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Histoires de rabbins
Maman qui a trouvé que la visite du rabbin n'était pas sans
raison demanda tout à coup.
-- Mon fils était an classe ? En entendant cette question, j'ai senti le sol se dérober sous moi...
Âgé de deux ans maman m'emmène à l'école rabbinique (le koutab) de Rabbi Isaac surnommé Bekhor (l'aîné). Le maître me montre les lettres :
- Dis Aleph !
- Aleph… i- Ton père vend des hlaleph (des porcs). Dis Beith !
- Beith…
- Ton père vend du Zeith (de l’huile)… Dis Gimel !
Ces quelques mots suffisent pour m’enfermer dans un mutisme, ne voulant plus entendre la
suite. Ma scolarité hébraïque fut reportée à l’âge de cinq ans. Le rabbin trouvant que je n’avais pas encore le sens de l’humour développé.
Ainsi en même temps que la maternelle, je commence à prendre des cours chez Rabbi Isaac. J'adore ce rabbin. Notre précédent conflit est oublié, il était si gentil avec nous que tout le
plaisir d'être son élève est pour le mien. J'avance bien, et mes progrès sont satisfaisants. Les cours ont lieu entre 11 et douze heures et l’après-midi de cinq à six heures.
Les grandes vacances arrivent et elles durent trois mois en Tunisie, du trente juin au 1er octobre. L’emploi du temps fixé pour ce trimestre : neuf heures-midi et seize
heures-dix-neuf.
La renommée du rabbin lui vaut l’arrivée de nouveaux élèves du quartier de
Moulinville. Le nombre des écoliers le pousse à ouvrir une deuxième classe. Pendant les vacances scolaires, nous nous trouvons au koutab presque toute la journée, ce qui libère ainsi
nos parents du devoir de nous occuper, pouvant se consacrer en douce aux tâches journalières.
Rabbi Isaac est aussi bijoutier, le salaire d'instituteur rabbinique n'étant pas fructueux. C'est pourquoi il prend comme associé Rabbi Khamous le rouquin. Rabbi Khamous tient les deux
classes pendant l'absence de Rabbi Bekhor pendant qu’il sort pour effectuer son second métier. La tactique de Rabbi Khamous est simple : Il nous assemble nous racontant une histoire, une légende,
un conte ou une aventure. Comme il a le don inné de conteur, il nous laisse en suspense retenant notre haleine pendant une heure.
L'après-midi c'est Rabbi Khamous qui sort pour exercer sa profession secondaire, égorgeur de volailles et il est sollicité de partout. C'est alors que Rabbi Isaac le remplace : il
nomme des surveillants parmi les anciens qui se font un plaisir de servir de moniteurs. On se plait si bien dans cet institutions, que la recréation de midi pour le repas et la sieste nous
semblait trop longue.
Plus tard, ces deux rabbins se retirrent de l'instruction et laissent la place à Rabbi Albert. Ce dernier habillé d'un éternel manteau de mode écossaise, très voyant avec ses couleurs vives
rouge et noire, ce qui est chose rare dans les années fin 40, début 50.
Ses méthodes pédagogiques rappellent celles des instituteurs de l’époque, il est strict et sévère. Son bouc émissaire est Lalou (Bismuth, je crois). Les coups étant permis dans le temps, çà
n’étonne personne que son arme favorite est un mouchoir noué au bout et le nœud mes amis, celui qui le reçoit sur les fesses, ne demande pas son reste. J’ai assisté à la punition extrême,
la falouka, lors d’un voyage à Gabès : l'élève puni a les deux chevilles liées ensemble et il reçoit des coups de baguette sur la plante des pieds, le nombre de coups variant selon la
gravité du délit. Mais je n’ai jamais vu ce châtiment effectué dans ma ville, Sfax.
J’ai droit d'être puni moi-même, pour la bonne raison que mon petit frère Simon tombe un jour du banc sur lequel il est assis. Pas de ma faute, il faut le dire, j’avais été envoyé antérieurement
appeler la mère d'un enfant turbulent.
Pas étonnant en somme que lassé des procédés pédagogiques du maître, je rate le cours du
matin, un beau jour (on disait à Sfax : chtrâter l'école, rater avec intention). Faisant l’école buissonnière je tourne toute la matinée, pour revenir à la maison à midi. De
même l'après-midi et le lendemain, toute la journée.
Le soir du deuxième jour, je vois avec effroi le manteau bariolé du rabbin dans le quartier. Il s’arrête devant un étalage de fruits et légumes, ce qui me calme un peu.
Peu de temps après, Rabbi Albert fait son entrée chez nous. Je tremble de peur. Mais le rabbin ne fait aucune allusion à mon absence et je lui en suis gré. Il s'assoit, demande un café à maman,
une cigarette à papa et il ouvre un livre et se met en devoir de me faire des répétitions.
- Miha, ton fils fait des grands progrès, depuis qu'il est chez moi. C'est un plaisir de l'instruire.
Des progrès, je murmure ? De quels progrès parle-t-il ? Sottises, oui. Depuis que Rabbi Isaac et Rabbi Khamous sont partis, mon assurance tombe à l’eau perdu je commence à m'embrouiller et
à bafouiller dans la lecture des Lettres Saintes. Maman qui trouve la visite du Rabbin insolite et ne peut se faire sans raison plausible, n'était pas sans raison demande tout à coup,
et j'ai senti mon cœur défaillir :
- Mon fils était en classe ?
- Quand ? Aujourd'hui ou hier répond le sournois, par une question.
- Hier et aujourd'hui, replique maman. Les oreilles de papa se dressent, les miennes rougissent. J'aurai voulu que le sol se dérobe sous moi, disparaitre sous terre...
-- Je ne mentirai pas. Mais à condition que vous ne touchiez pas ce pauvre gosse répond-il : Ni hier matin, ni hier après-midi, ni ce matin, ni...
Il pourrait me faire un rabais. Pourquoi insister sur les détails ? Je ne vous dirai pas la suite, je passe un mauvais quart d’heure et un peu plus même. Mais j’en tire une morale: si vous avez
mal, si vous êtes au bout du rouleau, parlez-en avec papa ou maman, vous éviterez des conséquences sévères.
Pourtant la chance sourit à Rabbi Albert. Quand sa fille aimée se marie, il lui achete comme cadeau de noce un dixième de la loterie nationale. Et devinez qui gagnele dixième du gros lot ?
Oui, la fille aînée du Rabbin. Ce rabbin doit être un saint que le ciel rembourse.
Et quand la cadette du rabbin se marie trois ans plus tard, devinez ce qu'il lui offre comme cadeau de noces ? Vous donnez votre langue au chat ? Eh bien ! Elle reçoit comme dote un dixième
de la loterie nationale. Et vous savez qui gagne le gros lot ? C'est... la cadette du rabbin.
Alors si quelqu'un me dira que Rabbi Albert n'a pas une ligne directe avec la chance, alors il aura tort.