Une nouvelle : Bouna Méïr
Ne cherchez pas des précisions dans mes histoires, contes et légendes. J'écris en
écoutant les dicussion des autres, en suivant leur dialogue, me fiant à leur mémoire, leurs souvenirs de Tunisie et au fil de mon imagination.
Bouna Méïr*(grand-papa Meïr) est
un homme joyeux, aux joues roses, sensible à la musique, aux fables, poèmes, histoires et légendes qu'il raconte à sa famille, tout de suite après leur lecture ou après les avoir écrits durant la
sieste des siens. Bouna Méïr, poète et écrivain en dehors de ses occupations artisanales et commerciales, écrit une poésie bien tournée, des nouvelles attrayantes et a abondamment de loisirs
encore. Dans chaque conte, il ajoute une maxime qui reste gravée dans la mémoire de ses fils.
Meîr a plus d'une corde à son arc, puisqu'il pratique parfaitement l'équitation. Plus
d'une fois, faisant fi à son âge avancé et sa petite taille, il arrive monté sur la croupe de son cheval au galop et tel un jeune jockey, il rattrape un chapeau jeté à même le sol, par un de ses
fils. Dans ces cas il est applaudi par l'assemblée de ses voisins en admiration. Bouna Meïr est aimé, apprécié et respecté dans les environs de Moulinville. Il est aussi vénéré par son épouse et
ses enfants, car de son époque au début du XXème siècle, le contraire aurait été inconcevable, le chef de famille étant un patriarche honoré.
Bouna Meïr adore sa compagne Méha (Sméha *) et les regards qu'ils échangent
en disent long sur leurs sentiments. Ah ! Comme ils sont beaux ces deux tourtereaux centenaires ! La veille du samedi, Bouna Meïr n'oublie pas de chanter la louange de sa femme, avant le Kiddoush
* (bénédiction du vin du pain et sel, et des six jours de la Création) :
Méha est un bijou de rare beauté
Heureuse et souriante
Je prends appui dans le creux de son épaule
Je me blottis dans ses bras doux
Ses valeurs dépassent son pesant de perles
Mama Sméha et Bouna Meïr
vivent 105 et 108 ans respectivement. Mama Sméha quitte ce monde huit jours avant la naissance de son arrière petite fille Myriam. Bouna Meïr survit trois ans de plus. Ses petits enfant se
souviennent que Mama Sméha était grande de taille, mais courbée par le harassement et la faiblesse dus à l'âge. Son mari est bien plus petit. La petite Rosette voit un jour la mamie se lever en
s'étirant et elle s'écrie :
-- Maman ! Viens voir Grand-mère a grandi. Rosette est attendue chaque jour,
après l'école par son papy près de la baraque du marchand de glace. Elle dit à ses camarades :
-- Regardez, grand-père a des nouvelles dents. Papy montre-nous tes dents.
Le centenaire ouvre la bouche s'exécutant à la demande de la petite fille. En fait par un phénomène de la nature, les deux vieux voient leurs cheveux pousser noirs comme l'ébène et leurs dents
repousser comme des nouveaux nés. Un jour Meïr veuf depuis trois ans, demande à ses fils de s'assoir auprès de lui plutôt que d'habitude, et leur dit à leur grande surprise :
-- Venez Isthak et Chlomo. J'ai vécu une longue et belle vie. Il serait
temps de nous séparer. Notre maison est grande. Vous construirez un mur mitoyen au milieu, juste ici et vous partagerez ainsi équitablement notre domaine entre vous deux. A toi Itshak je lègue
mon affaire de bijouterie et à toi Chlomo mon commerce de brocanterie. A chacun selon les compétences qu'il a montrées dans le passé. Sur ma tombe écrivez tout simplement :
Les deux fils protestent. Meïr
demande alors de lui préparer un bon thé à la menthe, bien sucré. Il boit lentement, à petites gorgées et avec un plaisir évident le breuvage bien chaud et doux. Il replace enfin le verre vide
sur la table, et avant de poser sa tête sur son coussin et s'endormir... pour toujours, il leur recommande d'acheter du pain entier, des olives noires et des œufs*.
Son âme pure quitte son corps et deux anges viennent l'accompagner au
septième ciel. La famille éplorée, les amis désolés, les voisins hébétés organisent des funérailles dignes de cet homme de qualité. Ensuite les œufs sont bouillis et servis aux proches, avec le
pain et les olives : c'est le 1er repas de deuil, l'aâja comme on le nomme en Tunisie jusqu'à nos jours. Comme épigraphe ses fils font graver sur la pierre tombale, ce poème selon H.N. Bialik.
Ici git Bouna Meïr
Décédé à la force de l'âge
Plus que centenaire
Il a tant écrit, récité et conté
Mais il laisse un manque
Son dernier poème
N'a pu être mis en page
Il avait encore un vers
A écrire
Mais qu'on ne lira jamais
Il avait encore un refrain
A composer
Mais qu'on n'entendra pas
Perdu à jamais
Notres
Bouna : notre père
Méïr : Eclaire, éclairant
Sméha : Joie
Du pain entier, des olives noires et des œufs (durs) : premier repas après les funérailles
A suivre...