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3 septembre 2009 4 03 /09 /septembre /2009 18:29

2ème pertie

Par Reuven (Roger) Cohen


En attendant, ceux d’en bas ont compris la signification de ce brouhaha et se mettent à scander "Ihya Bourguiba" ! Et nous voilà repartis de plus belle ! Le Ville d’Alger entre dans le chenal et se dirige vers le port de Tunis, escorté par les flottilles pavoisées. Il donne de la sirène. Les flottilles lui répondent et dix mille poitrines enflammées scandent le nom de Bourguiba. Sur le pont du bateau, des mains nous saluent. Nous ne discernons pas à qui elles appartiennent, mais la foule est sûre qu’elle Le reconnaît et son enthousiasme est à son comble. On nous raconte que des dizaines de femmes se sont évanouies sous l’émotion, persuadées qu’Il les avait fixées personnellement de son beau regard bleu.


"Nous aurions du l’attendre à Tunis, reconnaît Ben Achour. Safiya et toi aviez raison. " Le bateau s’éloigne. Nous essayons de traverser la foule pour nous diriger vers la gare du T.G.M, où j’ai laissé mon scooter qui nous a conduit à La Goulette. Nous avons quitté Tunis avant l’aube, tant Ben Achour était impatient. "Je veux être parmi les premiers à le saluer, avait il insisté, obstiné et refusant toute logique". "On le verra mieux lorsque le bateau accostera à Tunis, avons-nous essayé de le convaincre, Safiya et moi". Mais il refusait d’en démordre.


Pour le moment, Impossible de fendre la foule. Elle est agglutinée autour de la gare, dans l’espoir de rejoindre Tunis avant que le bateau n’atteigne le port de Tunis. Stoïque, je lui dis : "Nous lirons dans les journaux de demain le reportage de son arrivée au port". Il éclate "Tu te fiches de moi ou quoi ?"

"Depuis huit heures du matin, lisons nous, le lendemain de son arrivée, dans Le Monde du 2 juin 1955, dans un vacarme infernal fait de slogans scandés, des chants repris en chœur et de coups d’avertisseurs, des milliers, des dizaines de milliers de Tunisiens, à pied, à bicyclette, en scooter, dans des voitures de tout âge et de toutes dimensions, passants dans des camions brimbalants hérissés d’oriflammes, ont défilé entre de multiples haies de spectateurs enthousiastes... Une ovation monstre jaillit des quinze mille poitrines massés sur le port. Là-bas, au détour de la jetée, la silhouette blanche du navire vient d’apparaître".

 



"Tu vois lui dis-je taquin, si tu nous avait écouté, le reporter aurait écrit "une ovation monstre jaillit des quinze mille - et une (la tienne) - poitrines." Ben Achour ne relève pas la plaisanterie, mais Safiya éclate de rire, de ce rire contagieux qui nous secoue à notre tour. Nous sommes heureux d’être ensemble. Ils appartiennent les deux à cette aristocratie tunisienne bien assise sur ses biens. Nous nous sommes connus à l’Institut des hautes Etudes, qui remplit à Tunis le rôle d’Université, et qui est liée à l’Académie d’Alger. Safya est une des rares jeunes filles tunisiennes qui y étudie. Elle soutient sans condition Bourguiba qui a promis aux femmes un statut d’émancipation. Son père l’approuve. Il est un des piliers du parti. Ben Achour, en tant que militant dévoué corps et âme aux idées de Bourguiba, consacre la plupart de son temps à la cause du néo Destour. Il a ses entrées dans la famille de Safiya.


Ils savent ma grande sympathie pour Bourguiba et se désolent de mes aspirations sionistes. "Tu es Tunisien, me répète Safiya, Tunisien comme nous, Tunisien de confession israélite, certes, mais tout de même Tunisien ! Le fait que nous appartenions, nous, à la majorité tunisienne, qui est de confession musulmane, n’a aucune importance ! Qu’est-ce que ça change ? Dans la Tunisie Nouvelle que Bourguiba édifiera, les israélites trouveront leur place - mieux encore que sous le Protectorat.

