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Souvenirs de Tunisie, dialogues, cuisine, littérature, poésie, divers

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Le retour de Bourguiba à Tunis (fin)

Le retour de Bourguiba à Tunis 3ème partie


Par Reuven (Roger) Cohen


Safiya revient à Bourguiba. "Ce qui le distingue, plus que ses actes, ce sont ses analyses aux termes entendus de tous. Ce sont elles qui ont fait de lui le Leader, le Combattant Suprême, celui qui a détrôné le Vieux Destour. Et dans ses contacts avec les Français, c’est sa logique, son discours exact, son intelligence et sa modération, tous ces éléments qui forment un système bien clair et qui les a vaincus. C’est un système auquel il est impossible de s’opposer autrement que par la violence. En ce sens on peut dire qu’il a bien su intégrer à son discours les valeurs que prônait la République Française".

"Tout de même, les fellagas y ont joué, eux aussi, un rôle important, ajoute Ben Achour. On ne peut pas dire qu’il ne s’est pas servi de leurs actions armées, de leur violence ! Tu entendrais mon frère, le Yousséfiste, il pense que les résultats des ’Accords’ sont un véritable fiasco, parce que Bourguiba n’a pas poussé la lutte armée plus loin encore ! Il pense qu’il faudrait rejeter ces accords, qui ne nous donnent rien, et continuer la lutte armée jusqu’à ce que tout le peuple se soulève !


C’est vrai, que dans une certaine mesure, les faits plaident pour eux. L’année 1954 aurait-elle été diplomatiquement décisive sans l’action soutenue des fellaghas ? Souvenons nous du mois de septembre ! De l’avion de l’armée descendu par eux, et de la fierté du peuple ce jour là, de sa gratitude à l’égard ses Combattants Tunisiens Armés. Souvenons nous de la pression que ceux-ci ont exercé sur la population pour qu’elle s’unît autour du Parti, et des réactions exacerbés de "La Main Rouge". Du délégué du Gouvernement envoyé à Sbiba pour leur demander de déposer les armes, retrouvé exécuté avec ce mot épinglé, disant : "Ceci sera le châtiment des traîtres qui essayent de contacter les patriotes". Cette exécution n’a-t-elle pas signifié clairement au Bey et aux Autorités françaises, que seuls les délégués du Néo Destour sont les représentants du peuple, et que Bourguiba est leur Leader incontesté ? Ce ne sont donc pas seulement ses discours qui ont fait céder les Français. Le grand nombre d’actions armées, qu’ont menées les Combattants Armés du peuple tunisien, y sont pour quelque chose."


"Qu’en penses-tu, me demande Safiya, étonnée de mon silence ?" Je pense que Ben Achour a bien de la chance d’être l’amoureux de Safiya. Je pense que dans quelques années ils rempliront, les deux, de hautes fonctions dans la Tunisie Nouvelle, et je serai heureux en pensant à eux, de me souvenir que nous étions, tous les trois, de bons amis.

 



"A quoi rêves-tu, me secoue Ben Achour ?" Je me reprends et répond "Mais à ce que tu disais" ! "Et alors ?" Je laisse échapper "Je pense que tout est dans la mesure !" Ils éclatent de rire et me disent que je fuis le problème à la manière des sophistes, tant haïs de Socrate, et tant adulés par Aristote. Je fais un geste de la main et me retire.

Pour rejoindre la maison je passe par les souks où traîne la foule des promeneurs "striée par les lames des rayons du soleil", me dis-je, en essayant de me remémorer ce qu’en avait écrit Guy de Maupassant. C’est un des textes que j’avais appris par cœur pour l’oral du Bac. "Dans la ville arabe, écrit Maupassant, la partie la plus intéressante est le quartier des souks, longues rues voûtées ou torturées de planches, à travers lesquelles le soleil glisse des lames de feu, qui semblent couper au passage les promeneurs et les marchands".


Je remarque que les souks, aujourd’hui, sont plus animés que d’habitude et plus souriants. Les gens se saluent et se congratulent pour le Retour de Bourguiba et souhaitent à la Tunisie prospérité sous sa direction. Je m’achète pour déjeuner un beignet au miel, qui coûte trois francs et cinq centimes, dans une petite échoppe à gâteaux tunisiens, et le mange debout en remerciant le patron qui ne m’a pris que trois francs "Et les cinq centimes sont sur mon compte, pour célébrer son Retour me dit-il en Arabe !" Que deviendront ces souks, me dis-je, lorsque l’économie capitaliste, qui ne manquera pas de remplacer l’économie coloniale, chassera les petits artisans de leurs échoppes ? Ceux-ci deviendront de petits ouvriers malheureux dans de grandes fabriques déshumanisées ! Que deviendront ces promeneurs, et qui se souviendra encore de la belle description des souks de Guy de Maupassant ? La Tunisie va bientôt basculer dans le 20ème siècle avec 50 ans de retard, me dis-je, en embrassant ma mère.


