, je me suis endormi cet après-midi. Et vous savez ce que j’ai vu dans mon rêve ? Nos deux jumelles, bien portantes, habillées de rose avec des rubans et chaussées de
souliers noirs vernis, tous brillants. Elles s’amusaient dans la maison. Le rêve de papa s’est réalisé et neuf semaines plus tard, Mikhal et Riki quittent l’hôpital et sont reçues comme il se
doit par la famille Bouhnik. Pourtant papa n’a pas eut la joie de les voir courir dans la maison : il nous a quitté le mois d’octobre suivant. Zikhrono librakha. Que son âme repose en
paix.
Les deux premières petites filles de notre famille sont natives du 17 février 1964 : Riki est née à une heure dix, et Mikhal à une heure vingt. Elles se portent bien. Le reste est une autre histoire. Mazel tov.
