La pastèque.
Été 1949. Devant me rendre à l’O.S.E, Rue Alexandre Dumas afin d’être vacciné contre la fièvre typhoïde. Maman me
confie à mon oncle Emmanuel Demri et lui demande de bien vouloir, me prendre avec lui, jusqu’à destination.
— Amanou. Veux-tu me rendre un service et accompagner Camus jusqu’au dispensaire.
— C’est sur ma route, il n’y a aucun inconvénient.
— Merci Amanou.
— Il n’y a pas de quoi, il me tiendra compagnie, tout le plaisir sera pour moi.
Mon oncle arrête un taxi B.B., une Renault 4 C.V., et cinq minutes plus tard nous sommes a destination. Après le
traitement médical, je l’accompagne au Marché Central, sur la route de Pic-Ville. Mon oncle Amanou fait le tour des magasins et arrivé près de l’étalage des pastèques, il en achète une, la plus
belle de l’éventaire, pesant pas moins que 16 kg. Il la place dans son panier et me la livre.
— Tu retournes à la maison, mon petit avec ce couffin. Voila cent balles, prends un taxi qui t’amènera jusqu’à
domicile. Veux tu que j’attende avec toi, jusqu’à l’apparition d’un véhicule ?
— Mais non, tu es sûrement occupé tonton. Au revoir.
Je ne veux pas l’aide de mon oncle pour une bonne raison : Cent francs (anciens), c’est une somme que je ne gaspillerai
pas en prenant un taxi. Ah ! Non ! Je vais prendre le bus a vingt francs et je garderai le reste, tout compte fait, j’ai fais une bonne affaire. Ah ! Il est chic mon oncle Emmanuel. Cent balles
pour un voyage de trois km ! Quelle aubaine ! Et cette pastèque si belle. Il n’y a que lui pour être si large ! Il nous gâte beaucoup, tonton.
La pastèque est lourde, mais je vais la transporter jusqu’à la station de bus, devant l’Hôtel De Ville, ainsi je ne
serai pas obligé de prendre deux bus et je ferai une économie de vingt francs. Il faut savoir s’arranger dans la vie pour avoir des sous, sinon on mourra pauvre.
Mais en route je décide de passer par la vielle ville sous les remparts, la Médina. A Bab-Ed-Diwan il y a un marchant
de granite au citron, quelque chose de super, et ça ne coûte que dix francs. Je ne ferais qu’une petite bifurcation. Je prendrai le bus devant la gare, ce ne sera qu’une petite marche
supplémentaire, rien de grave.
Pas loin de la Médina, je pense que trimballer cette pastèque si lourde ne serait pas sage, il vaudrait mieux aller
directement jusqu’à la station, devant la gare des chemins de fer. Ah! J’aime bien mon oncle. Marié à ma tante Rosette, ils habitent ensemble Gabès. Nous allons très souvent les visiter, pendant
les grandes vacances et c’est alors que commencent les cajoleries : Les gâteaux de tata, ses glaces gilates, les billets de cinéma de tonton et toutes genres de caprices. Mon oncle tient un
magasin dont l’enseigne est “Tout pour rien”. Je lui demandai s’il vendait tout a l’œil, comment gagnait-il sa vie. A quoi, il répondait qu’il gardait les commissions, je ne comprenais pas, mais
je n’osais pas le dire.
Le car n’est pas devant la gare. Bah! A quoi bon l’attendre. Je l’arrêterai en route, ou bien un taxi chargé seulement
de deux personnes me prendrait pour quatre cent sous. Le panier est lourd, mais courageusement, je continue, caressant mon fric dans ma poche. J’arrive à l’Ancienne Gendarmerie, sans que le poids
ne diminue. Je ne vais pas abandonner maintenant. Voila la villa Rekik, l’immeuble Cohen. L’école Cachat n’est pas loin. Je sens la fatigue m’envelopper de ses grands bras, ma chemise est trempée
de transpiration. Je fais une pause devant la petite baraque du marchand de blocs de glace. Je demande une boisson gazeuse que je bois très lentement, voulant profiter le plus possible de repos
bien mérité.
Je reprends la route, cinq minutes plus tard, je suis à la maison. Ma tante Rosette et maman s’affairent autour de moi.
On me déshabille et on me mouille. Je fais une toilette rapide et me met au lit. L’effet du vaccin ne se fait pas attendre, j’ai de la fièvre et sous l’influence de la fatigue je dors quatre
heures d’affilée.
Je veux une tranche entière.