 



Vous êtes des Tunisiens autochtones au même titre que nous ! L’histoire en dit long sur votre enracinement dans ce pays, depuis deux millénaires !" Je lui souris et lui répète qu’en histoire, c’est le nombre qui compte. Ben Achour, lui, me comprend. Il refuse mes thèses, mais il me comprend. Dans sa famille, il y a une brebis galeuse. Alors que tous ses membres soutiennent Bourguiba et le parti, son frère aîné est un Yousséfiste. "Par esprit de contradiction et pour prouver à mon père qu’il a ses idées à lui", laisse-t-il échapper. Il se reprend de suite car il est persuadé que ce sont les motifs idéologiques qui font agir les hommes. Pour lui la religion aussi est une idéologie. Aussi, il repousse du tout au tout "le psychologisme", comme explication en politique.

 



"A 9 heures 40, précédé d’une flottille de bateaux de pêche arborant le grand pavois, le Ville d’Alger fait son entrée dans le port, continue de lire à voix haute Ben Achour. Parmi ces embarcations, se trouve celle qui permit au leader destourien de fuir vers la Tripolitaine en 1945. Debout sur la passerelle, Habib Bourgiba salue la foule, entouré de trois ministres : MM. Mongi Slim, Djellouli et Masmoudi, ainsi que de M. Badra. A 10 heures le navire accoste. La foule entonne l’hymne destourien. Une forêt de mains se tend vers le ciel." "Et moi, je n’y étais pas, se désole de nouveau Ben Achour." "Comment expliqueras-tu cette absence à tes enfants, dans vingt ans, lui dis-je en pouffant de rire". Et de nouveau la bonne humeur nous envahit. "C’est tout, lui demande Safiya, c’est tout ce que Le Monde rapporte ?"

"Non, continue Ben Achour". "La première visite de Bourguiba est pour le Bey, à Carthage". "Je n’aime pas cela, réagit Safiya. Il aurait du de suite annoncer la couleur. La Tunisie se doit d’être une République. L’ancien Régime est révolu ! Pourquoi encore cet acte de soumission et d’allégeance ? Pourquoi se désister de ses nombreuses déclarations à la Presse en ce sens. "Il a raison, rétorque Ben Achour, c’est un bon politicien qui sait louvoyer en haute mer pour éviter la tempête ! Depuis Machiavel, nous savons bien que Morale et Politique sont antinomiques !" Non, réagit-elle, courroucée, pas chez Bourguiba !" "Allons, lui répond Ben Achour, n’oublie pas que ce sont les Français qui font encore chez nous le jour et la nuit ! " J’approuve et lui demande de continuer de lire. "Puis le cortège gagne Tunis en contournant la médina jusqu’à la place aux Moutons, poursuit le reporter de Le Monde. Bourguiba doit parcourir quatre kilomètres sur le cheval où l’ont hissé ses supporters".


"Encore ces symboles et ses rites d’un autre âge, s’écrie Safiya ! Ne comprends-tu pas que par là il apporte de l’eau au moulin de l’Ancien Régime, qui ne tourne plus depuis une décennie ! Pourquoi le remettre en marche ? Et puis le pauvre, quatre kilomètres sur un cheval, nous fait-elle remarquer, pour un homme qui ne pratique pas l’équitation, c’est de la cruauté ! Les imbéciles ! " J’approuve et lui demande de continuer à lire. "Dans la capitale, l’enthousiasme est indescriptible. Tout Tunis se trouve dehors, sur les trottoirs". "C’est tout, dit Ben Achour." "C’est pas mal, fais-je remarquer. C’est assez honnête, pour un journal français qui se trouve au cœur du nouveau consensus politique et qui modèle l’opinion publique."

Safiya et Ben Achour approuvent.


Ils m’aiment bien et apprécient mes analyses. "Tu sais lire entre les lignes, me répète souvent Safiya. C’est un don que j’aurai bien voulu posséder." Je réponds, invariable, "Ce n’est pas un don, c’est un apprentissage. C’est une pratique que l’on acquiert, comme le menuisier acquiert le maniement de son rabot. Le geste juste, le mouvement exact." "Encore Socrate, me sourit-elle." Nous étudions les trois la philosophie à l’Institut. Notre professeur, Camilléri, nous a enseigné la rigueur dans le discours, cette discipline qui soutient la logique de la pensée. "Le concept juste et bien entendu, répétait-il plus d’une fois pendant le cours".

 

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commentaires

Camus 04/09/2009 10:54

Très intéressant ! Celui qui a vécu et vu cette époque a vécu un moment historique.

Vivi Il Diavolo 03/09/2009 22:40

Que dire des nouvelles de Roger ? Sinon même celui qui n'aime pas l'histoire ? Apprend a l'aimer.
Merci Roger