"Notre voisine Myriam m’a raconté, me dit ma mère, le visage défait par l’inquiétude, qu’ils se préparent à quitter la Tunisie pour la France. Son mari a ajouté que la guerre civile entre la faction de Bourguiba et celle de Ben Youssef va éclater, et qu’elle sera fomentée par les colons Français qui ne sont pas prêts à abandonner la partie ! Il faut persuader ton père de se réveiller de sa nonchalance et à préparer lui aussi notre départ." Je m’emploie à la tranquilliser et appuie mes dires sur les manifestations de soutien de la veille à Bourguiba, "qui prouvent qu’il a la situation en main et que le peuple dans sa majorité est avec lui". "Dans sa majorité, peut-être, me répond ma mère, mais tu sais bien que la minorité utilise la violence pour arriver à ses fins. Et c’est nous qui allons en faire les frais ! D’ailleurs ton frère est d’accord avec moi ! Tu sais bien que les fellaghas ne déposeront jamais les armes !"

 



Elle dit qu’elle ne comprend pas mon insouciance. Elle ne manque pas de la mettre, comme de bien entendu, sur le compte de mon amitié avec Ben Achour. "Je le trouve d’ailleurs gentil et poli, me dit-elle, mais lui, il n’a pas à s’inquiéter".

Elle dépose sur la table un plat et ma serviette. "J’ai déjà déjeuné, lui fais-je remarquer". Elle ignore mon refus et me sert. "Tu as maigri, me dit-elle, ces histoires te bouffent la santé et tu manges n’importe quoi ! Tu sors tôt de la maison, tu rentres tard, tu goûtes à peine à ma cuisine." "Mais Maman, j’ai 19 ans !" "Et alors me répond-elle sans sourciller, qu’est-ce que ça change ?" Je renonce. La mère juive tunisienne !


Je la félicite pour son ragoût, éponge, sous son regard satisfait et vainqueur, la sauce, de ce bon pain qu’elle pétrit elle-même, et lui dis que je fais un saut à l’institut pour étudier avec des camarades. "Bon, appelons ça étudier, me répond-elle, ne rentre pas trop tard !" La mère juive tunisienne ne lâche jamais prise !

J’enfourche mon scooter et file au café de l’Institut. Les visages dans la ville européenne sont tendus. Par petits groupes, les gens parlent en hochant la tête, dépités. Pas d’éclats de rire, pas de gestuelle et de voix haute, selon l’usage des Tunisiens, de quelle communauté qu’ils soient.


Je m’assois près de Moreau, qui me dit d’un ton docte : "Cela va barder, préparons nous au pire". Je rafle les journaux qu’il a amassés sur la table, commande un café, et commence à les éplucher. En effet, les journaux sont alarmants. Celui des colons appelle au rejet complet des "Accords" et voit dans "L’Autonomie Interne" le début de l’Indépendance et la fin des colons. Les disciples de Colonna sortent les dents.


 

 



Ben Youssef et le syndicaliste Ben Salah voient dans ces mêmes Accords une défaite complète. Certains Yousséfistes parlent même de trahison. Les militants du Vieux Destour, pour appuyer leur thèse que "Le Néo Destour c’est la dictature et Bourguiba en est le chef", rappellent l’évènement tragique du 15 mai dernier, lorsque des membres du Néo Destour ont fait irruption dans une réunion privée qu’ils avaient organisée, et ont causé la mort d’un des leurs et plusieurs blessés. Dans la même veine, Tahar Ben Ammar, le ministre du Bey, déclare, à qui veut bien l’entendre, que le futur régime de la Tunisie sera un régime de Monarchie Constitutionnelle, et embrouille tout. Le reporter se demande comment le pauvre peuple tunisien se retrouve dans tout ce brouillamini.


