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La Fille de La Kahina III


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Nouvelle de Reuven (Roger) Cohen

Au bout de quelques instants, elle me sourit de nouveau, me demanda mon nom, sembla l'apprécier, et se tut jusqu'à l'échelle qui terminait notre ascension sur la Metsada.
Mais à l'instant où nous parvînmes à son sommet, nous n'avions plus cessé de parler.
Cette montagne a, tectoniquement parlant, la forme d'un plateau assez nivelé, et jonché de ruines et de citernes sèches. Josèphe Flavius souligne : "Après que l'on est arrivé par ce chemin, dont la longueur est de trente stades, sur le sommet de la montagne, on trouve qu'au lieu de se terminer en pointe, c'est une plaine".


A l'ombre d'une murette, nous avons parlé de Jacob et de sa mission, pour laquelle il avait renoncé de satisfaire à sa faim face au plat de lentilles, de celle que tout individu choisit d'assumer. Nous avons parlé encore de la mission que le peuple juif s'était engagé à remplir au pied du Mont Sinaï, d'Eretz Israël et de la Gola – "de la Diaspora la corrigeais-je chaque fois qu'elle utilisait le concept controversé de Gola, d'exil". Elle me parla de la saga des différentes vagues d'immigration qui étaient arrivées en Israël, de leur part dans la réalisation des utopies auxquelles avaient crues les prophètes de la Bible. De mille choses encore, plus futiles à ses yeux, comme de la vie de l'étudiant juif en France par rapport à celle de l'étudiant israélien, des droits d'études élevés en Israël en comparaison à leur gratuité en France, des examens qui chevauchent les périodes des manoeuvres de l'armée, auxquelles sont soumis les étudiants israéliens.


Et les difficultés de l'ascension, le souvenir de mes poumons déchirés par l'effort, celui de mes jambes qui se dérobaient sous moi afin d'avancer à son rythme - et surtout de son silence entêté tout au long de cet effort soutenu - s'envolèrent, comme si ils n'avaient jamais existé ! Chose étrange, j'étais comme envoûté par ses paroles. J'avais le sentiment que nous nous connaissions depuis toujours, ses idées passaient en moi le plus naturellement du monde, comme si je ne désirais que cela. Moi qui possédais un esprit si critique d'habitude, je ne me posais aucune question à ce sujet".

Nous étions de tour de garde dans un des postes d'observation de l'armée, le long de la frontière qui sépare la Jordanie de la Cisjordanie. Comme il est de coutume entre soldats de la Réserve, nous nous racontions les batailles auxquelles nous avions pris part et les évènements qui avaient marqué notre vie.
"L'évènement qui m'a le plus marqué, celui qui a changé ma vie, me dit Claude, c'est l'escalade de la Metsada".  Je le dévisageai surpris et moqueur à la fois. Quoique celle-ci représente un des souvenirs marquant de l'excursion organisée lors de notre Bar Mitsva, un homme adulte "en a vu d'autres" depuis !
Il hocha la tête d'un air entendu, comme pour me dire qu'il comprenait mon sourire, et me dit alors: "As-tu entendu parler de Dahya El Kahina ?"
Je haussais les épaules et fit une moue pour exprimer mon ignorance.
Claude enseignait à l'Université de Tel-Aviv. Il avait présenté sa thèse de doctorat à la Sorbonne, où il avait été diplômé. Il enseignait à Paris, mais un beau jour, il décida de faire son Alya, laissant tout derrière. J'aimais nos conversations. Nous nous arrangions pour faire équipe lors des tours de garde. Il aimait le café fort que je préparais, les blagues que je lui racontais et s'intéressait vraiment à notre style de vie dans le kibboutz où je vivais. "Le kibboutz, "Cette utopie qui n'a pas échoué", comme le caractérisait Buber, répétait-il, représente encore, quoiqu'on en dise, ce visage du "Bel Israël", tel que l'Utopie Sioniste le décrit. Et ne me rétorque pas qu'il ne s'agit là que d'un mythe !  Ne t'aventure pas à sous-estimer les mythes ! Sans eux il nous serait impossible de cristalliser tout narratif historique, narratif qui est philtre de vie pour toute société. Imagine un seul instant ce que serait le Peuple Juif sans le narratif de "La sortie d'Egypte", qui est considéré par de nombreux historiens et archéologues comme un mythe.

