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Les Jouets de Pourim
Par Thérèse Zrihen-Dvir
Avec le printemps, vint Pourim, l'excitation, les jeux, les jouets et les déguisements pour les enfants. Dans les rues du quartier, la grande majorité des garçons était armée de faux pistolets qu'ils dirigeaient vers une cible invisible en criant Harour Haman (1). Nous les filles, étions leurs malheureuses victimes. La détonation des balles était suffisante pour nous faire fuir à leur approche.
Pourim(2) est plutôt considéré comme la fête des enfants. Ils marchaient en procession déguisés en Reine Esther, Mardochée, Haman et enfin, en Roi Assuérus. Pour l'occasion, le Mellah revêtait spécialement une auréole magique.
Les familles, à Pourim, échangeaient entre elles des cadeaux. Il y avait
aussi cette tradition exceptionnelle de préparer des paquets de victuailles pour les familles pauvres que les enfants distribuaient bénévolement.
Au premier jour de Pourim, dans le quartier, on pouvait les voir défiler, déguisés en Reine Esther, Mardochée et en Roi Assuérus. Ils longeaient les murailles des rues, les bras encombrés de présents joliment empaquetés et frappaient aux portes des familles indigentes.
Après le remariage de ma mère, j'habitais chez mes grands-parents qui m'achetaient rarement des jouets, mais m'offraient plutôt de précieux bijoux. Pendant de longues années, cette coutume m'ennuyait, mais je ne pouvais ni faire ni dire quoique ce soit tant ils étaient certains de m'offrir le cadeau le plus souhaitable.
Cette année-là, Grand-père étant gravement malade, je passais le plus clair de mon temps à son chevet.
"Enfant," me dit-il, une semaine avant Pourim, "Je n'ai pas eu le temps de te préparer un bijou cette année. Nous avons beaucoup d'articles précieux dans le coffre-fort, va te choisir un cadeau pour Pourim."
"Pépé," lui répondis-je, légèrement embarrassée. "Ce n'est guère nécessaire. J'ai suffisamment de bijoux que je porte rarement. Cette année, je peux m'en passer."
"Non, non, tu ne devrais jamais dire une chose pareille mon enfant," me répondit-il. "J'ai une excellente idée. Dans le coffre, il y a des ustensiles de cuisine miniatures en argent que j'avais préparés pour la fille d'un riche commerçant. Il n'est jamais venu les réclamer et ainsi ils sont restés en ma possession, quoiqu'il les ait payés d'avance. Les voudrais-tu?"
"Et si le commerçant venait les chercher," lui dis-je, "que feras-tu?"
"Je le dédommagerais bien entendu et toi tu pourras garder l'ensemble pour toi. Bien sûr que ce sont des jouets que tu ne pourras pas utiliser pour faire la cuisine, tu le sais, je l'espère," m'expliqua-t-il.
"Je le sais Pépé. Comme je voudrais avoir une dînette! Une vraie en terre cuite, pour que je puisse cuisiner, comme le fait Mémé," répondis-je.
C'était la première fois que j'avais eu l'audace d'exprimer ouvertement mon opinion sur les cadeaux de pourim. Mon grand-père réalisa soudain que la famille entière n'avait jamais tenu compte de mes simples désirs de petite fille. Quand je le quittai pour me rendre à l'école, Grand-père se leva du lit, s'habilla élégamment comme de coutume, prit sa canne et se dirigea vers marché. Il acheta une dînette complète en terre cuite qu'il déposa sur mon lit à son retour.
Fillettes déguisées
Le rayonnement de joie sur mon visage fut sa meilleure récompense, m'avoua Grand-père plut tard. Seigneur, comme ces petits ustensiles étaient beaux et finement peints à la main! Mes doigts tremblaient en les effleurant. Comment en faire usage sans les casser ou les endommager, me demandai-je. Grand-mère remarqua mon hésitation et intervint brusquement,
"Enfant, les jouets ont une vie très courte et c'est leur raison d'être. Va dans notre grenier et prends tout les ingrédients nécessaires pour préparer un petit repas dans ta dînette. Invite tes copines pour le pique-nique rituel de Pourim dans les grands jardins de Jnan El Afia (3) à l'extérieur du quartier juif."
Elle n'eut pas besoin de me le dire deux fois. Je partis en flèche chez mes
amies de classe pour discuter les détails, préparer la liste des ingrédients nécessaires et celle des participantes entre lesquelles je pris l'initiative de répartir les rôles. Il fallait
apporter des pommes de terre, des œufs, de la viande, du poulet, des tomates, des concombres, des oignons, du persil, de l'huile et évidemment un tapis, des oreillers et une corde pour la
balançoire. Et surtout, ne pas omettre de se munir d'une quantité suffisante de charbon et d'allumettes. Chacune de nous avait évidemment sa dînette qu'elle voulait utiliser pour
l'occasion.
