Souvenirs de Tunisie, dialogues, cuisine, littérature, poésie, divers
Mes premiers jours en Israël
Extrait du livre "Les Mémoires d'une Juive de Marrakech"

Par
Thérèse Zrihen-Dvir
Les fêtes de Pâque au kibboutz constituaient un événement assez singulier, du point de vue d’un juif orthodoxe du moins. Rassemblés dans une salle aux dimensions palatiales, tous les membres du kibboutz, les volontaires et les étudiants de l’Oulpan commémoraient le miracle de la délivrance du peuple juif du joug égyptien, laquelle n’était pas narrée selon les oraisons traditionnelles, mais présentée sous forme de scènes de théâtre et de chants et agrémentée de quelques plaisanteries qui détendaient l’atmosphère et amusaient l’auditoire.
Pour le croyant, cette odyssée biblique marque de son sceau sa foi dévote en les Saintes écritures. L’élimination de l'aspect religieux dans cette version laïque de l’événement réalisée par le kibboutz ne pouvait que lui paraître irrévérencieuse. Le voisinage de pain et de matzos sur les tables exprimait peut-être l'entente et la tolérance mutuelle, mais elle ne manquerait pas de révulser les entrailles du religieux. Marie s’esquiva et sortit furtivement de la salle avant que le festin ne fût servi. Sa vénération des coutumes juives n’était qu’un vestige historique au kibboutz. Celui-ci défiait ouvertement ses convictions, lesquelles refusaient farouchement de s'amalgamer à ces nouvelles doctrines. Bien qu'elle eût soigneusement évité tout commentaire et eût fait preuve d’une neutralité affectée, Marie se cramponnait à l’attitude respectueuse de la tradition religieuse.
Les jours sombres des commémorations de l’Holocauste suivaient immédiatement les festivités de la Pâque. La télévision et la radio commentaient les mobiles incompréhensibles et les desseins impénétrables qui poussèrent l’ensemble d’une nation à souhaiter l’extermination silencieuse de tout un peuple. Puis, sur le petit écran, l’horrible défilé des squelettes ambulants, des enfants décharnés, des fours crématoires et des humains parqués comme du bétail firent brutalement revivre le cauchemar. Les hurlements des sirènes mirent la nation entière au garde-à-vous, recueillie à l’unisson autour de la mémoire des six millions d’âmes innocentes mortes sur l’autel de la barbarie nazie. Quelques jours plus tard, on célébrait la commémoration des soldats israéliens tombés pour la défense de la patrie. Des débats sur le thème du sacrifice de ces courageux soldats furent organisés dans les écoles et dans les différentes institutions nationales, quelques-uns offrant même des descriptions détaillées de leur vaillance. Les cimetières militaires étaient littéralement envahis par les proches des soldats défunts, évoquant alors des tapis de fleurs printanières d’où émergeaient laconiquement les froides pierres tombales. À Givat-Brenner, les membres du kibboutz, les volontaires et les nouveaux immigrants se groupèrent autour d'une sculpture commémorative géante qu’ils couvrirent de fleurs et au pied de laquelle ils déposèrent un parterre de bougies. Quelqu’un récita un poème, d’autres louèrent la bravoure du soldat israélien. Tous avaient les larmes aux yeux.
“Il n'y a pas de victoire ou de défaite dans les guerres, sur lesquelles ne plane que l'ombre inévitable de la mort. Elle est l’ultime vainqueur. Je me demande toujours qui est le plus chanceux: le soldat mort à la fin de son périple sur notre terre tourmentée et qui trouve finalement le repos au paradis, ou le combattant perpétuellement aux aguets, défiant les éléments déchaînés contre lui afin de pouvoir survivre?” songea Marie.
Ces tragiques réminiscences des martyrs des guerres et de la terreur et ces rappels solennels de l'héroïsme des victimes furent clos par une éruption déconcertante de festivités d’une ampleur et d'une force inimaginables, dissonant gravement avec l’état de deuil dans lequel le pays tout entier était plongé quelques heures plut tôt. L’absence de transition entre ces deux extrêmes déconcertait totalement Marie. La fête de l’indépendance nationale et son déferlement de joie irrationnelle visait selon certains à magnifier le triomphe de la vie sur la mort, mais pour d’autres, comme Elsie, elle ne signifiait rien, sinon un repli plus profond encore dans son inconsolable chagrin. Cette ambiance effervescente régna cependant partout jusqu'à l’aube, et le kibboutz ne fit pas exception à cette règle. Frida avait organisé un voyage à Jérusalem pour la parade militaire et conseilla gentiment aux fêtards de se reposer un peu avant de prendre la route, le lendemain matin à six heures.
Thérèse Zrihen-Dvir, écrivain