Souvenirs de Tunisie, dialogues, cuisine, littérature, poésie, divers
Hédi Bouraoui, portrait
Sfax j'ai vu
Ton centre occupé
Des hordes des alentours
Visages étrangers
Que je ne reconnais plus
J’ai vu
Les gourbis de tes banlieues
Changer de peau
Devenir terrasses
De café et de négoces
J’ai vu
Surgir des vergers
De Aïn Fellat
Des zones industrielles
En mal de croissance
J’ai vu
La sueur et la fumée
Faire circuler
Le sang nouveau des affaires
Un pays en changement
La base de la pyramide
Visant son sommet
J’ai vu
Les ficus centenaires
Arrachés dans la douleur
Du cœur de tes ruelles
Les palmiers bannis
De tes Avenues
Un arrogant béton armé
Envahit Sfax la nouvelle
Ne laissant aucune ombre
A l’horizon du
Promeneur solitaire
J’ai vu
La verdure expatrier
La fraîcheur
Si nécessaire à
Tes célèbres canicules
Ce qui torpille
Le cœur de tes enfants
En mal de parcs à paroles
J’ai vu
Gommer chott Elkrékanna
Disparu ce beau port
Qui accueillait les pêcheurs
Réjouis de leurs poissons vivants
Ce joyau de la criée n’est plus
Qu’une piètre zone piétonne
J’ai vu
Le port le plus animé
Mourir
De sa belle mort
Un maussade carrelage
Couronné de fer forgé
N’égaie même pas
Les passants oisifs
Pas trop soucieux
Du charme de leur histoire
J’ai vu
Le marché central
Perdre
Le souffle de la mer
Sa vasque ne bat plus
Qu’au rythme des enchères
J’ai vu
La valse des statues
Disparaître et apparaître
Selon l’ordre du jour
Dont le soleil
Ne se décline
Que dans la nuit féline
J’ai vu
La beauté de tes remparts
Se faire placarder
De semonces publicitaires
Juste pour promouvoir
Des festivals d’été
Réclamant à corps et à cris
Des spectateurs en mal de joie
Que ne a-t-on pas laissé ces vestiges
Dans la nudité de leurs pierres archivales ?
J’ai vu
La médina qui fait ta réputation
Devenir
Belle au seuil de tes portes
Dangereuse dans son enceinte
Ses fils l’ont transformée
En ruches d’ateliers et négoces
Et les banlieusards en zizanie
Et délinquance puérile
J’ai vu
Bab B’har Bled Essouri
Multiplier
Leurs cafés champignonnant
La palabre
Notre art à remplir l’espace
Sans jamais désemplir sauf
La nuit où pas un chat
Ne trouble les lampadaires
J’ai vu
Les borjs et les Jnènes
Disparaître
Sous l’anarchie des logis
Nul plan pour instaurer l’ordre
Clandestine la croissance
Où les bourgades se confondent
Aux tentacules de pieuvre
J’ai vu
Le kabkab qui scandait
Ton chant selon la marche
Se métamorphoser
En baskets et autres Adidas muets
Mais la salutation main ramenée
Sur le cœur est restée intacte
J’ai vu
Herbes et ronces folles
Entre les pierres tombales
Les morts virevoltant
Dans la terre horrifiés
De la poussière de la saleté
Qui ornent leur cimetière
Spectacle de désolation
Au lieu d’un havre de paix pure
Un peu plus de respect
Ne ferait pas tort à nos morts
J’ai vu
Les vivants en sortir
Le cœur serré sachant
D’avance où ils vont atterrir
Ils rêvent du brin de verdure
Qui viendrait prendre la mesure
D’une mémoire de vie