Souvenirs de Tunisie, dialogues, cuisine, littérature, poésie, divers
En route vers l'Ouest, le guide aussi âgé que le précédent, nous raconte des blagues, quant il n'a pas autre chose d'important à nous relater. Je remarque à la sortie de Tunis un étang que je ne reconnais pas. Je lui pose la question par curiosité, si par hasard ma mémoire me fait défaut. Il me répond :
« C'est l'eau de pluie. Cette année a été pluvieuse au nord. 1.400 mm d'eau a arrosé notre terre bénie. De plus en Algérie, on a ouvert les barrages d'eau afin d'éviter une inondation. L'eau a coulé jusqu'à Tunis. Tbark'Allah »!
J'observe le paysage, Nous sommes plus près de l'Europe que de l'Afrique. Tout est vert. La température est bonne. Au loin on aperçoit les montagnes de Kroumirie. Là c'est ressemblant à notre Galilée. Je me souviens de mes voyages à Bizerte et plusieurs fois à Aïn Draham.
Bizerte est une ville du nord de la Tunisie située entre la mer
Méditerranée et le lac de Bizerte.
Les Bizertins sont les descendants d'immigrés Arabes et Berbères d'Algérie, fuyant les
années de sécheresse de la fin du XIXè siècle, de Musulmans d'Andalousie, de Slaves musulmans de l'Empire ottoman, de Siciliens, de Corses, de Sardes, de Maltais et de Russes
blancs (installés à Bizerte après la Révolution russe de 1917).
Le Lac de Bizerte est approprié à des attaques de corsaires Bizertins. L'abolition de la piraterie en 1818 aurait pu porter un coup fatal à Bizerte mais le lac, dans lequel se reproduisent daurades, soles, mulets, loups et pageots si faciles à piéger quand ils regagnent la mer en empruntant le chenal qui traverse la ville, compense pendant quelques années ces pertes de revenus.
Pour celà, il suffit d'étendre des filets à la sortie étroite du lac. Les Bizertins deviennent donc pêcheurs et c'est par centaines de tonnes que le poisson est exporté chaque année vers Tunis, l'Italie et la France.

Nous avons marché le long du lac. Les barques amarrées me rappellent celles de Bhar El
Kerkennah, devant le marché central à Sfax dans le temps. Justement le marché aux fruits et légumes est tout prêt et nous profitons chacun à son tour d'acheter des pêches, des poires et des
fraises pour le samedi. J'imagine que la vente du poisson n'est pas éloignée. Mes amis, mes mignons, le vendeur nous fait attendre. La calculatrice n'étant pas en usage dans ce coin, le
légumier fait ses comptes au crayon, le poids multiplié par le prix égale, tirait, sans oublier la retenue. Comme nous sommes quatre, c'est longtemps multiplié par quatre. Je paie
enfin, mais je pense bien qu'il a du me faire un rabais important.
En face du lac se trouvent les cafés et restaurants, vous proposant d'acheter des poissons et de les mettre sur le gril sur place. Ce qui nous intéresse surtout dans ces endroits, c'est de nous décharger la vessie et de commander un espresso bien chaud et écrémé à point. Les maisons sur notre passagze sont du style antique, avec des balcons surplombant. Une calèche, carrossa passe, nous sifflons, le cocher arrête ses chevaux et nous voilà assis faisant un tour de rêve sur les pavés le long de la marine.

Le guide me prend en sympathie et je l'invite à boire un thé aux pignons, non loin de notre autobus. Mais on nous appelle et mon compagnon qui est connu dans la ville décommande. On ne fait pas de compte avec lui. Nous arrivons et nous nous apprêtons à monter sur le car, lorsqu'on nous annonce que deux femmes sont absentes. Elles sont parties acheter du henné. Mon ami me dit :
« Viens, retournons à notre thé, cette fois c'est moi qui paie ».
A peine assis, on vient nous dire que les deux dames sont de retour. Le garçon de café ne sait plus s'il doit nous servir ou non. Nous le remercions, payons sans boire et partons.
Le bus prend démarre, c'est alors que le pont-levis se soulève. La circulation cesse, laissant passer un bateau. Nous profitons de l'intermède pour faire une promenade motorisée bien sûr, en ville. Bizerte est belle. Antérieurement port français, de l'importance à peu de chose près, de Toulon. Nous passons devant des villas coquettes, appartenant encore à des citoyens Français, qui louent leurs maisons 11 mois par an, pour venir passer des vacances ici, dans ce coin de rêve, avec une mer bordée de dunes de sable et plantées de pins. Le climat clément, le coût de la vie bon marché et les bons souvenirs les font revenir chaque année. Nostalgie.