En rentrant chez moi, j'étais tellement excitée que je n'arrivai pas à fermer l'œil de la nuit.
Imaginez le matin suivant, une troupe de dix fillettes, âgées de huit à dix ans, parées de leurs déguisements de pourim, les frimousses exagérément fardées, défilant orgueilleusement dans les ruelles de notre quartier.
Avec nos yeux soulignés au khôl, notre visage plâtré de fond de teint, une
couche généreuse de fard à joue, à en faire honte à une pêche, et nos lèvres outrageusement colorées, il ne faisait aucun doute que toutes les beautés du monde ne nous arrivaient pas à la
cheville.
En bande joyeuse, nous faisions route vers le parc, les bras lourdement chargés de tous nos paquets. Nous étions si ravies de nous sentir libres et surtout mûres! La grande majorité des filles étaient prêtes à défier le monde et surtout lui prouver notre compétence à gérer nos vies indépendamment - du moins nous en étions convaincues.
Une fois dans le parc, nous repérâmes un joli coin agréable
au pied d'un eucalyptus géant où nous étendîmes notre vieux tapis rafistolé. Les plus dégourdies d'entre nous grimpèrent sur l'arbre et s'attelèrent à monter une balançoire s'aidant d'une corde
solide qu'elles nouèrent autour d'une branche ferme, plus ou moins horizontale. Lorsque la balançoire fut finalement installée, nous défîmes nos paquets. Nous avions une quantité inouïe de pommes
de terre, de tomates, d'oignons, d'œufs, de concombres, de feuilles de menthe et de persil sans compter les portions de viande et de poulet. Nous étions persuadées être suffisamment
talentueuses pour cuire tout cet amas de victuailles et même éclipser les prouesses de nos mères.
Il fallait commencer à éplucher les pommes de terre pour en faire des
frites et remplir la petite marmite d'eau puis y placer les morceaux de viande et de poulet. Avant de procéder à la cuisson, nous n'oubliâmes pas d'ajouter du sel, du poivre et de l'huile. La
marmite se mit à bouillir trop rapidement à notre goût et son continu commença à déborder. Ce fut la panique, et aucune de nous ne semblait savoir comment éviter l'imminente catastrophe. Il
y eut beaucoup de cris et de rires simultanés. Avec nos drôles têtes, nos visages noircis de charbon, nos habits tachés d'huile et cette marmite brûlante qui ne cessait de déborder, c'était la
vraie pagaille. J'eus la formidable idée de soulever le couvercle et miracle, l'ébullition diminua.
Nous devions également préparer une salade - entreprise très aisée
pensions-nous! Franchement, elle était loin de ressembler à celle que nos mères nous servaient à la maison. Chacune d'entre nous était prête à jurer que personne au monde n'en avait jamais
réussi de meilleure. Nous la goûtâmes. Josiane fut la seule à dire d'une voix presque éteinte: "il y a trop de sel et de poivre et beaucoup d'huile. Les tranches de concombre et de tomates sont
trop épaisses!"
"Elle est parfaite," répliqua Jacqueline. "Cesse de te comporter en enfant
gâtée."
Nos frites brunissaient doucement dans l'huile, mais comme nous les
voulions bien croustillantes nous les laissâmes mijoter un peu trop longtemps. Au bout de quelques minutes, elles avaient lamentablement rétréci au point qu'il devint clair que leur quantité ne
suffirait pas. Pour notre seconde tentative, l'huile n'était pas assez chaude et les frites se collèrent littéralement aux parois et au fond de la poêle. Nous entreprîmes de les en détacher. Bien
entendu, quelques doigts furent brûlés pendant l'opération, mais chose étonnante, aucune d'entre n'émit la moindre jérémiade.
Quelques heures furent nécessaires pour obtenir une seconde assiette de
frites qui, en toute sincérité, avaient une apparence lamentable. Assaisonnées d'une quantité non négligeable de sel et saturées d'huile, nous les trouvâmes absolument délicieuses. Nous
eûmes toutes mal au ventre après les avoir consommées.
La marmite qui contenait les morceaux de viande et de poulet continuait à
bouillir sous nos yeux attentifs. Il fallait, comme le faisaient nos mères, y piquer une fourchette avant de nous servir. Celle-ci refusa obstinément de pénétrer leur chair coriace. Après six
heures successifs de cuisson, les morceaux de viande s'étaient quasiment désintégrés et ressemblaient de façon étonnante à des cailloux noirs.