Pour revenir à Dahya El Kahina, ajouta Claude, puisque tu n'as jamais entendu  parler d'elle, je vais donc te raconter en quoi elle est liée au fait que l'ascension sur la Métsada a été l'évènement qui a changé ma vie."
Et il se mit à me raconter cette histoire troublante, dont vous avez lu le début.

"Lorsque nous arrivâmes, Nourit et moi, sur le sommet de cette forteresse bâtie par le roi Hérode, qu'est la Métsada, poursuivit Claude, et qu'elle me tendit la main pour gravir le dernier échelon de l'échelle, je sentis comme un fluide qui me traversait. Je compris à son regard qu'elle ressentait une grande sympathie, sinon plus, pour moi. Il est impossible d'expliquer ce genre de sentiment et l'assurance que nous avons de sa réciprocité. Elle fait partie de ces quatre mystères, ces merveilles dont parle le Grand Roi dans ses "Proverbes" : "Il y a trois choses qui me sont merveilles, quatre même que je ne saisis pas : le chemin de l'aigle dans les cieux, le chemin de la vipère sur le rocher, le chemin du vaisseau en pleine mer, le chemin de l'homme chez la jeune femme". Et celui de la jeune femme chez l'homme, ajouterai-je, dit Claude.

Nourit me tendit sa gourde et pouffa de rire, avec un éclair d'affection dans son regard, en voyant que pour ne pas coller mes lèvres au goulot, j'avais trempé ma chemise.
"D'où es-tu, lui demandai-je ?
"D'Askélon me répondit-elle.
"Non, je voulais dire de quelle communauté ?
"Mon père est du Maroc. Il a fait son alya avec ses parents lorsqu'il avait sept ans. Ma mère de Tunis lorsqu'elle avait cinq ans. Les parents de mon père habitaient un petit village sur l'Atlas marocain dans une région où régnaient les tribus Berbères. Il est possible que nos ancêtres fissent partie des tribus de Berbères Juifs qui ne se sont pas converties à l'Islam, lors de la conquête de l'Afrique du Nord par les Arabes Islamisés, à la fin du septième siècle.
Je suis donc, souligna-t-elle avec un grand sourire, une des filles de Daya el Kahina ! Je suis une descendante de cette "Prêtresse combattante", cette Reine de l'Aurès, cette Berbère Juive qui combattit l'invasion arabe dans cet espace géographique et culturel.
Et toi-même, ajouta-t-elle à quelle communauté appartiennent tes parents ?
Ils ont grandi en Tunisie, puis sont passés en France, répondis-je, presque à la même époque où tes parents sont passés en Israël.

"Montés" en Israël, corrigea-t-elle, ils ont fait leur "Alya", ce qui n'est pas la même chose que " passés ! "      
Je renonçais à polémiquer de la chose avec elle, tant j'étais secoué par la fierté avec laquelle elle avait insisté sur le fait qu'elle était une des filles de La Kahina. Cette Dahya el Kahina n'était tout de même pas "Rahel Iménou", "Notre mère Rachel", dont descend, selon la Bible, le peuple Juif, pour que l'on soit aussi fière d'être une de ses descendantes, me dis-je !  
"Pourquoi vois–tu avec tant d'orgueil dans la Kahina, ta "Mère historique", lui demandais-je ?

A suivre
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M
Toujours aussi prenante l'histoire..... Je reviens demain pour la suite<br /> douce nuit à toi gros gros bisous
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C
<br /> Bonne nuit fée Morgane.<br /> Grosbisous<br /> <br /> <br />