Nous revenons au point de départ. Rinnette profite pour descendre chercher la maison de
sa tante. C'est là qu'elle a vécu jusqu'à l'âge de cinq ans. Le pont s'abaisse et la file de voitures s'empresse. Dans les années cinquante un bac faisant la navette d'un bord à l'autre du lac
servait de moyen de locomotion aux personnes et aux véhicules. Aujourd'hui le pont est de service.
Sur le chemin du retour Degla nous raconte des blagues, puis c'est le tour du guide et enfin Ninette nous fait rire aux larmes en jouant un sketch en arabe marocain. Pour terminer elle chante en arabe maghrébin et voyant qu'on l'aime elle entame une danse du ventre.
Nous arrivons à Tunis et nous nous dirigeons vers Bab Souika en direction de la maison de notre cuisinière Mme. Bokobza. Cinq hommes s'en vont rapporter notre repas. Ils reviennent après vingt minutes. L'un d'eux, Victor semble très ému.
« Que se passe-t-il mon ami »?
« Il se passe qu’aujourd'hui j'ai retrouvé un ami d'enfance. Voici comment c’est arrivé : Nous sommes rentrés chez la cuisinière. Haïm m'a demandé si je connais le mari. En lui posant diverses questions, il s'est avéré qu'il est originaire de Gabès tout comme moi. Ensuite j'ai appris qu'il a fréquenté la même école. En fin de compte j’ai eu la surprise d’apprendre que c'était le camarade de classe et de banc. Lui est Bobobza et je suis Bokobza aussi ».
« Je comprends ton émotion Victor ». Sur ce je demande à Degla qui est toujours approvisionné en boisson de me passer son flacon d’eau de vie. Je verse une bonne rasade à Victor qui se remet peu à peu de sa rencontre émouvante.

Nous tenons les marmites entre les pieds, pour qu’elles ne bougent pas et le voyage du retour commence. Les rues de Tunis se déroulent rapidement, le paysage change sans cesse durant vingt minutes, jusqu’à l’hôtel Phébus, Khamsa en langue locale.
Sarah, Sylvia et Ninette s’occupent à la préparation de repas du lendemain : Une skhina, met marocain qui remplace notre téfina. Il est plus facile à préparer : des féculents, des pommes de terre, de la viande ou du poulet et des œufs, le tout dans une marmite avec un ajout d’eau à la hauteur des ingrédients et du sel. On laisse cuire toute la nuit sur une plaque électrique à petit feu.
Une viande rôtie est ajoutée. Facile à cuisiner aussi : faire revenir de l’ail, ajouter de la viande de veau, ou des portions de poulet, du sel et laisser cuire sans eau. Si c’est de la viande de veau retourner le morceau de temps en temps. La viande se laisse cuir dans sa graisse. Si c’est du veau, couper en tranches à la fin de la cuisson. Mais Sarah ayant plus d’un tour dans son sac a cuisiné deux poulets à Beersheba, les a congelés et transportés jusqu’à Tunis. Le cuisinier a met à sa disposition un petit réfrigérateur pour les conserver au frais.

A 19 heures Sarah enfin libérée va prendre un bain, alors que nous sommes déjà propres et bien habillés pour le Chabbat. Haïm le grand chef lance à qui veut bien l’entendre :
« Sarah va mettre la table. Laissez la faire ». Je lui réponds :
« Sarah est dans son bain, en ce moment ». Haïm s’énerve :
« Je vais de ce pas la sortir de sa baignoire ». crie-t-il et s’en va en courant.
Dix secondes plus tard, nous entendons un bruit sourd. C’est Haïm qui a buté la tête avant sur la grande porte vitrée. Elle est si bien astiquée, qu’il ne l’aperçoit pas.
Rassurez-vous mes amis, il n’y a pas de dégâts du côté de la porte, quant au grand chef
il a la peau dure. Juste une bosse sur le front.