Nous fîmes contre mauvaise fortune, bon coeur, en nous contentant de notre
salade et de nos œufs durs que nous avions quand même réussi à cuire à point. Dieu merci, nous avions toutes beaucoup de fruits que nous nous partageâmes. Grand-mère avait glissé dans mon paquet
quelques biscuits délicieux que nous avalâmes avec cette mixture que nous insistions toutes à nommer thé.
Mais nous étions encore loin de voir la fin de nos misères et quand nous
nous décidâmes finalement d'essayer la balançoire, la corde lâcha et la victime qui s'y était risquée, fut projetée sur le sol, se blessant l'avant-bras. Quelques filles grimpèrent une seconde
fois sur l'eucalyptus pour renouer la corde et la resserrer. Je fus choisie pour l'étrenner, et malgré un brin d'appréhension que je cachai efficacement, je m'assis dessus. La balançoire
fonctionnait parfaitement et j'eus un très grand plaisir à me propulser le plus haut possible. Toutes les fillettes se balancèrent à tour de rôle mais, quand ce fut mon tour pour la seconde fois,
personne n'avait remarqué l'effilochage dû au frottement de la corde contre la branche. Dès que je pris l'envol, celle-ci se rompit. J'atterris sur un gros caillou en saillie qui me blessa le
genou. J'en garde la cicatrice jusqu'à ce jour. Il y eut beaucoup de sang que j'essuyai avec mon mouchoir, tout en fanfaronnant devant mes camarades que la blessure ne me faisait absolument pas
mal.
Le pique-nique se poursuivit malgré toutes nos mésaventures et en fin de compte nous fûmes toutes satisfaites de nous-mêmes et de notre épreuve. Ni les nombreux incidents et ni nos visages crasseux ne gâtèrent notre bonne humeur.
Une des fillettes nous murmura gentiment qu'il commençait à se faire tard
et qu'il était temps de se préparer à rentrer. Avant de rassembler nos effets et nos ustensiles, il fallait évacuer les morceaux de viande brûlés de la marmite. Le premier chien famélique qui
vint à notre encontre en fit son repas. Son combat acharné pour mâcher ces cailloux fut le clou de la soirée.
En chantant à pleine gorge les refrains habituels de Pourim, scandés avec les lamelles de nos semelles, et heureux comme des pinsons, nous ne cessâmes le joyeux tintamarre qu'une fois devant la porte de nos logis.
"Quelle journée merveilleuse," ne cessais-je de dire quand j'atteignis
mon paisible chez moi.
Grand-mère vint m'ouvrit la porte, mais, à ma vue, elle éclata d'un rire
sonore qui attira toute la maisonnée. Les taches noires sur mon visage et les souillures d'huile sur mes vêtements avaient certainement provoqué cette hilarité soudaine. La découverte de mon
genou blessé coupa court au concert de rires. Grand-mère lava ma blessure et la pansa après l'avoir enduite d'un antiseptique qui faillit me faire hurler de douleur. J'évitai cependant de me
plaindre, mais par contre, je ne cessai de répéter qu'elle journée magnifique j'avais passée, en décrivant nos mésaventures avec force détails.
"Il ne fait aucun doute," me dit enfin Grand-mère, "que l'expérience valait
la chandelle et qu'il est toujours utile de s'initier aux tâches constantes de la vie. Toutefois, ce que tu as expérimenté aujourd'hui est ce qu'on appelle la salle d'attente,
l'antichambre de la vraie vie. N'oublie jamais qu'on n'a rien sans rien et que même dans les pires situations de la vie, il y a toujours de bons cotés."
Ce soir-là, le dîner que Grand-mère me servit me parut étonnamment délicieux. Quant à mon lit, je ne l'avais jamais trouvé aussi confortable.
La blessure au genou me faisait encore mal, mais elle se cicatrisa au bout de quelques semaines.
Extrait du livre :
Contes et Légendes du Mellah de Marrakech,
par Thérèse Zrihen-Dvir
E-mail: phoenix1@012.net.il
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Harour Haman : Maudit Haman-le vizir de l'empire perse sous le règne du roi Assuérus.
Pourim: fête juive qui commémore la délivrance des juifs du complot mené par Haman qui avait planifié leur extermination ainsi décrit le livre de la reine Esther Méguila.
Jnan El Afia: Jardins où les juifs festoyaient, géraient des pique-niques.