Souvenirs de Tunisie, dialogues, cuisine, littérature, poésie, divers
Par Albert Siméoni
Le BILLET VI.
Un matin, alors qu’il marche aux abords d’un convoi bourré de victimes innocentes, en partance vers les camps d’extermination, Pierre aperçoit un petit billet sorti par la fente d’une porte de wagon. Il jette un rapide coup d’œil à droite et à gauche afin de ne pas être surpris par un collègue délateur ou par un soldat allemand. Il s’empare du précieux billet qu’il dépose au fond de sa gamelle. Or, il sait pertinemment d’après le règlement intérieur de la S.N.C.F que tout ramassage de messages destines à autrui, mettait sa vie en danger. Mais Pierre, courageux et surtout méprisant envers ses ‘chleus’ comme il les appelle, ose l’impensable. Il continue son chemin discrètement comme si de rien n’était.
Il passe le contrôle des papiers à la sortie de la gare de Drancy sous l’œil de son chef de service Maturin Arnaud qui feint de le fouiller.
Il est en chemin vers sa maison quand il décide d’ouvrir ce fameux billet. Il est adresse à une jeune fille…. Par une dame du nom de Henriette, sa maman, pense t’il.
-‘…Camille, ma chérie, mon trésor,
Papa, moi et tes frères…. Partons pour un long voyage… Je veux que tu sois forte et surtout en bonne santé, ma chérie lorsque nous reviendrions, mais je ne sais pas quand.. ! Dis à tante Victoria de ne pas s’en faire …. …! Henriette…ta maman et tes frères qui t’aiment… !’
Suit une adresse en bas de page…. ‘…18 Rue des Annelets…’
Et là fini le message. Il est écrit par une main tremblante et mal assurée.
Il est surpris par cette indication qui met en danger de mort cette tante réceptionniste.
Il rentre chez lui et des images viennent le perturber.
Pierre est dégoûté par cette vision d’enfants et de parents pleurants et gesticulants qu’il croise sur les quais au hasard des gares. Il vit durant ses courtes nuits, des cauchemars. Il entend ces cris de femmes et d’enfants, ces hurlements qui l’empêchent de fermer l’œil…..
-‘…MOCHE….. ! OU EST MOCHEEEEE…. ! SARAH….SARAHHHH….. !’
Qui crèvent son sommeil, par delà les planches des wagons à bestiaux. Sa femme Adèle l’apaisait dans ses moments de crise. Pierre se réveillait souvent en sursaut, durant ses moments remplis d’angoisse pour s’assurer que son bébé de deux ans est bien endormi dans son berceau.
Une fois, rassuré, il allumait une cigarette tout en relisant dans sa tête ce fameux message qui le perturbait. Il s’était promis d’aller à la recherche de cette dame Victoria afin lui remettre ce court paragraphe écrit sur du papier quadrillé et plié en quatre.
Aurèlie, la maman avait perdu toutes ses amies. Elle ne sortirait plus de chez elle, tant que ‘…Ses copines ne reviendraient pas …A Belleville… ! ’ A t’elle promis par un jour de grande tristesse à sa bru. Elle tint parole.
Au bout de quelques jours, Pierre succombe à la tentation de se confier à sa femme, Adèle…
-‘…Adèle, cela fait plus de trois semaines que je vis un cauchemar. Tiens, lis ce que j’ai trouvé entre deux interstices d’un wagon… !’
Adèle se saisit du papier et jette un coup d’œil.
-‘…Mais sais-tu que tu risques ta vie Pierre…. ? Et nous avec… !’
-‘…Qu’aurais- tu fais à ma place… ? Le jeter … ???? Le détruire .. ???? L’ignorer…. ????? Détourner la tête face à ces crimes…. ? ??? Tu n’es pas là pour entendre chialer des bébés qui ont l’age d’Edouard ou observer des enfants agrippés aux jupes de leur maman, elles même accrochées au veston de leur mari qui montent sans discontinuer dans ces cercueils… ? Le bruit court qu’ils vont à la mort par delà nos frontières… ! José me la confirmé : arrivé à la frontière allemande, il est remplacé par un convoyeur polonais qui lui a fait la confidence au péril de sa vie… ! Qu’elle serait ma conduite pus tard si je ne le rapportais pas… ? Ma conscience ne le supporte pas et j’en souffrirai … ? ….Dit t’il dans un état second….
Puis plus calme….
‘….Adèle…. ! Qu’est-ce que remettre une insignifiante petite feuille de cahier à deux lignes à une dame… ! Un petit mot important aux yeux de cette mère qui va sans doute ne plus revoir sa fille, je pense… ! Hein… ? Moi qui n’ai jamais tiré un seul coup de carabine à plombs de ma vie, j’ai une grande envie d’accomplir une mission sinon je me considérerai comme un lâche….. ! Cela je ne peux le supporter…Adèle…. ! J’ai raté une guerre et là je vais rater la seconde sans y avoir participe…. ! Des amis cheminots tombent devant moi pour des broutilles…… ! J’ai vu les soldats, la S.S. les canarder devant mes yeux… ! Je vois l’horreur toutes les minutes et je suis là, debout comme un macchabée, la tête basse à surveiller mes rails …. ! Voir nos concitoyens abattus comme des chiens…. Adèle… ? Des billets, comme cela, il y en a des centaines sur les voies qui volent au grès du vent, des messages d’amour destines à leurs réceptionnaires qui ne les liront jamais, jamais tu m’entends parce que nous devons obéir aveuglement à cet absurde règlement intérieur édité par nos envahisseurs… ! Non Adèle… ! Je ne suis pas d’accord….. !’
Silence puis…Pour terminer…
‘…Je pense rejoindre par la même occasion la résistance, beaucoup de mes amis y sont mais n’osent l’avouer par peur des représailles allemandes … ! J’ai appris qu’un réseau de cheminots ‘…VOIE ET LIBERTE..’ S’est constitué sous le commandement d’un chef du nom de guerre ‘…Bertrand….’! Mais enfin c’est notre belle France qui part en couilles… ! Et que faisons-nous, nous pour elle ….Adèle… ? RIENNNNNNNNNNNNNN…… ! ’
Puis il se tait.
-‘…Nous allons y réfléchir à tête reposée demain soir, ok… ! Nous allons réfléchir... !’
A suivre…