On rappelle que le 28 février dernier, dans le sud tunisien, où il distribuait de l’orge aux paysans, le même Ben Ammar avait insisté sur le fait que "Les Tunisiens doivent défendre les intérêts Français plus que les intérêts Tunisiens. Je dis Vive la Tunisie et aussi vive la France ! Grâce à son aide nous devons surmonter cette crise économique. La politique ne fait pas vivre". Je dis à Moreau que dans cette grande confusion, la seule chose sûre et claire est que le Retour de Bourguiba a provoqué une nouvelle donne et qu’une nouvelle dynamique s’est enclenchée. En histoire on le qualifierait "d’évènement révolutionnaire", ce genre d’évènement qui change du tout au tout le cours des choses. "Peut-être répond Moreau, après un long moment de réflexion, mais il faudra casser beaucoup d’œufs !"


Le Pont s’assoit à notre table et nous dit en souriant "Ce Retour, c’est la fin des velléités de la Tunisie à l’Indépendance. Ils vont se déchirer entre eux !" Le Pont se nomme en fait Joinville, mais nous le surnommons Le Pont, à cause du jeu de mots avec Joinville le Pont. Je lui réponds que ce n’est pas souhaitable car tout le monde en pâtira, les Européens en tête.


"Oh, toi, de toute façon, tu as toujours été pour eux, me lance Le Pont !" Je me lève, le bouscule et exige qu’il retire ce qu’il vient de dire. Il lève sa garde comme à la boxe. Le patron du café nous rappelle au calme, et Moreau qui est un véritable colosse, mais au cœur d’or, se lève, l’engueule et lui ordonne de se rasseoir. "Tu es con ou quoi, lui dit-il. Tu nous emmerdes avec tes manières, genre Capitaine Fracasse ! Sfez a raison ! Tu t’imagines un peu ce qui se passerait si une guerre civile éclatait ! On serait tous dans la merde, toi, moi, Sfez et même Ben Achour, qui s’imagine qu’avec son Retour tout va rentrer dans l’ordre - alors que le désordre ne fait que commencer ! Alors, du calme et restons bons amis, et espérons que nos parents à nous tous, Ben Achour inclus, le demeurent aussi - sinon c’est la catastrophe !"


Un lourd silence s’installe. Nous faisons mine de nous intéresser aux journaux. Le Pont me tend alors la main et s’excuse. "C’est oublié, lui dis-je, et je lui souris". La conversation continue, mais je sens que cet esclandre est un signe avant coureur. Je saisis, comme dans un éclair, que tout est fichu, et que notre microcosme va éclater, comme va éclater la Tunisie d’avant le Retour.


Au bout d’une petite heure nous nous séparons. J’enfourche mon scooter et file chez Ben Achour qui m’a demandé de venir relire avec lui un article qu’il consacre au Retour, et qu’il s’apprête à transmettre à une Revue en langue française, financée par le Néo Destour et lue dans le Maghreb et en France. "Puisque le noyau du désaccord, à l’intérieur du Néo Destour, repose sur les "Accords", explique Ben Achour, j’ai pensé qu’il serait bon d’engager ma thèse (qui est celle de Bourguiba bien entendu) sur l’essence même de ces accords. J’ai voulu donc, dans mon papier, y éclairer deux ou trois points essentiels. Il me tend deux feuillets tapés à la machine." Je lis et lui propose comme titre "La réponse des modérés aux extrémistes de tous bords : le Retour de Bourguiba". "Tu sais comme moi qu’il ne s’agit pas uniquement d’une polémique au sein du Néo Destour, lui dis-je, mais d’une scission qui court tout le long de la Société franco-tunisienne, Européo-Tunisienne faudrait-il dire, en fait". Il est satisfait du titre.


"Mais qu’as-tu, me demande-t-il, tu es moins serein que ce matin. Il s’est passé quelque chose de grave ?" "La situation et grave, lui dis-je, et les articles des journaux, comme les congrès des partis, n’y feront rien ! Ce sont des actes décisifs qu’il faudrait, et je crains que "les extrémistes de tous bords" ne mettent le paquet de suite ! Pourquoi n’exige-t-on pas que les fellagas déposent les armes avant que la violence n’éclate ?" "Mais ce serait désarmer le peuple tunisien face à la violence de l’armée française, sans compter celle de "La Main Rouge", me répond-il. Ce serait lui faire perdre la face".


Je lui avoue qu’il a raison et que nous sommes enfermés dans le cercle vicieux "du danger de la violence imminente". "Il est indispensable, cependant, si l’on veut en sortir, lui dis-je, d’investir de suite un effort "monstre" afin d’améliorer la confiance entre les adversaires.


Le surlendemain du Retour, je parcours dans la Presse les différents articles des Conventions, signées la veille à Paris. Chaque article pris à part est acceptable, mais c’est dans le "Tout" que repose le problème qui agite les factions. C’est l’esprit même qui émane des Conventions qui sera, à mon avis, la cause des hostilités à venir. Le "Tout" est, comme dirait la diplomatie américaine, "unacceptable". C’est qu’on n’y a pas fait cas du problème de l’"Honneur". Les Tunisiens, dans leur lutte pour l’Indépendance n’ont pas cherché seulement à améliorer leurs conditions de vie. A l’encontre de ce que leur disait Tahar Ben Ammar, pour eux, "la politique" qu’ils soutenaient, dans leur lutte pour l’Indépendance, et la lutte armée, leur rendait leur honneur, leur donnait le goût de vivre et la force de supporter les privations et les exactions. Ce sentiment d’honneur retrouvé, était plus important encore que l’orge qu’il leur distribuait.


 

 

 


Le 2 février 1955, rapporte le Dr. Ben Salem, Bourguiba déclarait au journal Le Monde "Qu’il n’avait jamais eu l’impression d’avoir lutté contre la France, et que d’autre part la Tunisie et les Tunisiens ne peuvent pas se passer de la France et qu’il espérait une entente définitive et amicale avec la France". C’est l’esprit de ce genre de déclaration que lui reprochaient ses adversaires. Ils attendaient de lui qu’il déclarât au contraire que "la France en lutte contre le peuple Tunisien devra investir d’énormes efforts pour améliorer sa conception et son discours à l’égard des Combattants Armés du peuple tunisien, qui lui ont rendu son honneur". Il aurait du déclarer : "Cette paix entre les deux peuples ne sera sincère et viable que si elle est une "Paix des Braves"". Sinon, pourquoi aurait il pris lui-même le titre de "Combattant Suprême", plutôt que celui de "Leader Suprême" ou de "Père de la Nation", ou tout autre titre dans ce genre, qui a fait ses preuves ?


"Vois-tu, Safiya, je comprends mieux aujourd’hui en quoi le Retour de Bourguiba était révolutionnaire". Ben Achour et Safiya plissent leur regard et me sourient. Nous sommes assis dans de larges fauteuils en rotin dans le jardin de leur villa, dans le quartier cossu du Belvédère. Cela fera deux ans, demain, que la Tunisie est indépendante. Certains s’attendaient au pire. Mais cela s’est passé presque en douceur. La soubrette, "décorée" des festons de son petit tablier, dépose sur la table basse un plateau des petits verres de thé à la menthe et aux pignons et des pâtisseries tunisiennes. Safiya la remercie et me prie de continuer. "Bourguiba était le seul homme, qui, dans son génie politique, avait compris que les changements de régime peuvent s’accomplir sans violence, à l’aide du verbe et de la raison - et en "poussant" tout de même un peu.


Seule une "Révolutionévolutive"avait des chances de réussir ici, vu les conditions socio-économiques et la mentalité qui régnaient alors en Tunisie. Par sa stratégie des "étapes" dûment préparées, et intégrées lentement par le peuple dans son quotidien, Bourguiba a réussi à "modérer" son peuple, à le "modeler", dirais-je presque, à le préparer aux changements qui s’installaient, sans le brusquer, sans faux pas. Son Retour signifiait pour la majorité de ses concitoyens que le but serait atteint - mais pas à pas. En cela, ils avaient en lui une confiance inconditionnelle - surtout le petit peuple bien encadré par le parti. Car, à l’opposé du Vieux Destour, qui s’adressait surtout à l’aristocratie terrienne et qui comptait sur la tradition du "clientélisme", les militants du Néo Destour avaient adopté, de suite après le congrès de Ksar Hellal du 2 mars 1934, qui marque sa naissance, les méthodes d’encadrement pratiquées dans les partis révolutionnaires modernes : sections de quartier, journaux et affiches, tracts, contacts directs avec la population. Bourguiba avait compris que tant que la France serait encore là, il réussirait à maintenir un certain équilibre entre les couches sociales, sans heurts dangereux - et à mener à bien la volonté d’Indépendance du peuple tunisien. Il a évité les déchirements des changements rapides de régimes qui détruisent le tissu social, ces déchirements qui suivent l’indépendance des peuples colonisés. Du point de vue philosophique, Il était pour la vie qui se construit dans la paix, non pour la violence destructrice qui promet tout et ne donne rien".

Ben Achour m’approuve, mais Safiya est ailleurs, sereine. Je la fixe un long moment et lui dis : "Tu es plus resplendissante que jamais !"

 

Elle me sourit longuement, me remercie, puis ajoute avec bonheur : "J’attends un bébé".


Fin

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